Dans quatre coopératives de crédit camerounaises, des chercheurs ont rencontré des personnes qui empruntaient alors qu’elles possédaient déjà assez d’argent pour financer leur projet.
Le paradoxe était coûteux. L’épargne restait bloquée comme garantie et l’emprunteur payait des intérêts sur une somme dont il n’avait, en apparence, pas besoin. Pour près d’un prêt sur cinq observé, les économies disponibles auraient permis de couvrir entièrement le montant emprunté.
Pourquoi payer pour paraître plus pauvre que l’on ne l’est ?
Les entretiens ont fait apparaître une réponse inattendue. Un carnet de crédit visible pouvait servir de preuve : si quelqu’un demandait de l’aide, le prêt permettait de répondre que l’argent était déjà engagé. Parmi les dix-huit membres interrogés qui pratiquaient cet « emprunt excessif », dix-sept expliquaient notamment vouloir protéger leur épargne des sollicitations de parents ou d’amis.
L’étude était limitée à quelques coopératives et ne décrit évidemment ni tout le Cameroun ni toutes les familles. Mais elle révèle une situation plus vaste : lorsque la réussite devient visible, elle change parfois le nombre de personnes qui peuvent légitimement frapper à votre porte.
Un salaire ne tombe pas toujours dans un compte individuel.
Il entre dans une histoire familiale.
Une famille ne tient pas nécessairement sous un seul toit
L’expression « famille africaine » est trop large pour décrire fidèlement un continent. Les formes de parenté, les règles de résidence, les droits et les devoirs diffèrent selon les pays, les milieux sociaux, les religions et les histoires locales. Une famille wolof à Dakar, une famille bamiléké à Douala et une famille xhosa au Cap ne composent pas un même modèle.
Il existe pourtant un trait important dans de nombreux contextes : le foyer nucléaire ne suffit pas toujours à dire qui appartient au cercle des responsabilités.
Au Sénégal, le recensement de 2023 estimait à neuf personnes la taille moyenne d’un ménage. Ce chiffre ne signifie pas que chaque maison abrite la même organisation familiale. Il indique cependant à quel point les dépenses, les soins et l’autorité peuvent être partagés entre plusieurs générations et plusieurs branches de parenté.
En Afrique du Sud, les statistiques de 2023 classaient 13,9 % des ménages comme foyers à trois générations. Dans 4,2 % des cas, des grands-parents vivaient avec leurs petits-enfants sans la génération parentale. Plus largement, 6,7 millions de grands-parents partageaient leur logement avec 9,7 millions d’enfants âgés de moins de dix-huit ans.
Et le réseau utile dépasse souvent l’adresse du ménage. Une enquête menée dans une population rurale du Sénégal a distingué, parmi plusieurs formes de relations, un cercle de « famille distante ». Des parents qui ne vivent ni dans le même foyer ni dans la même proximité quotidienne peuvent néanmoins rester mobilisables lorsqu’une maladie, une dépense scolaire ou une mauvaise récolte survient.
La famille ne se mesure donc pas seulement à ceux qui mangent dans la même cour. Elle se révèle aussi dans la liste de ceux que l’on appelle lorsqu’il manque quelque chose.
Une réussite porte rarement un seul nom
Lorsqu’une personne obtient un diplôme ou un emploi stable, le récit public commence volontiers le jour de sa réussite. Le récit familial, lui, peut commencer bien avant.
Quelqu’un a payé une inscription. Une tante a accueilli l’élève près d’un établissement scolaire. Un grand frère a envoyé de l’argent depuis une autre ville. Une grand-mère a gardé les enfants. Un cousin a recommandé le premier stage. Un parent a renoncé à une dépense pour acheter des livres ou financer le trajet.
Ce soutien ne prend pas toujours la forme d’un investissement annoncé. Il peut être dispersé en centaines de gestes, impossibles à additionner mais difficiles à oublier.
La première rémunération devient alors plus qu’un revenu. Elle prouve que l’effort collectif a produit quelque chose. Elle peut aussi ouvrir une période de remboursement sans échéancier : frais scolaires d’un cadet, médicaments d’un parent, nourriture du foyer, réparation d’un toit, contribution à des funérailles ou aide au démarrage d’une activité.
En Afrique du Sud, une partie de ces transferts est couramment désignée par l’expression black tax. Le mot est volontairement inconfortable. Il décrit l’argent envoyé par des salariés noirs, notamment issus de la classe moyenne émergente, à leur famille proche ou étendue. Mais il peut faire croire à une ponction purement négative là où les personnes concernées parlent aussi de reconnaissance, de solidarité, de fierté et de continuité.
Une étude fondée sur 118 questionnaires et six entretiens a observé des transferts généralement mensuels, adressés à des bénéficiaires urbains comme ruraux et consacrés surtout aux dépenses courantes et à l’éducation. Les auteurs n’y trouvent pas une motivation unique. Dans un même versement peuvent se mêler l’aide, le remboursement, l’obligation, la mise en commun, l’allocation régulière — et parfois le sentiment d’être soumis à un chantage affectif.
Le mot « dette » est donc imparfait. Une dette se clôt lorsque la somme convenue est rendue. Ici, ce que l’on rend peut devenir à son tour la condition de la réussite de quelqu’un d’autre.
Avant d’être une pression, le réseau est une protection
On pourrait raconter ces obligations comme une tradition qui empêcherait l’individu d’avancer. Ce serait oublier ce qu’elles remplacent.
Selon l’Organisation internationale du Travail, environ 19 % de la population africaine bénéficiait en 2023 d’au moins une prestation de protection sociale. La moyenne continentale masque de grandes différences entre les pays et ne mesure pas toutes les formes d’aide. Elle rappelle néanmoins qu’une maladie, une perte d’emploi, un handicap ou la vieillesse restent très souvent absorbés d’abord par les proches.
Dans ce contexte, la solidarité familiale fonctionne comme une assurance sans formulaire. Elle ne demande pas toujours de cotisation régulière, mais elle repose sur une mémoire : qui a aidé, qui a été présent, qui dispose aujourd’hui d’un revenu, qui pourra rendre demain.
Elle peut payer une consultation avant qu’une situation ne s’aggrave. Maintenir un enfant à l’école. Permettre à une personne licenciée de traverser quelques mois sans revenu. Offrir un logement à celui qui arrive en ville. Mettre en commun de petites sommes assez vite pour répondre à une urgence.
Les grands-parents sud-africains montrent que cette circulation n’est pas simplement dirigée des jeunes salariés vers les aînés. Leur logement, leur temps de garde et parfois leur pension soutiennent aussi des enfants et des adultes plus jeunes. Dans de nombreux foyers, la personne présentée comme « dépendante » sur un formulaire administratif est celle autour de laquelle tient toute l’organisation familiale.
La solidarité n’est donc pas le contraire de l’autonomie. Elle est souvent ce qui rend l’autonomie possible.
Le problème commence lorsque personne ne peut fixer la limite
Une assurance possède un contrat. L’obligation familiale, elle, change avec les circonstances et avec ce que chacun croit savoir des moyens de l’autre.
La visibilité compte énormément. Une promotion, une voiture, un mariage, une maison en construction ou même une photographie publiée sur un téléphone peuvent être interprétés comme la preuve qu’une marge existe. Dire « je ne peux pas » devient alors plus difficile que dire « je n’ai pas ».
C’est ce qui rend l’étude camerounaise si troublante. Pour certains membres des coopératives observées, payer des intérêts avait une utilité sociale : rendre crédible l’idée que l’argent n’était pas disponible. Le prêt créait une frontière que la simple volonté d’épargner ne suffisait pas à défendre.
Dans des villages de l’ouest du Kenya, Pamela Jakiela et Owen Ozier ont mesuré autrement cette pression. Au cours d’une expérience, les participantes pouvaient choisir une stratégie moins rentable afin de dissimuler une partie de leur revenu. Les femmes avaient davantage tendance à sacrifier un gain lorsque des proches pouvaient observer le résultat. Les estimations des chercheurs correspondent à une « taxation » anticipée de plus de 4 % sur le revenu visible, presque doublée lorsque la parenté pouvait le constater directement.
En Côte d’Ivoire, une recherche de la Banque mondiale auprès d’ouvrières de l’industrie de la noix de cajou a également constaté une préférence beaucoup plus forte pour un compte d’épargne privé que pour un compte dont l’existence serait connue du réseau familial.
Ces résultats ne prouvent pas que la parenté serait un obstacle économique par nature. Les mêmes réseaux trouvent un emploi, prêtent de l’argent, partagent un risque et financent une activité. Ils montrent plutôt qu’une ressource peut changer de fonction dès qu’elle devient visible : ce qui devait financer un projet personnel entre soudain dans le calcul collectif des urgences.
Le coût n’est pas seulement financier. Refuser peut exposer à l’accusation d’ingratitude, à la honte ou à la rupture. Accepter peut reporter une épargne, une naissance, un logement ou une entreprise. Entre les deux, beaucoup ne cherchent pas à sortir de leur famille. Ils cherchent une manière de rester solidaires sans devenir la solution permanente à tous les problèmes.
La « black tax » raconte aussi l’histoire d’un pays
En Afrique du Sud, réduire la black tax à une coutume collectiviste ferait disparaître l’apartheid de l’explication.
La ségrégation a produit des écarts durables de patrimoine, d’éducation, de logement et d’accès à l’emploi. Lorsqu’une première génération accède à une profession mieux rémunérée, son salaire ne rencontre pas toujours derrière lui des parents propriétaires, une retraite suffisante ou une épargne transmise. Il rencontre souvent les conséquences économiques accumulées par les générations précédentes.
Une étude récente fondée sur l’histoire orale de cinq familles xhosa du Cap insiste sur cette double réalité. Le soutien financier peut ralentir l’accumulation personnelle et la mobilité sociale du contributeur. Mais il peut aussi procurer du sens et de la satisfaction, notamment lorsqu’il est compris à travers l’ubuntu, cette idée que l’existence d’une personne se construit dans sa relation aux autres.
Le terme « taxe » saisit la contrainte. Il saisit moins bien la joie de payer les études d’une sœur, de rendre à une grand-mère ce qu’elle a donné ou de savoir qu’un salaire protège plusieurs vies.
Inversement, invoquer l’ubuntu ne doit pas servir à rendre toute demande incontestable. Une valeur de solidarité peut être noble et sa mise en pratique devenir injuste. Les femmes, les aînés, les premiers diplômés ou la personne dont le salaire est supposé stable peuvent porter une part disproportionnée du système.
Une famille protège mieux lorsqu’elle peut aussi entendre les limites de celui qui protège.
La réussite individuelle existe — mais elle n’arrive jamais seule
Quand on réussit, à qui doit-on quelque chose ?
Il n’existe pas de réponse africaine unique. Certaines personnes soutiennent uniquement leurs parents. D’autres prennent en charge une fratrie, des neveux, une seconde maison ou une communauté beaucoup plus large. Certaines donnent avec bonheur. D’autres négocient chaque demande. D’autres encore se retirent d’un réseau qui les épuise.
Ce qui distingue de nombreuses situations documentées sur le continent n’est pas l’absence d’ambition individuelle. C’est le fait que cette ambition s’inscrit dans des familles où plusieurs générations, plusieurs lieux et plusieurs revenus demeurent matériellement liés.
La personne qui réussit n’est pas nécessairement seule propriétaire de son histoire. Mais elle ne peut pas davantage devenir une ressource sans fond.
Entre ces deux vérités se négocie une règle qui n’est écrite nulle part : rendre sans s’effacer, aider sans promettre l’impossible, reconnaître ce que l’on a reçu sans renoncer à construire ce que l’on transmettra.
La solidarité familiale ne demande pas seulement : « Combien peux-tu donner ? »
Elle pose une question plus profonde : « Jusqu’où notre avenir est-il encore commun ? »
Repères documentaires
- Agence nationale de la statistique et de la démographie du Sénégal, *RGPH-5 2023 — chapitre consacré aux ménages*.
- Statistics South Africa, *Children Living With Grandparents in South Africa, 2023*, 2025.
- Jean-Marie Baland, Catherine Guirkinger et Charlotte Mali, « Pretending to Be Poor: Borrowing to Escape Forced Solidarity in Cameroon », Economic Development and Cultural Change, 2011.
- Pamela Jakiela et Owen Ozier, « Does Africa Need a Rotten Kin Theorem? Experimental Evidence from Village Economies », The Review of Economic Studies, 2016.
- Arinao Mangoma et Anthony Wilson-Prangley, « Black Tax: Understanding the Financial Transfers of the Emerging Black Middle Class », Development Southern Africa, 2019.
- Malilimalo Phaswana et Gizelle D. Willows, « Black Tax — Stories of Familial Financial Support in Cape Town », Critical Perspectives on Accounting, 2025.
- Organisation internationale du Travail, *World Social Protection Report 2024–26: In figures*, 2024.
- Banque mondiale, « Why are informal safety nets holding back women’s productivity in Côte d’Ivoire? », 2021.
- Samuel T. Wilkinson et al., « A Typology of Social Network Interactions in Sub-Saharan Africa: Evidence from a Rural Population in Senegal », PLOS ONE, 2024.