Sur le versant, l’arbre semble avoir choisi l’endroit où personne ne viendrait le chercher.

Il s’est accroché à une pente de pierre du Sanaag, dans le nord de la Somalie, là où la montagne tombe vers le golfe d’Aden. Son tronc pâle se desquame en minces feuilles. Ses branches paraissent trop maigres pour retenir autre chose que le vent.

Un homme approche pourtant avec un petit outil de fer emmanché de bois : le mingaaf.

Il ne vient ni abattre le boswellia, ni cueillir un fruit. Il choisit un emplacement sur l’écorce et en retire une parcelle superficielle. Une émulsion laiteuse apparaît. À l’air, elle se fige lentement en une larme ambrée.

Dans quelques semaines, le récolteur reviendra. Il détachera la résine durcie, ravivera légèrement la même entaille et attendra de nouveau.

Ainsi commence une matière que l’on brûlera peut-être à Hargeisa, au Caire, à Dubaï ou à Paris. Sa fumée parfumera une maison, accompagnera une prière, imprégnera un vêtement ou finira dans un flacon d’huile essentielle.

Sur l’étiquette, on lira : encens.

Mais l’étiquette ne dira pas si l’arbre a été touché trois fois ou cent fois.

Elle ne dira pas non plus qu’avant de devenir un parfum, cette larme était une décision.

Deux arbres, deux résines, un même nom

Le mot « encens » donne l’illusion d’un produit unique. Dans les montagnes somalies, les récolteurs distinguent pourtant des arbres, des résines et des qualités que le commerce international rassemble souvent sous la même appellation.

Le mohor, généralement identifié comme Boswellia carteri — souvent considéré par les botanistes comme synonyme de Boswellia sacra — produit une résine appelée beeyo. Laiteuse lorsqu’elle sort, elle durcit en morceaux jaune pâle à brun rougeâtre. C’est elle que recherche particulièrement le marché des huiles essentielles.

Le yagcar, Boswellia frereana, donne le maydi, une résine somalie très estimée, triée notamment selon la taille et la couleur de ses larmes. Son aire naturelle est beaucoup plus restreinte. Dans les anciens relevés commerciaux, elle circulait surtout vers la péninsule Arabique, où elle pouvait être brûlée, parfumée ou mâchée.

Ces distinctions ne sont pas une nomenclature plaquée depuis un laboratoire. Elles appartiennent au regard des récolteurs. Ceux-ci reconnaissent l’arbre par sa forme, son écorce, son terrain et la manière dont sa résine réagit.

La botanique elle-même a parfois dû les rattraper. En 2019, une équipe décrivait formellement Boswellia occulta, un arbre du Somaliland longtemps récolté et vendu avec le mohor malgré une chimie et une morphologie particulières. Le commerce connaissait sa résine avant que la science ne lui donne un nom distinct.

L’encens n’est donc pas une substance tombée d’un passé biblique. C’est une famille de relations très localisées entre des espèces, des montagnes et des hommes capables de les lire.

Une blessure qui doit rester à la surface

Le mingaaf possède deux fonctions : son bord ouvre l’écorce ; son extrémité permet ensuite de détacher la résine sèche. Le geste correct ne cherche pas le bois. Il travaille la couche externe sans traverser profondément le cambium, cette zone vivante grâce à laquelle le tronc produit de nouveaux tissus.

La première entaille ne livre pas immédiatement une poignée d’encens. Elle provoque un écoulement qui protège la plaie. Lorsque la larme s’est solidifiée, le récolteur revient selon un cycle régulier. La quantité dépend de la taille de l’arbre, de l’espèce, de la saison et du nombre d’ouvertures.

La question n’est donc pas seulement : « sait-on faire couler la résine ? »

Elle est : sait-on s’arrêter ?

Les bonnes pratiques recueillies auprès d’anciens et de récolteurs expérimentés recommandent de ne pas entailler un arbre trop jeune ou trop mince. Un tronc de moins de dix centimètres de diamètre doit être laissé tranquille. Sur un arbre adulte, le nombre d’entailles varie avec sa taille, mais reste normalement compris entre trois et douze. La coupe doit être peu profonde. L’arbre ne devrait être exploité que pendant sa saison et bénéficier de périodes de repos.

Le calendrier change selon l’espèce. Le beeyo est principalement récolté pendant la saison sèche d’été, le xagaa ; le maydi suit plutôt le deyreed, sur une période hivernale plus longue. Récolter hors saison ne signifie pas seulement contrarier une coutume. Cela prive l’arbre du temps physiologique nécessaire à sa récupération.

La blessure bien faite n’est donc pas un accident infligé à la nature. C’est une ouverture mesurée, limitée par la connaissance de ce qui la refermera.

Des forêts que l’on appelle des fermes

Dans le Sanaag, les zones à boswellias sont souvent appelées des « fermes ». Pourtant, les arbres n’y sont pas alignés comme dans un verger. Ils poussent dans des peuplements naturels, sur des reliefs difficiles, parfois accessibles au terme d’une marche ou d’une ascension dangereuse.

Les limites ne sont pas nécessairement matérialisées par une clôture ni consignées sur un registre. Les familles les connaissent. Les droits sur les arbres se transmettent traditionnellement par la lignée paternelle. Un propriétaire peut exploiter lui-même son terrain ou le confier à un récolteur qui ne possède pas d’arbres.

Ce paysage apparemment sauvage est ainsi rempli de frontières invisibles.

Une étude anthropologique consacrée à la production somalie d’encens rapporte même un chant dans lequel les arbres sont comparés à des chameaux remplis de résine. Les marques d’entaille sur leur écorce évoquent les marques de propriété portées par les troupeaux. Le boswellia ne se déplace pas, mais on le pense avec le vocabulaire d’une société pastorale : il nourrit, il se transmet, il identifie une maison et exige une surveillance.

Le récolteur pouvait autrefois passer une partie de l’année avec les animaux et rejoindre un camp temporaire pendant la saison de l’encens. Il ne visitait pas seulement une réserve de matière première. Il retournait auprès d’un patrimoine vivant.

Cette comparaison avec le troupeau révèle quelque chose que le flacon efface : on ne possède pas vraiment un arbre si l’on ne demeure pas responsable de sa prochaine saison.

Le xeer montait lui aussi dans la montagne

La récolte n’était pas abandonnée à la seule prudence individuelle. Elle entrait dans le xeer, l’ensemble des règles coutumières somalies négociées et garanties par les groupes et leurs anciens.

Dans les zones productrices, ces règles interdisaient d’endommager inutilement les boswellias. On ne devait pas couper leurs branches pour nourrir le bétail. On devait respecter les périodes de récolte et laisser reposer les arbres. Pour le maydi, certaines prescriptions évoquent notamment une année de repos après deux années successives d’exploitation.

Le xeer ne disait pas que l’arbre était intouchable. Il organisait précisément le droit de le toucher.

C’est une différence décisive. Interdire toute entaille aurait supprimé un revenu indispensable aux familles. Permettre à chacun de prendre autant qu’il le pouvait aurait détruit la source de ce revenu. La règle se tenait entre ces deux impossibilités.

Elle protégeait également les droits de récolte. Prélever la résine d’une autre famille n’était pas une simple cueillette opportuniste. C’était entrer dans une relation de propriété, de transmission et de responsabilité sans y avoir été admis.

La règle ancienne avait compris que la résine est renouvelable, mais que cette qualité n’est pas automatique.

Une ressource ne se renouvelle que si quelqu’un accepte de ne pas prendre aujourd’hui ce dont il aura besoin demain.

Quand le prix monte, les entailles se multiplient

Entre 2010 et 2017, des chercheurs ont parcouru des sites de récolte du Somaliland, interrogé des récolteurs, des négociants, des habitants et des anciens, puis observé directement l’état des arbres.

Leur constat ne ressemble pas à une condamnation abstraite du commerce. Il décrit un mécanisme plus cruel.

Dans huit des dix sites étudiés pour Boswellia carteri, la majorité des arbres portaient plus de douze entailles. Des troncs en avaient vingt, quarante, parfois cent ou davantage. Certaines coupes traversaient le cambium jusqu’au bois. Sur l’unique zone où 404 arbres ont pu être examinés par transects, 28 % étaient morts et 40 % apparaissaient stressés à des degrés divers.

Les récolteurs n’ignoraient pas nécessairement le danger. Parmi ceux interrogés en 2016 et 2017, 72 % désignaient eux-mêmes l’excès d’entailles comme un problème ; 56 % citaient la pratique de deux récoltes annuelles au lieu d’une ; 78 % évoquaient des prélèvements illégaux sur les arbres d’autrui.

Pourquoi continuer ?

Parce qu’une bonne règle peut devenir difficile à respecter lorsque tout ce qui l’entoure cesse de la soutenir.

En 2010, des prix très bas poussaient certains récolteurs à multiplier les coupes pour obtenir assez de résine. Six ans plus tard, le prix local avait fortement augmenté et les exportateurs se disputaient les lots. Le résultat pouvait pourtant être le même : produire davantage pendant qu’un acheteur était là.

La sécheresse avait déplacé des familles et accru le nombre de personnes sans revenu. Les contrats traditionnels — une avance en argent ou en nourriture, puis la livraison en fin de saison — devenaient plus fragiles. Certains négociants retenaient une partie du paiement ; certains récolteurs cédaient leur lot à un nouvel acheteur offrant davantage. La confiance diminuait des deux côtés.

Même l’héritage pouvait affaiblir la continuité. Lorsqu’une parcelle revenait à plusieurs héritiers, ceux-ci pouvaient en alterner l’exploitation d’une année à l’autre. Celui qui ménageait les arbres n’était pas certain que le suivant ferait de même. À quoi bon renoncer à une coupe si un autre prendra la résine demain ?

Le problème n’était pas la disparition soudaine d’un savoir ancestral. C’était la disparition des conditions qui permettaient d’avoir intérêt à lui obéir.

La larme change de mains et perd son arbre

Une fois ramassée, la résine quitte la montagne. Dans les villages et les maisons de tri, des femmes la nettoient et la classent selon sa couleur, sa taille et sa forme. La poussière collante imprègne la peau et les vêtements. Les plus belles larmes de maydi sont séparées des fragments ; le beeyo est réparti en qualités distinctes.

Puis chaque étape éloigne un peu plus le produit de son origine.

Au début des années 2010, la résine passait généralement du récolteur aux maisons de tri, puis à des intermédiaires somalis et à des grossistes arabes. Avec la croissance du marché des huiles essentielles, des entreprises somalies ont aussi investi le nettoyage, l’exportation et parfois la distillation à l’étranger. Cette captation d’une partie de la valeur constitue un progrès réel par rapport à la simple exportation de matière brute.

Mais la chaîne demeure souvent opaque. Un acheteur européen peut connaître l’espèce annoncée et la qualité commerciale sans savoir combien de plaies portait l’arbre, si celui-ci avait reposé l’année précédente ou si la résine avait été prélevée par son propriétaire.

Une certification biologique répond à une autre question : le produit respecte-t-il certaines normes de production et de traitement ? Elle ne suffit pas nécessairement à démontrer que l’arbre n’a pas été épuisé. Une larme peut être pure et provenir d’un tronc condamné.

Le parfum efface donc la preuve de la violence qui l’a rendu possible. Une fois la résine fondue, distillée ou mêlée à d’autres lots, la cicatrice reste seule dans la montagne.

La fumée ne signifie pas la même chose partout

L’encens somali ne termine pas toujours sa route dans un sanctuaire.

Le maydi peut être mâché. Le beeyo entre dans des usages domestiques, odorants ou médicinaux. Les résines circulent vers les maisons, les mosquées, les parfumeries et l’industrie cosmétique. Dans les foyers somalis, le foox désigne couramment l’encens naturel, tandis que l’uunsi peut être une préparation parfumée plus composée, brûlée sur le charbon dans un encensoir.

La fumée nettoie une odeur, marque l’accueil, parfume le corps, les étoffes et l’espace. Elle peut accompagner la prière sans que chaque combustion soit un rite. Elle s’insinue dans les gestes ordinaires aussi bien que dans les moments où l’on cherche à rendre le monde visible habitable par l’invisible.

Réduire l’encens à un symbole religieux serait donc aussi trompeur que le réduire à une huile de bien-être.

Sa puissance vient précisément de sa capacité à changer d’état et de registre. Solide, il est une larme que l’on trie et que l’on vend. Chauffé, il devient une fumée impossible à retenir. Son odeur demeure après que la matière a disparu.

Mais quel que soit le sens donné à cette fumée, il commence par un arbre réel, limité, dont la guérison exige du temps.

Existe-t-il un encens sans blessure ?

Oui.

Toutes les espèces de boswellia ne sont pas nécessairement entaillées. Chez certaines, notamment Boswellia neglecta et Boswellia rivae dans plusieurs régions de la Corne de l’Afrique, la résine peut être recueillie après une exsudation naturelle, sans ouverture volontaire de l’écorce.

Même un boswellia entaillé peut parfois laisser sourdre spontanément un peu de résine après une agression, une fissure ou le passage d’un insecte. L’arbre produit cette substance pour lui-même avant de la produire pour nous.

Le titre de l’enquête reçoit donc une première réponse simple : non, l’encens ne naît pas toujours d’une blessure humaine.

Mais le beeyo et le maydi qui font vivre de nombreuses familles du nord somali proviennent largement d’un geste volontaire. La vraie question n’est pas de savoir si ce geste est moralement pur. Elle est de savoir quelle relation il institue.

Une entaille peut être un prélèvement brutal, répété jusqu’à ce que l’arbre ne puisse plus se défendre.

Elle peut aussi être un contrat : une petite part de résine aujourd’hui contre le repos qui permettra à l’arbre d’être encore là demain.

Le verdict de l’arbre

Dans cette enquête, le passé et le présent ne se quittent pas bons amis avec une victoire chacun.

Le marché contemporain sait extraire, classer, transporter, distiller et vendre l’encens à une échelle que les anciens récolteurs n’imaginaient pas. Il sait analyser sa composition chimique et donner une valeur à ses molécules. Mais il ne sait pas, par lui-même, décider du moment où il faut cesser de produire.

Sur ce point, le xeer et l’expérience des anciens gagnent.

Non parce qu’ils appartiennent au passé, ni parce que toute tradition serait nécessairement écologique. Ils gagnent parce que leur unité de mesure n’était pas le kilogramme de la saison. C’était la continuité de la relation : un arbre, une famille, un droit transmis, une année de repos et une récolte future.

Les solutions nouvelles — traçabilité des lots, cartographie des parcelles, suivi de la santé des arbres, contrats plus équitables — peuvent renforcer cette logique. Elles ne la remplacent pas. La technologie devient utile lorsqu’elle permet à l’acheteur lointain de retrouver la cicatrice qu’il ne voyait plus.

Sur la montagne, le récolteur revient devant le boswellia.

Il pourrait ajouter une entaille.

Son outil sait le faire.

L’arbre ne peut pas l’en empêcher.

Entre les deux, il ne reste qu’une règle : celle qui transforme une blessure en promesse plutôt qu’en condamnation.


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