La graine est bien là.

Elle a une enveloppe, des tissus nourriciers et un cône qui l’a portée jusqu’à maturité. Tout indique qu’un arbre lui a servi de mère. Pourtant, lorsqu’on lit le patrimoine génétique de l’embryon, cette mère disparaît.

Il ne reste que le pollen.

Dans les hauteurs du Tassili n’Ajjer, au sud-est de l’Algérie, pousse un cyprès que les Touaregs connaissent sous le nom de tarout. Quelques centaines d’individus ont été recensés au tournant du XXIᵉ siècle, dispersés dans des oueds rocheux où la pluie annuelle peut se résumer à quelques averses imprévisibles. Certains sont si anciens qu’ils semblent être les derniers arbres d’un Sahara oublié.

Leur étrangeté ne se trouve pourtant pas seulement dans leur âge ou leur résistance à la soif.

Elle se trouve à l’intérieur de leurs graines.

Chez Cupressus dupreziana, le grain de pollen peut devenir lui-même un embryon. Il ne se contente pas de féconder une cellule femelle : il se développe sans lui transmettre un patrimoine maternel. La graine abrite et nourrit alors un descendant dont les gènes viennent du seul parent pollinique.

Un enfant avec un berceau.

Mais génétiquement, un seul père.

Un arbre là où l’arbre paraît impossible

Le Tassili n’Ajjer n’est pas une mer de dunes.

C’est un immense plateau de grès entaillé de gorges, d’arches, de ravins et de lits d’oueds. L’érosion a dressé des villes minérales où la roche garde l’ombre bien après le lever du soleil. L’altitude dépasse souvent 1 500 mètres dans les zones où subsiste le tarout. Les nuits peuvent être froides, le gel existe et les pluies sont rares, brutales, très localisées.

Les cyprès se tiennent surtout dans les ravins et les lits graveleux capables de recueillir un peu de ruissellement. Leurs racines exploitent les fissures profondes du grès. Une averse tombée loin en amont peut réveiller un oued ; de l’humidité invisible demeure parfois sous les blocs alors que la surface est redevenue sèche.

Vu de loin, un vieux tarout ne ressemble pas nécessairement au cyprès étroit planté dans les cimetières méditerranéens. Son tronc se divise, se tord et s’évide. Sa couronne peut s’étaler de manière irrégulière. L’écorce fibreuse se détache en longues bandes gris-roux ; le feuillage porte une nuance bleu-vert adaptée à la lumière dure.

Il ne transforme pas le désert en oasis.

Il trouve, dans le désert, les quelques endroits qui n’ont pas entièrement renoncé à l’arbre.

Le nombre 233 n’est pas un compteur en direct

On lit souvent qu’il reste exactement 233 cyprès du Tassili. Le chiffre vient d’un inventaire conduit par Fatiha Abdoun et Mohamed Beddiaf entre 1997 et 2001. Les chercheurs ont parcouru une bande longue d’environ 120 kilomètres, retrouvé les arbres d’anciens relevés, constaté des morts et ajouté des individus auparavant non enregistrés.

Ils ont compté 233 tarouts vivants, dont une dizaine de jeunes.

Cette précision remarquable est devenue une formule mondiale. Mais un inventaire n’arrête pas le temps. Depuis 2001, certains arbres ont pu mourir, d’autres échapper aux parcours de contrôle et de rares germinations réussir. Sans nouveau recensement complet publié selon la même méthode, « 233 » doit rester une photographie historique, pas le numéro lumineux d’une caisse enregistreuse botanique.

Le chiffre dit néanmoins l’essentiel : la population naturelle tient dans un groupe humain assez petit pour que chaque individu puisse recevoir un numéro et une fiche.

Les arbres ne forment pas une forêt continue. Ils sont séparés par des kilomètres de roche, parfois accompagnés de troncs morts qui rappellent une densité ancienne.

Dans une espèce dont la vie se mesure en siècles, une population peut sembler stable simplement parce que les derniers adultes meurent lentement.

La durée d’un arbre peut masquer l’urgence de sa descendance.

Le Sahara a laissé des arbres derrière lui

Le tarout est souvent présenté comme une relique du « Sahara vert ». La formule évoque un paradis continu brusquement avalé par le sable. L’histoire climatique est plus nuancée.

Au cours de l’Holocène, notamment entre environ 10 000 et 6 000 ans avant aujourd’hui selon les régions, le nord de l’Afrique a connu des phases beaucoup plus humides. Lacs, savanes, zones boisées et réseaux hydrographiques occupaient des espaces aujourd’hui hyperarides. Les peintures rupestres du Tassili montrent bovins, faune sauvage et sociétés humaines dans des paysages qui ne se lisent plus directement sur le sol actuel.

Des pollens fossiles du genre Cupressus ont été retrouvés bien au-delà de la petite aire où vivent les tarouts, de la Libye au nord du Tchad. Ils ne permettent pas toujours d’attribuer chaque grain avec certitude à dupreziana, mais ils indiquent qu’un monde favorable aux cyprès s’étendait autrefois sur une région beaucoup plus vaste.

Lorsque le climat s’est asséché, les populations végétales n’ont pas toutes disparu au même moment. Les reliefs ont créé des refuges : altitude, ombre, eau souterraine et ruissellements rares y ralentissaient la transformation.

Le tarout n’est donc pas un arbre qui aurait vaincu le Sahara depuis l’extérieur.

C’est un habitant d’un ancien Sahara qui s’est retrouvé entouré par le nouveau.

Les Touaregs n’ont pas attendu 1924 pour découvrir le tarout

La botanique attribue la description scientifique de Cupressus dupreziana à Aimée Camus, à partir de spécimens rapportés dans les années 1920. Certaines notices parlent alors de « découverte ».

Le mot doit être retourné.

Les habitants de la région connaissaient l’arbre, son bois et ses emplacements bien avant que l’espèce reçoive un nom latin. Au XIXᵉ siècle, l’explorateur Henri Duveyrier rapporte le nom touareg tarout — également transcrit tarot selon les auteurs — et l’usage ancien du bois. Des portes et charpentes de Ghat, dans l’actuelle Libye, auraient été fabriquées en cyprès ; certaines pièces datées montrent une exploitation vieille de plusieurs siècles.

Le bois est aromatique, durable et résistant. Il a servi à des constructions, à des objets et, selon plusieurs inventaires, à des selles. Cette utilisation a contribué au recul de la population, mais elle ne doit pas être transformée en accusation sommaire contre les Touaregs. Les grands prélèvements appartiennent à une longue histoire régionale, lorsque les arbres étaient plus nombreux. Leur extrême rareté et leur éloignement ont ensuite limité la coupe systématique.

Les pressions actuelles sont multiples : aridification, difficulté de régénération, prélèvements occasionnels, piétinement et broutage des jeunes pousses.

Nommer l’arbre en latin a rendu son caractère unique visible pour la science mondiale.

Le nom tarout, lui, rappelle qu’il n’était invisible que pour ceux qui arrivaient.

Normalement, une graine réunit deux histoires

Pour saisir l’anomalie, il faut ouvrir une graine ordinaire.

Chez la plupart des plantes à graines, un gamète mâle transporté par le pollen rejoint un gamète femelle contenu dans l’ovule. Chacun apporte un jeu de chromosomes. Après la fécondation, l’embryon possède donc une combinaison issue de deux parents.

Chez les conifères, le vocabulaire de « père » et de « mère » demande déjà de la prudence. Un même arbre peut porter des cônes mâles produisant le pollen et des cônes femelles portant les ovules. Cupressus dupreziana est monoïque : il réunit ces deux fonctions sur un seul individu. L’arbre qui fournit le pollen et celui qui porte le cône peuvent même être le même.

Mais la logique reste biparentale : pollen et cellule femelle devraient fusionner.

Le tarout dévie avant cette rencontre.

Son pollen est souvent diploïde, c’est-à-dire qu’il porte déjà deux jeux de chromosomes au lieu d’un seul. Et de nombreux ovules ne présentent pas de cellule œuf fonctionnelle avec laquelle fusionner.

Le grain de pollen n’attend alors plus de devenir la moitié d’un embryon.

Il devient l’embryon.

La graine prête la chambre, pas le nom de famille

Le mécanisme est appelé apomixie paternelle ou androgenèse naturelle.

« Apomixie » désigne une reproduction par graine sans fécondation sexuelle ordinaire. Chez les plantes où elle est connue, l’embryon provient habituellement de tissus maternels : la plante produit une descendance sans contribution génétique d’un père. Le tarout effectue le renversement presque inimaginable de cette règle.

Le pollen pénètre dans l’ovule puis se développe en embryon sans incorporer le génome nucléaire du parent qui porte la graine. Chez ce cyprès, les mitochondries et les chloroplastes sont également transmis par la lignée pollinique, comme cela arrive dans une partie des Cupressacées. Le jeune plant peut donc recevoir du pollen l’ensemble de ses principaux patrimoines génétiques.

Le cône femelle n’est pas inutile pour autant.

Ses tissus enveloppent le processus, fournissent la protection et participent à la nutrition de la graine. Dire que l’enfant « n’a pas de mère » serait faux si l’on parle de gestation végétale, de matière ou de soin. Cela devient exact dans un sens beaucoup plus étroit : l’embryon ne reçoit pas les gènes de l’arbre porte-graines.

La graine est une maison dont le propriétaire ne figure pas sur l’acte de naissance.

Un cyprès italien a révélé le secret algérien

L’épreuve la plus spectaculaire n’a pas eu lieu dans le Tassili, mais dans des collections botaniques françaises.

Des tarouts cultivés hors d’Algérie se trouvaient entourés de cyprès méditerranéens, Cupressus sempervirens. Le pollen de l’espèce commune pouvait atteindre les cônes du rare cyprès saharien. Si la reproduction avait été ordinaire, les graines auraient produit des hybrides portant des caractères des deux espèces.

Certaines ont donné tout autre chose.

Les chercheurs ont obtenu des descendants dont le patrimoine venait entièrement du cyprès méditerranéen pollinisateur. Le cône du tarout avait servi de mère porteuse à l’enfant génétique d’une autre espèce. Des analyses morphologiques, des mesures du nombre de chromosomes et des marqueurs moléculaires ont confirmé l’origine exclusivement paternelle.

L’expérience naturelle involontaire rendait le phénomène impossible à expliquer par une simple autofécondation du tarout.

L’arbre saharien pouvait prêter son ovule à un pollen étranger et laisser celui-ci construire seul l’embryon.

Ce résultat a même ouvert des pistes pour produire des lignées particulières de cyprès méditerranéens. Une espèce menacée, étudiée parce qu’elle peine à se reproduire, révélait une capacité que la biotechnologie végétale cherche depuis longtemps à maîtriser.

Le survivant du désert devenait laboratoire vivant.

Le « père » n’est pas forcément un autre arbre

Le titre de cette enquête risque maintenant de fabriquer une petite famille humaine dans le wadi : un arbre-père envoierait son pollen vers une arbre-mère réduite au rôle de berceau.

La botanique est plus étrange encore.

Puisque chaque tarout porte les deux types de cônes, un individu peut produire à la fois le pollen et les graines qui l’accueillent. Le « père » génétique peut donc être le même organisme que la « mère » physiologique. La séparation concerne les cellules et les fonctions, pas nécessairement deux troncs distincts.

De plus, l’embryon issu d’un pollen diploïde n’est pas toujours l’équivalent simple d’une photocopie parfaite du tronc donneur. La formation du pollen et les mécanismes chromosomiques peuvent conserver ou réorganiser une partie de la diversité. Les détails font encore l’objet de recherches.

Ce que les analyses établissent solidement est plus précis : le génome de l’embryon vient de la lignée pollinique et non de la cellule femelle de l’arbre qui porte le cône.

Parler d’un seul père aide l’imagination à franchir la porte.

Il ne faut pas laisser la métaphore refermer le laboratoire derrière elle.

Pourquoi inventer une reproduction aussi improbable ?

La tentation est grande d’y voir une adaptation parfaite au désert. Les arbres seraient devenus rares, les rencontres entre parents difficiles, et la nature aurait trouvé le moyen de fabriquer une descendance à partir du seul pollen.

Cette histoire est séduisante, mais elle va plus loin que les preuves.

Nous ne savons pas exactement quand l’androgenèse est apparue, sous quelles pressions elle s’est fixée ni si elle a d’abord représenté un avantage. Elle pourrait faciliter certaines reproductions lorsque les cellules femelles sont défaillantes. Elle pourrait aussi constituer une voie évolutive fragile, liée à des anomalies de méiose et à une faible viabilité des graines.

Surtout, le mécanisme n’a pas produit une armée de jeunes tarouts.

La majorité des arbres sauvages recensés sont vieux. La germination naturelle reste extrêmement rare. Des travaux ont trouvé une proportion élevée de graines vides ou non viables. Lorsqu’un embryon réussit, il lui faut encore rencontrer une humidité suffisante, échapper aux troupeaux, survivre aux sécheresses successives et établir des racines dans un site favorable.

Une solution génétique ne crée pas de pluie.

Le prodige explique comment un enfant peut commencer.

Il n’explique pas comment il atteindra deux mille ans.

L’âge des géants est moins certain que leur solitude

Certaines sources attribuent plus de deux millénaires aux plus vieux tarouts. Leur tronc énorme, creusé et torsadé rend cette ancienneté plausible. Mais dater précisément un arbre du désert est difficile.

Les cernes de croissance ne fonctionnent pas toujours comme une horloge annuelle régulière. Lors d’une période favorable, un arbre peut produire plusieurs marques ; pendant une sécheresse sévère, il peut ne presque rien ajouter. Les troncs très anciens sont souvent évidés, privant les chercheurs du centre nécessaire pour compter depuis la naissance.

Il vaut donc mieux parler d’estimations que de certificats.

L’importance du tarout ne dépend pas d’un record exact. Qu’un individu ait 1 500, 2 000 ou davantage d’années, il a traversé des dizaines de générations humaines et une longue contraction de son habitat.

Son âge impressionne.

Sa solitude informe davantage.

Un vieil arbre peut survivre après que les conditions permettant de fabriquer une population ont disparu. Il devient alors ce que les écologues appellent parfois un « mort-vivant » démographique : biologiquement vivant, mais appartenant à un ensemble qui ne se renouvelle plus assez.

La dizaine de jeunes individus relevée entre 1997 et 2001 empêchait de prononcer cette condamnation absolue.

Dans le Tassili, la forêt n’est peut-être pas morte.

Elle respire simplement une fois par siècle.

Sauver le tarout sans le sortir du Tassili

Le parc culturel du Tassili n’Ajjer protège un patrimoine où nature, paysages et art rupestre sont indissociables. Des arbres ont été inventoriés, numérotés et suivis. Des graines et du matériel végétal sont conservés dans des jardins botaniques ; des essais de bouturage et de multiplication cherchent à assurer une réserve hors du site.

Cette conservation ex situ est indispensable. Un incendie, une sécheresse extrême ou une succession de morts pourrait effacer une part disproportionnée de la diversité sauvage.

Mais une collection de tarouts en Europe ou dans une pépinière algérienne ne remplace pas le wadi.

Le paysage sélectionne depuis des millénaires les arbres capables d’exploiter ses fissures, son gel, ses crues et ses longues absences de pluie. Les relations avec les Touaregs, le nom des lieux, les usages et la mémoire des parcours appartiennent aussi à l’existence du tarout.

Sauver seulement son génome serait conserver la partition sans garantir qu’elle puisse encore être jouée.

La difficulté est donc double : multiplier l’arbre et maintenir les conditions physiques et humaines de son retour. Protéger les rares semis du pâturage peut aider ; comprendre les écoulements et la nappe est essentiel ; associer les habitants et les gardiens du parc évite qu’une espèce mondiale devienne une interdiction locale décidée de loin.

Le tarout doit pouvoir voyager vers les pépinières.

Il doit surtout pouvoir revenir au désert.

Alors, pourquoi ses enfants n’ont-ils qu’un père ?

Parce qu’à l’intérieur de l’ovule, la rencontre habituelle ne se produit pas.

Le pollen du tarout arrive déjà avec deux jeux de chromosomes. Au lieu d’apporter la moitié d’un futur arbre à une cellule femelle, il prend seul le chemin de l’embryon. Le cône le protège, la graine le nourrit, mais le patrimoine du jeune plant demeure celui de la lignée pollinique.

La réponse scientifique est claire.

Elle ne rend pas la scène moins déconcertante.

Un arbre que le désert a presque privé de partenaires porte à la fois les organes mâles et femelles. L’un de ses pollen peut entrer dans l’autre de ses cônes, utiliser une chambre maternelle et en sortir comme descendant paternel. Hors du Sahara, le cône peut même héberger l’enfant génétique d’un cyprès d’une autre espèce.

Cette prouesse donne envie d’annoncer que le tarout a trouvé le secret de sa survie.

Le plateau corrige immédiatement notre enthousiasme. Autour des vieux troncs, les jeunes arbres restent rares. Une reproduction unique au monde ne vaut que si la pluie arrive au bon ravin, si le semis n’est pas mangé et si quelqu’un protège assez longtemps ce qui pousse lentement.

Les enfants du cyprès du Sahara n’ont peut-être qu’un père génétique.

Pour devenir des arbres, ils ont besoin de tout un monde.


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