Sur une grande feuille posée devant eux, les habitants reconnaissent d’abord les routes.

La photographie a été prise depuis le ciel, au-dessus de deux communautés situées dans la périphérie rurale de Tamale, au nord du Ghana. Imprimée en grand format, elle montre les toits, les pistes, les champs et les limites visibles entre les occupations. Des femmes et des hommes se penchent sur cette vue inhabituelle de leur propre territoire. Ils indiquent leurs parcelles et les droits qu’ils y exercent. Leurs tracés seront ensuite numérisés.

L’expérience, menée dans le cadre d’une recherche sur la reconnaissance des droits fonciers des femmes, comporte une vérification décisive. Les limites dessinées à partir de l’image aérienne sont comparées au plan de référence de l’administration ghanéenne.

Les routes et les passages correspondent.

Les parcelles, non.

Le plan officiel ne restitue ni leur forme ni leur taille réelles. Il décrit un territoire ordonné qui n’est plus celui que les habitants occupent. La photographie récente voit mieux le sol, mais elle ne dit toujours pas qui possède quoi. Pour transformer les surfaces visibles en droits, il faut que les personnes présentes racontent la terre.

La scène renverse une certitude moderne. On avait apporté une image précise pour apprendre aux habitants où passent les limites. Ce sont les habitants qui apprennent à la carte ce qu’elle regarde.

Un GPS peut-il contredire les ancêtres ?

La carte perd le premier round

Le GPS sait répondre à une question avec une rigueur vertigineuse : où sommes-nous ?

En août 2025, la Lands Commission du Ghana a lancé un réseau national de stations de référence capable d’améliorer les relevés en temps réel jusqu’à une précision centimétrique. En mars 2026, le gouvernement a annoncé la préparation de cartes numériques couvrant le pays, la numérisation des anciens dossiers fonciers et la création de nouvelles orthophotographies.

Cette modernisation répond à des problèmes bien réels : plans trop anciens, dossiers dispersés, enregistrements lents, limites incertaines et litiges nombreux. Une coordonnée stable évite qu’un même repère soit déplacé selon la personne qui tient le ruban. Une photographie aérienne actualisée révèle une route ou un bâtiment absents d’un plan dessiné plusieurs années auparavant.

Mais la précision ne résout que la géométrie.

Lorsqu’un appareil place un point à quelques centimètres près, il ne sait pas si la parcelle qui l’entoure appartient à une personne, à une famille, à un clan ou à une autorité coutumière. Il ne voit pas qu’une femme y cultive depuis vingt ans avec un droit reconnu localement mais jamais inscrit. Il ignore si l’usage a été prêté pour une saison, transmis par une lignée ou confié à quelqu’un qui ne pouvait pas le céder.

Le GPS ne ment pas. Il répond parfaitement à une question trop petite.

Une terre contient davantage qu’un propriétaire

Il n’existe pas un droit foncier africain unique, pas plus qu’il n’existe une seule manière ghanéenne de tenir une terre. Les autorités, les règles de succession et les catégories de droits varient selon les régions et les communautés.

La Constitution du Ghana reconnaît cependant explicitement une réalité qui déroute la représentation occidentale de la propriété individuelle. Les stool lands, associées aux autorités coutumières du sud, sont confiées au siège traditionnel pour le compte de ses sujets et selon le droit et les usages coutumiers. Au nord, on parle notamment de skin lands et, dans certaines sociétés, de l’autorité du tendaana ou prêtre de la terre.

Chez les Bulsa de la région Upper East, le chercheur Joshua Awienagua Gariba décrit une terre qui réunit l’histoire, le pouvoir, l’identité, l’enracinement, la spiritualité et la mémoire. Des chefs, des responsables familiaux, des jeunes et des prêtres de la terre peuvent détenir des compétences différentes autour d’un même espace.

Le prêtre de la terre n’est pas simplement un administrateur ancien que le cadastre aurait oublié de remplacer. Son autorité religieuse repose sur une relation avec la terre et avec les ancêtres. Il intervient dans les rites qui rendent possible l’occupation, dans la continuité entre les premiers habitants et les vivants, et dans la reconnaissance de droits que personne n’a inventés le jour où il a fallu remplir un formulaire.

La terre apparaît alors moins comme une surface possédée que comme un ensemble de relations.

Une famille peut conserver le droit principal. Une autre personne cultive. Une femme mariée dispose d’un usage reconnu sans avoir le pouvoir de vendre. Un jeune hérite d’une place dans la lignée mais pas encore de la parole qui permet de l’engager. Le chef, le responsable familial et le tendaana ne représentent pas nécessairement la même autorité.

Pour une base de données, cette superposition ressemble à une anomalie.

Pour la communauté, elle est parfois le droit lui-même.

Ce que le ciel ne peut pas photographier

La photographie aérienne de Tamale voit des champs, des maisons et des chemins. Elle ne voit pas le récit qui relie une famille à un champ.

Une limite coutumière peut être portée par un arbre, un cours d’eau, une ancienne occupation, un accord entre lignées ou le souvenir partagé de celui qui a autorisé l’usage. Le repère matériel compte, mais il ne suffit pas. Deux arbres identiques ne portent pas la même histoire.

Cette histoire n’est pas automatiquement vraie parce qu’elle est ancienne. Les récits peuvent se contredire, être réinterprétés ou servir les intérêts de celui qui parle le plus fort. L’urbanisation et la hausse de la valeur des terrains rendent ces conflits plus aigus. Une mémoire sans contradiction ni vérification pourrait devenir aussi autoritaire qu’un mauvais registre.

Les tribunaux ghanéens ont dû apprendre à travailler dans cet intervalle. L’historienne Sara Berry a étudié des dossiers judiciaires du XXe et du début du XXIe siècle. Les juges ne prennent pas toujours les traditions orales pour des preuves littérales d’événements lointains. Ils les confrontent aux usages récents, aux témoins, aux documents disponibles et aux actes d’occupation.

Cette méthode produit un résultat important : au lieu de réduire systématiquement le terrain au titre individuel le plus proprement présenté, les décisions maintiennent souvent l’existence de propriétés coutumières collectives détenues par des familles ou des sièges traditionnels.

L’ancêtre n’entre donc pas au tribunal comme un fantôme appelé à témoigner.

Il entre par la cohérence d’une transmission, la continuité des usages et le nombre de vivants capables d’en répondre.

À Nanton, le téléphone change de camp

En 2017, trois chercheurs — Kwabena Asiama, Rohan Bennett et Jaap Zevenbergen — publient les résultats d’une expérience conduite à Nanton, également dans le nord du Ghana.

Pendant deux semaines, des informations sur les exploitations agricoles sont recueillies avec une application mobile et une image satellite. La méthode ne consiste pas à envoyer un technicien relever seul des contours puis repartir avec la vérité dans son appareil. Elle est construite avec la communauté agricole.

Les personnes concernées participent à l’identification des parcelles et des usages. L’outil enregistre ce qu’elles savent du terrain au lieu de prétendre le déduire depuis le ciel.

Une seconde étude, menée dans deux secteurs périurbains du nord du pays, aboutit à une conclusion voisine. Après une formation, les habitants sont capables de délimiter de façon fiable les droits et les usages sur des photographies aériennes avec peu d’assistance professionnelle. La cartographie participative peut accélérer l’arbitrage des terres coutumières.

Voilà le retournement qui nous intéresse.

La technologie n’est pas rejetée. Le satellite apporte une vue d’ensemble que personne ne possède en marchant. Le GPS stabilise les points. Le téléphone permet d’associer une information à un lieu. Mais aucun de ces instruments ne reçoit le dernier mot.

La communauté ne vient pas décorer une carte déjà terminée. Elle produit la donnée qui lui manquait.

Le téléphone change de camp : de machine venue remplacer la mémoire, il devient le cahier où la mémoire s’inscrit.

Quand la carte oublie les femmes

Faire gagner « les ancêtres » ne suffit pas. Il faut encore demander qui a le droit de parler en leur nom.

Dans de nombreuses zones rurales d’Afrique subsaharienne, des femmes exercent des droits secondaires : elles cultivent, récoltent et transmettent des usages reconnus dans les relations sociales, mais leur nom n’apparaît pas nécessairement dans le système formel. La conversion d’une parcelle en un propriétaire unique peut faire disparaître leur place. Une coutume racontée uniquement par les hommes peut produire le même effacement.

C’est précisément pour cette raison que l’étude menée autour de Tamale a conçu une cartographie participative attentive au genre. Les chercheuses et chercheurs ont utilisé des entretiens, des groupes de discussion et l’image aérienne pour faire apparaître les droits des femmes. La participation a été forte et les éléments du paysage ont été facilement reconnus.

L’image ne résout pas à elle seule l’inégalité. L’autrice de l’étude le précise : la technique est une intervention, pas un remède. Elle peut toutefois rendre discutable ce qui restait invisible.

Une femme peut poser le doigt sur la parcelle qu’elle travaille. Son usage peut être associé au même espace que le droit principal de la famille. La base n’est plus obligée de choisir entre « un propriétaire » et « personne » ; elle peut apprendre à conserver plusieurs relations.

La victoire de la mémoire n’a de valeur que si elle ne devient pas la victoire de l’aîné le plus puissant.

Un ancêtre digne de ce nom transmet une terre aux générations suivantes. Il ne leur retire pas la parole.

Le verdict

Revenons à la grande photographie dépliée près de Tamale.

Le plan administratif avait correctement placé les routes et les passages. Il avait échoué sur la forme et la taille des parcelles. L’image aérienne récente corrigeait le dessin du sol. Les habitants, eux, donnaient aux contours leur contenu social.

Trois connaissances étaient nécessaires : le plan pour l’organisation, le ciel pour l’état présent, la mémoire pour les droits.

Une seule pouvait expliquer les deux autres.

Le GPS peut mesurer exactement le point où se tient un arbre. Il ne peut pas savoir pourquoi cet arbre sépare deux terres, qui l’a reconnu comme limite, ni quelle promesse serait rompue en le déplaçant. La coordonnée survit à l’arbre ; le sens de la limite survit seulement si quelqu’un le transmet.

Alors, un GPS peut-il contredire les ancêtres ?

Il peut révéler qu’un souvenir place mal un repère. Il peut empêcher qu’une borne soit déplacée. Il peut conserver une limite avec une précision qu’aucune mémoire individuelle n’atteint.

Mais dans cette enquête, il perd.

Il perd au moment où le plan officiel doit être repris. Il perd lorsque la photographie ne devient une carte foncière qu’après le geste des habitants. Il perd parce que localiser une terre ne donne pas le pouvoir d’en raconter l’origine.

L’ancêtre gagne sans chasser la machine.

Il l’oblige à écouter.


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