À Dhas, dans le sud de l’Éthiopie, la machine gagne avant même que le combat commence.
Au fond d’un puits creusé dans la roche, l’eau attend à plusieurs mètres sous la terre. Pour la remonter à la main, des femmes et des hommes doivent se placer les uns au-dessus des autres. Le premier remplit un récipient. Il le tend au suivant, qui le passe au suivant, jusqu’au réservoir puis à l’abreuvoir. Plus la saison sèche avance, plus la nappe descend et plus la chaîne humaine s’allonge.
Une étude d’ingénierie publiée en 2024 a comparé cette force collective aux pompes installées sur plusieurs puits tula du territoire borana. Son estimation est brutale : une pompe diesel peut remplacer jusqu’à trois cents personnes.
Trois cents corps contre un moteur.
Le moteur ne fatigue pas, ne lâche pas le récipient et n’a pas besoin de chanter pour conserver le rythme. Il libère des heures de travail, réduit une tâche dangereuse et peut remplir plus rapidement l’abreuvoir. Si notre question était seulement de savoir qui soulève le mieux l’eau, l’enquête serait déjà terminée.
Mais une pompe ne voit pas les troupeaux qui arrivent de loin. Elle ne connaît ni la sécheresse annoncée, ni l’état des pâturages, ni la famille qui a entretenu le puits. Elle ignore combien de bêtes peuvent rester autour d’elle avant que l’herbe disparaisse. Elle ne sait pas qui doit boire aujourd’hui et qui devra revenir dans trois jours.
Chez les Borana, cette connaissance porte un nom : l’Abba Herega, le responsable de l’ordre quotidien de l’eau.
Une pompe sait-elle à qui donner l’eau ?
Pour répondre, il faut comparer une machine récente à un gouvernement qui fonctionne depuis environ cinq siècles.
Le puits descend plus bas qu’un homme
Le territoire borana s’étend de part et d’autre de la frontière entre l’Éthiopie et le Kenya. Sur le plateau semi-aride du sud éthiopien, les pluies sont irrégulières et les cours d’eau permanents rares. Pendant la saison sèche, posséder du bétail ne suffit pas. Il faut pouvoir le conduire jusqu’à une eau qui n’a pas disparu.
Les tula répondent à cette nécessité. Réunis en neuf grands ensembles, ces puits sont creusés à la main dans des dépressions où les communautés ont appris à atteindre l’eau souterraine. Certains descendent à plusieurs dizaines de mètres. Leur origine exacte n’est pas connue, mais les recherches historiques situent le fonctionnement du système sur plus de cinq siècles.
Un tula n’est pas un trou vertical coiffé d’une margelle. C’est une architecture descendante : accès taillés dans la terre, parois, échelles, paliers, réservoir intermédiaire et abreuvoirs. Lorsque l’eau est profonde, les travailleurs se répartissent sur plusieurs niveaux. Ils utilisent des récipients autrefois fabriqués notamment en peau, aujourd’hui souvent remplacés par du métal ou du plastique.
Le chant vient de cette profondeur.
Il ne constitue pas une animation ajoutée au travail pour les visiteurs. Il donne une cadence à la chaîne. Au fond, quelqu’un remplit ; au-dessus, quelqu’un reçoit ; plus haut, quelqu’un verse. Les voix maintiennent le mouvement lorsque les bras se répètent pendant des heures. La FAO rapporte que l’extraction peut continuer la nuit lorsque le débit est faible ou que les animaux sont nombreux.
On les appelle parfois les « puits chantants ».
Le mot est beau. Le travail, lui, est épuisant.
L’eau possède déjà un gouvernement
Vu depuis une carte de projet, un puits est un point bleu. Vu depuis le territoire borana, il est un ensemble de droits, de devoirs et de personnes chargées de les faire respecter.
Au sommet se trouve le Konfi, souvent traduit par « père de l’eau ». Cette autorité revient à la lignée de celui qui a dirigé l’ouverture du puits. Elle ne signifie pas que sa famille peut fermer l’eau aux autres. Le Konfi garde la source, conduit le conseil et autorise l’accès des voyageurs ou des groupes venus d’un autre secteur.
Autour de lui, le Chora ella, conseil du puits composé d’anciens, arbitre les différends, organise l’allocation de l’eau et désigne l’Abba Herega.
Celui-ci n’hérite pas automatiquement de sa charge. Il est choisi pour sa capacité à organiser, son honnêteté et son impartialité. S’il favorise certains usagers ou se montre incapable de tenir l’ordre, il peut être remplacé. Chaque jour, c’est lui qui ajuste le programme à la quantité d’eau, au nombre de troupeaux et au travail fourni par les familles.
L’accès suit habituellement un cycle de trois jours. Des groupes de foyers reçoivent leur journée d’abreuvement. Le nombre de personnes affectées à la chaîne dépend de la profondeur du puits et de la taille des troupeaux. Plus l’eau descend, plus il faut de bras.
La monnaie du puits n’est pas d’abord l’argent. Les utilisateurs contribuent par leur travail et, lors des grands travaux, par du bétail destiné à nourrir ceux qui creusent ou réparent. Le conseil évalue ce que chacun peut fournir selon ses moyens. Le droit de boire est ainsi lié à l’obligation de conserver la source.
Personne n’est censé être exclu par son origine. Une famille venue d’un autre clan présente sa demande ; elle obtient normalement l’accès si elle respecte les règles. Des travaux sur le droit coutumier rapportent que même des éleveurs non borana ne peuvent être privés d’eau lorsqu’ils acceptent l’ordre du puits.
L’hospitalité n’abolit donc pas la règle.
Elle la rend possible.
Le prix de celui qui refuse
Une organisation vieille de plusieurs siècles ne survit pas grâce à la seule bonne volonté.
Le puits est nettoyé quotidiennement. Après les pluies et les inondations, les sédiments doivent être retirés. Lorsque la nappe baisse, des travaux plus lourds approfondissent ou restaurent l’accès. Cinq puits voisins peuvent unir leurs forces si une réparation dépasse les capacités d’un seul groupe ; l’échelon du système Gada peut être sollicité au-delà.
Celui qui utilise l’eau sans participer reçoit d’abord un avertissement. Si son refus persiste, il peut perdre l’accès aux puits communautaires. Cette sanction le suit : les responsables des différents points d’eau communiquent entre eux. Partir vers un autre pâturage ne suffit pas à effacer la dette laissée au précédent puits.
Voilà ce qu’administre l’Abba Herega. Il ne distribue pas seulement des tours. Il maintient la confiance sans laquelle personne ne descendrait réparer une source dont un autre profiterait gratuitement.
Ce système s’inscrit dans le Gada, la gouvernance traditionnelle des Oromo reconnue par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel. Les responsabilités y circulent selon des cycles de huit ans ; les règles, l’histoire, la résolution des conflits et les conduites attendues sont transmises oralement.
Les chercheurs Beshah Behailu, Pekka Pietilä et Tapio Katko ont calculé que la participation et l’entretien des puits avaient traversé soixante et onze cycles de huit ans : environ cinq siècles de propriété vécue, sans président d’association, trésorier ni règlement affiché à la pompe.
Le puits ne tient pas seulement parce qu’il a été bien creusé.
Il tient parce que chacun sait ce qu’il lui doit.
La pompe commet sa première erreur
Une pompe accomplit exactement ce qu’on lui demande : elle remonte de l’eau.
Son premier défaut est de le faire sans connaître la raison pour laquelle l’eau était difficile à obtenir.
Dans un territoire pastoral, la rareté n’est pas seulement un mal à supprimer. Elle organise aussi le mouvement. Quand un point d’eau s’épuise selon les saisons, les troupeaux se déplacent et les pâturages se reposent. Lorsqu’un forage permanent permet aux animaux et aux familles de rester au même endroit, l’avantage immédiat peut devenir une pression continue sur l’herbe alentour.
Des discussions menées avec les Borana ont décrit cet effet autour de grands aménagements : concentration des troupeaux, perturbation des cycles saisonniers et dégradation des pâturages voisins. Certains réservoirs se sont remplis de sédiments. Dans d’autres, les animaux entraient directement dans une eau également utilisée par les humains.
Les forages plus profonds ont apporté un autre paradoxe. Plusieurs ont cessé de fonctionner faute d’eau ou à cause d’une panne mécanique. Les communautés disposaient de peu de personnes capables de les réparer et devaient attendre l’intervention du gouvernement ou d’une organisation extérieure.
Le tula exige beaucoup de monde lorsqu’il fonctionne.
La pompe, elle, peut devenir inutile parce qu’une seule pièce manque.
L’étude de 2024 menée directement sur les tula confirme cette fragilité sans rejeter la technologie. Les habitants apprécient la réduction de l’effort. Mais les pompes solaires produisent moins lorsque l’ensoleillement varie ; les moteurs dépendent du carburant et des réparations. Certains propriétaires utilisent le surplus pour irriguer près du puits, au risque d’accroître l’envasement et de fragiliser l’accès.
La machine ne crée pas ces décisions.
Elle les accélère avant de demander si elles étaient bonnes.
Trois cents personnes ne prouvent pas qu’elle a gagné
Revenons au chiffre qui semblait clore le match.
Une pompe diesel peut remplacer jusqu’à trois cents personnes dans la remontée de l’eau. Cette puissance compte. Le système manuel gaspille de l’eau entre les récipients, mobilise une énergie immense et expose les travailleurs aux chutes. Il pèse particulièrement sur les femmes, auxquelles reviennent une part importante du puisage domestique et, dans certaines chaînes décrites par les chercheurs, les positions les plus basses.
Il ne faudrait pas célébrer cette souffrance pour offrir une jolie victoire à la tradition. Une pompe correctement conçue peut libérer du temps, préserver des corps et améliorer l’hygiène. Le système ancien est en outre dominé par les hommes : le Konfi, le conseil et l’Abba Herega ne représentent pas une démocratie parfaite de tous les usagers.
Mais cette enquête ne demande pas quelle méthode produit le plus de watts.
Elle demande si la pompe sait à qui donner l’eau.
Sur ce terrain, trois cents fois plus de force ne lui donnent aucune intelligence supplémentaire. La pompe ne choisit pas un responsable impartial. Elle ne proportionne pas les contributions. Elle ne réserve pas un jour à chaque groupe. Elle n’accueille pas l’étranger, ne sanctionne pas celui qui refuse l’entretien et ne déplace pas les troupeaux avant que le pâturage soit détruit.
Surtout, elle ne transforme pas ses utilisateurs en gardiens.
Lorsqu’une installation moderne tombe en panne, on demande souvent où se trouve le technicien. Lorsque le tula s’effondre, le système borana sait qui doit apporter du travail, du bétail, une décision et une médiation.
La différence n’oppose pas une technique rudimentaire à une technique avancée.
Elle oppose un moteur à une institution.
Le verdict
Une pompe sait-elle à qui donner l’eau ?
Non.
Elle gagne le concours de puissance avec une avance humiliante. Elle remplace des centaines de bras, réduit la fatigue et fait monter l’eau plus vite. Puis elle s’arrête exactement à la frontière du problème le plus difficile.
Elle ne sait pas partager la rareté.
Pendant environ cinq siècles, les Borana n’ont pas seulement conservé des puits. Ils ont conservé la relation entre l’eau, les troupeaux, le pâturage, le travail et la parole donnée. L’Abba Herega ne possède ni moteur ni tableau numérique. Il possède ce qui manque à la pompe : la connaissance des obligations de chacun et l’autorité de dire « aujourd’hui », « demain » ou « pas davantage ».
Alors la pompe perd.
Elle perd lorsque l’abondance locale attire trop de bétail. Elle perd lorsqu’une panne attend un réparateur extérieur. Elle perd lorsqu’elle fournit un surplus sans savoir que l’irrigation voisine menace le puits. Elle perd parce qu’extraire une ressource n’est pas encore la gouverner.
La solution moderne n’a pas besoin d’être chassée. Elle doit accepter une place moins glorieuse : celle d’un outil placé sous une règle plus ancienne qu’elle.
Dans un tula équipé, le moteur peut prendre le travail de trois cents personnes.
Il ne peut pas prendre la place de l’Abba Herega.
La pompe soulève l’eau.
Le maître du puits décide si elle restera demain.
Repères documentaires
- Beshah M. Behailu, Pekka E. Pietilä et Tapio S. Katko, « Indigenous Practices of Water Management for Sustainable Services: Case of Borana and Konso, Ethiopia », SAGE Open, 2016.
- Jatani Bonaya Godana et Sisay Demeku Derib, « Evaluation of Traditional Water Lifting and Modern Water Lifting Technology: A Case of Tula Sallan of Borana, Southern Ethiopia », International Journal of Engineering Research & Technology, 2024.
- Waktole Tiki et Gufu Oba, « Human stewardship or ruining cultural landscapes of the ancient Tula wells, southern Ethiopia », The Geographical Journal, 2011.
- Claudia Riché et coll., « Climate-Related Vulnerability and Adaptive-Capacity in Ethiopia’s Borana and Somali Communities », CCAFS Working Paper, 2012.
- Banque mondiale, *Social Assessment for Ethiopia: Horn of Africa Groundwater for Resilience Project*, 2023.
- UNESCO, « Le Gada, système socio-politique démocratique autochtone des Oromo », inscription de 2016.
- FAO, « Water resources » dans *Pastoral Systems Research in Sub-Saharan Africa*, description des puits tula et du puisage rythmé par les chants.