Dans un herbier réunionnais daté de 1770, une plante a laissé sa trace. Elle a perdu son odeur, sa souplesse et tout ce qui la rendait reconnaissable dans un jardin. Il ne reste que la preuve silencieuse de sa présence : le cannabis poussait déjà sur l’île moins d’un siècle après le début de son peuplement durable.

Mais le spécimen ne dit pas qui l’a apporté.

Est-il arrivé avec des personnes réduites en esclavage depuis Madagascar ou les côtes africaines ? Avec des marins ? Par les routes commerciales de l’océan Indien ? Avec des travailleurs venus d’Inde ? Plusieurs circulations ont pu se rencontrer, et les documents disponibles ne permettent pas de désigner un voyage inaugural.

La plante, elle, a reçu à La Réunion un nom qui semble conserver une direction : zamal.

Ce mot créole paraît venir du malgache jamala. Il a traversé la mer, changé légèrement de son et pris racine avec tant de force qu’il désigne aujourd’hui, pour beaucoup de Réunionnais, non pas n’importe quel cannabis mais celui de l’île.

Comment une plante importée a-t-elle pu devenir aussi locale ? Et que conserve-t-elle réellement des femmes et des hommes qui l’ont transportée ?

Une île sans plante « depuis toujours »

Avant son peuplement permanent au XVIIe siècle, La Réunion n’abritait pas de société humaine installée. Sa culture ne pouvait donc être dite autochtone au sens d’une continuité ancienne entre un peuple et son territoire. Elle s’est formée dans une situation particulière : des populations européennes, malgaches, africaines, indiennes, chinoises et comoriennes se sont rencontrées dans un ordre colonial profondément inégal, marqué par l’esclavage puis par l’engagisme.

Les plantes ont voyagé avec elles.

Certaines furent imposées par l’économie de plantation. D’autres furent transportées comme nourriture, remède, objet religieux ou simple souvenir d’un paysage perdu. Une graine tient peu de place. Elle peut franchir un océan sans laisser de manifeste de cargaison, puis survivre dans une cour longtemps avant d’intéresser un botaniste.

Le cannabis appartient à cette histoire mobile. Cannabis sativa est une espèce d’origine probablement asiatique, diffusée depuis longtemps à travers de vastes régions du monde. Le Conservatoire botanique national de Mascarin la classe à La Réunion parmi les plantes introduites, cultivées et établies. Il donne zamal comme principal nom local et mentionne aussi amale, chanvre et gandia.

Il faut donc écarter une première légende : le zamal n’est pas une espèce endémique née sur les pentes du volcan. Ses formes locales peuvent résulter de sélections, de croisements et d’une adaptation au climat réunionnais ; cela ne transforme pas la plante en native de l’île.

Son enracinement est culturel avant d’être une origine botanique.

Le mot a-t-il gardé la route de Madagascar ?

L’ethnologue Jean Benoist relève une piste remarquable. En 1729, le navigateur anglais Robert Drury fait figurer jamala dans un vocabulaire de l’ouest de Madagascar. La colonisation de La Réunion, alors appelée île Bourbon, est encore récente. Quelques décennies plus tard, le mot zamal appartient au créole de l’île.

La proximité est assez forte pour soutenir une origine malgache, retenue aussi par des travaux linguistiques. Mais elle ne permet pas de reconstituer le voyage d’une graine particulière. Un mot peut circuler indépendamment de l’objet qu’il nomme. La plante a pu arriver par plusieurs routes tandis que l’un de ses noms s’imposait parmi d’autres.

Une mention de 1830 emploie d’ailleurs la forme amale. L’historien qui la rapporte associe la consommation à un crime et à un homme désigné comme « Malais ». Ce témoignage renseigne sur le vocabulaire, mais également sur le regard colonial : les usages d’une plante sont enregistrés lorsqu’ils peuvent expliquer un désordre, et l’origine supposée de celui qui la consomme devient une pièce du récit.

L’archive ne photographie jamais innocemment la société.

Le plus prudent est donc de dire ceci : le terme réunionnais zamal est très probablement apparenté à un ancien mot malgache attesté au XVIIIe siècle. Cette étymologie garde la mémoire d’une relation entre les deux îles. Elle ne prouve ni un transport unique ni une tradition restée intacte depuis Madagascar.

Une plante, plusieurs héritages

Dans une étude publiée dans les années 1970, Jean Benoist observe que le cannabis n’a pas le même sens partout à La Réunion. Les contextes qu’il décrit portent la marque de plusieurs héritages culturels, mais ceux-ci se mêlent déjà dans une société créole.

Dans certains cadres religieux liés à des traditions malgaches ou indiennes, la plante pouvait être associée à des spécialistes rituels et à des moments très définis. Ailleurs, elle relevait d’un usage médicinal familial, du travail, de la sociabilité ou de la recherche d’effets psychoactifs. Des préparations, des noms et des règles différents coexistaient sur un territoire restreint.

Cette diversité interdit de fabriquer « l’usage traditionnel du zamal » au singulier. Il n’existe pas une coutume réunionnaise originelle que chaque groupe aurait reçue de la même façon. Il existe des pratiques ayant circulé, parfois disparu, parfois changé de milieu ou de signification.

La plante fonctionne alors comme un lieu de rencontre. Son nom renvoie vers Madagascar ; le terme gandia ou ganja rappelle les circulations indiennes ; certains usages s’inscrivent dans les savoirs créoles sur les plantes ; les catégories juridiques françaises la définissent comme stupéfiant.

Toutes ces histoires occupent le même jardin sans raconter la même chose.

Le jardin pouvait-il servir d’archive ?

Les personnes déplacées par l’esclavage ou l’engagisme emportaient rarement des livres décrivant leur pharmacopée. Le savoir résidait dans des gestes : reconnaître une feuille, savoir quelle partie cueillir, choisir un moment, mesurer sans balance, associer plusieurs plantes, observer une réaction.

Le ministère français de la Culture a inscrit en 2018 les savoir-faire et la pratique des simples à La Réunion à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel. La fiche consacrée aux tizanèr décrit une transmission principalement orale et empirique, de l’aîné au cadet, au sein des familles ou auprès de praticiens reconnus. Les lieux de cueillette et certaines recettes peuvent demeurer secrets.

Le zamal apparaît dans cette histoire générale des plantes médicinales, mais il ne faut pas lui attribuer automatiquement le statut patrimonial accordé aux savoir-faire des simples. L’inscription ne légalise pas le cannabis et ne valide pas chacune des propriétés thérapeutiques qui lui sont prêtées.

Le rapport réunionnais de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives relève des usages rapportés contre l’angoisse, les douleurs, les troubles digestifs ou l’asthme. Il mentionne également une automédication pendant l’épidémie de chikungunya de 2005-2006.

Ces témoignages prouvent que des personnes ont utilisé la plante dans l’intention de se soigner. Ils ne prouvent pas que ces remèdes étaient efficaces, correctement dosés ou sans danger.

La nuance est essentielle. Une pratique peut être un fait culturel incontestable tout en restant une affirmation médicale non démontrée.

Pourquoi la plante paraît-elle née ici ?

Le relief et les microclimats de La Réunion ont favorisé des cultures différenciées. Dans les récits contemporains, le zamal se décline en « qualités » auxquelles sont associés une apparence, une provenance ou une odeur : mang-carot, fil rouge, kalité poiv et d’autres appellations.

Ces noms forment une géographie populaire. Ils donnent à la plante des quartiers, des Hauts, des cirques et des lignées supposées. Ils racontent la manière dont des cultivateurs ont observé et sélectionné des caractères au fil des générations.

Mais cette nomenclature n’est pas une classification botanique stabilisée. L’OFDT souligne les hybridations anciennes et récentes, l’arrivée de variétés extérieures et les incertitudes sur l’évolution des formes locales. Le terme zamal peut désigner la production réunionnaise en général autant qu’une variété réputée particulière.

Ce flou explique une partie de son aura. À l’extérieur de l’île, des vendeurs ou des amateurs parlent parfois du « Zamal » comme d’une lignée génétique unique. Sur place, le mot peut couvrir une diversité de plantes et de qualités reconnues par l’expérience.

Une identité locale n’a pas besoin d’être génétiquement pure pour être réelle. Elle peut résider dans les noms, les modes de culture, les récits et le paysage. Mais il serait trompeur de transformer cette identité en pedigree botanique certain.

Quand un mot de jardin devient un titre de poésie

En 1951, Jean Albany publie à Paris son premier recueil, Zamal. Le poète réunionnais écrit en français, loin de son île, mais choisit pour titre un mot qui ne s’explique pleinement qu’à ceux qui connaissent La Réunion.

Ce choix dépasse la plante. Des analyses littéraires considèrent le recueil comme une rupture avec une poésie insulaire longtemps regardée depuis l’extérieur, encombrée d’images de paradis tropical. Albany cherche une langue capable de parler de l’île depuis elle-même, de ses souvenirs, de ses blessures et de son histoire.

Intituler ce livre Zamal n’équivaut donc pas simplement à célébrer une drogue. Le mot agit comme un signe de reconnaissance et une provocation adressée au français littéraire parisien. Il fait entrer dans le titre une réalité créole, familière sur l’île mais opaque ailleurs.

La trajectoire est étonnante : un ancien mot malgache accompagne une plante jusqu’à Bourbon ; il devient réunionnais ; puis un poète l’emporte en métropole pour nommer une nouvelle manière d’écrire La Réunion.

La graine a voyagé. Le mot aussi. Ce dernier finit par transporter l’île à son tour.

Patrimoine dans la langue, interdit dans le jardin

Le zamal occupe aujourd’hui une position contradictoire. L’OFDT le décrit comme un élément ancien du paysage culturel réunionnais et constate que son caractère illicite reste parfois mal compris. Une croyance persistante voudrait que la possession d’un ou deux pieds pour usage personnel soit autorisée.

Elle ne l’est pas.

Le Code français de la santé publique interdit notamment la culture, la détention, l’acquisition et l’emploi du cannabis, hors dérogations strictement encadrées concernant certains usages médicaux, industriels ou scientifiques. La Réunion est soumise à ce droit comme les autres départements français.

Le mot patrimoine ne constitue donc pas une permission juridique. Il ne signifie pas davantage que la consommation serait sans risque. Le caractère végétal ou local d’un produit n’empêche ni les effets indésirables ni la dépendance. Les risques varient selon la teneur en substances actives, la fréquence, l’âge, la vulnérabilité de la personne, le mode de consommation et les produits associés.

Cette contradiction ne doit être ni effacée ni résolue artificiellement. Une société peut reconnaître qu’une plante appartient à son histoire tout en réglementant ou en interdisant ses usages. Elle peut étudier un savoir sans recommander sa pratique. Elle peut conserver un mot sans innocenter tout ce qu’il désigne.

Que reste-t-il des premiers porteurs ?

Le zamal ne permet pas de retrouver le nom d’une personne qui aurait débarqué avec quelques graines dans une poche. L’herbier de 1770 prouve une présence ancienne, pas son itinéraire. L’étymologie indique une relation avec Madagascar, pas une origine exclusive de toutes les plantes cultivées sur l’île. Les usages observés au XXe siècle ne sont pas la reproduction immobile de ceux du XVIIIe.

Pourtant, quelque chose a été conservé.

Un mot malgache a survécu dans le créole. Des connaissances végétales venues de plusieurs régions ont été confrontées dans les jardins et les familles. Une plante asiatique, passée par les routes de l’océan Indien, a reçu des noms réunionnais. Un poète en a fait le titre d’un retour vers son île. Et la loi contemporaine continue de rencontrer une perception locale façonnée par cette longue familiarité.

La plante n’est pas une archive parce qu’elle livrerait spontanément le passé. Elle le devient lorsque l’on rapproche le spécimen séché, le vocabulaire, les enquêtes ethnographiques, les pratiques familiales, la littérature et le droit.

La vraie énigme n’est donc pas de savoir comment le zamal serait devenu « naturellement » réunionnais. Il ne l’était pas.

C’est de comprendre comment une île peuplée par des arrivées successives a pu transformer une plante venue d’ailleurs en l’un des mots par lesquels elle se reconnaît elle-même.

Repères documentaires

  • Jean Benoist, « Reunion Cannabis in a Pluricultural and Polyethnic Society », dans Vera Rubin (dir.), Cannabis and Culture, Mouton, 1975 — étude ethnologique des noms, des circulations et de la pluralité des usages du cannabis à La Réunion ; traduction française mise à disposition par l’Université du Québec à Chicoutimi.
  • Observatoire français des drogues et des tendances addictives, Tendances récentes sur les usages de drogues à La Réunion en 2021, rapport TREND, 2022 — données sur l’ancienneté documentée, les représentations contemporaines, les variétés nommées et les usages rapportés du zamal.
  • Conservatoire botanique national de Mascarin, Index de la flore vasculaire de La Réunion, notice Cannabis sativa L. — statut de plante introduite, cultivée et établie ; noms locaux historiques et contemporains.
  • Ministère de la Culture, « Les savoir-faire et la pratique des simples à La Réunion », Inventaire national du patrimoine culturel immatériel, inscription de 2018 — transmission orale, familiale et professionnelle des connaissances liées aux zerbaz et aux tizane.
  • Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, « Retour aux sources et point d’inflexion poétique à La Réunion : une lecture de Zamal (1951) de Jean Albany », 2010 — analyse du recueil comme rupture littéraire et interrogation des sources identitaires réunionnaises.
  • Code de la santé publique, article R5132-86 — cadre juridique français applicable à la production, à la culture, à la détention et à l’usage du cannabis.