Le scribe a changé de couleur.

À droite de l’éclat de calcaire, il a aligné les noms à l’encre noire. Quarante ouvriers. À gauche, il a ajouté les jours où chacun n’est pas venu travailler. Puis, au-dessus de certaines dates, son pinceau chargé de rouge a déposé une explication.

Malade.

Avec son supérieur.

En train de préparer des remèdes.

Et, pour l’un d’eux : piqué par un scorpion.

L’homme absent ne construisait pas une maison ordinaire. Il appartenait à l’équipe chargée de creuser et de décorer les tombeaux royaux dans la montagne de Thèbes. À quelques kilomètres, le pouvoir de Ramsès II organisait son éternité. Pourtant, vers 1250 avant notre ère, une petite bête cachée entre deux pierres suffisait encore à désorganiser une journée.

Le pharaon pouvait commander un tombeau pour vaincre le temps.

Il ne commandait pas au scorpion.

Le document n’était pas destiné à traverser trois millénaires

La pièce porte aujourd’hui le numéro EA 5634 au British Museum. Elle n’est ni un décret gravé sur une stèle ni un papyrus enluminé. C’est un ostracon : un fragment de poterie ou, comme ici, un éclat de calcaire employé comme support d’écriture.

À Deir el-Médineh, la pierre ne manquait pas. Le village se trouvait sur la rive occidentale de Thèbes, près de l’actuelle Louxor, entre la vallée habitée et les nécropoles royales. Les ouvriers détachaient sans cesse des éclats en travaillant la roche. Les morceaux suffisamment plats devenaient des brouillons, des lettres, des comptes, des dessins, des exercices ou des documents administratifs.

Le calcaire était le papier de rebut d’une communauté qui écrivait beaucoup.

EA 5634 est exceptionnel par sa taille : environ 38,5 centimètres de haut sur 33 de large. Il porte vingt-quatre lignes sur une face et vingt et une sur l’autre. L’année 40 du règne de Ramsès II est inscrite en tête, même si les renseignements pourraient concerner l’année précédente. Le registre couvre 280 jours et rassemble vraisemblablement des notes quotidiennes d’abord prises sur de plus petits fragments.

Le scribe qui a compilé le tout n’a pas signé.

Il accomplissait une tâche administrative, pas une œuvre pour musée.

Ceux qui fabriquaient l’éternité rentraient chez eux le soir

Les habitants de Deir el-Médineh n’étaient pas les ouvriers anonymes d’une pyramide — celles de Gizeh avaient déjà plus de mille ans. Ils formaient une communauté spécialisée du Nouvel Empire, chargée des sépultures creusées dans la Vallée des Rois et la Vallée des Reines.

Les équipes réunissaient notamment tailleurs de pierre, plâtriers, dessinateurs, peintres et sculpteurs. Elles travaillaient sous l’autorité de contremaîtres et de scribes. L’État leur versait des rations, surtout en céréales, et fournissait outils, mèches de lampe, eau et matériaux. Les hommes se rendaient au chantier depuis le village ou séjournaient dans des huttes proches des tombes lorsque le travail l’exigeait.

Cette organisation très encadrée pourrait faire croire à une machine entièrement vouée au roi.

Mais les noms du registre ramènent sans cesse les ouvriers vers leur propre vie. Ils tombent malades, assistent un proche, prennent part à des funérailles ou à des fêtes, effectuent une tâche privée pour un supérieur. L’un d’eux, Pennoub, garde pendant plusieurs jours Aapehti, souffrant. Un autre, Paherypedjet, semble avoir exercé comme guérisseur : ses absences le conduisent auprès de différents habitants ou à la préparation de remèdes.

Le tombeau royal avançait au rythme des obligations du village.

L’éternité avait des voisins.

Deux cent quatre-vingts jours ne sont pas deux cent quatre-vingts journées de travail

Le titre moderne de « registre d’absences » peut tromper. On imagine une année continue, des ouvriers attendus chaque matin et des excuses inscrites lorsqu’ils manquent à l’appel.

Le calendrier du chantier était plus complexe.

Les équipes travaillaient selon des cycles alternant jours de labeur et jours de repos, auxquels s’ajoutaient fêtes, interruptions collectives, livraisons tardives et impératifs du pouvoir. Selon le commentaire du British Museum, environ soixante-dix seulement des 280 jours couverts par le document paraissent avoir été des jours de travail complet.

Le grand nombre de dates inscrites après certains noms ne signifie donc pas que les bâtisseurs abandonnaient continuellement le pharaon. Le registre sélectionne les absences sur des jours où la présence était attendue, dans une année déjà traversée de pauses communes.

Cette différence compte. Un tableur moderne calculerait volontiers un « taux d’absentéisme » et comparerait les hommes. Le morceau de calcaire n’a pas été conçu pour cela. Il aide l’administration à savoir où sont les travailleurs et pourquoi le chantier ne dispose pas de tous ses bras.

Il ne distribue ni bons points ni blâmes.

Il mémorise les accidents de la vie.

La maladie remplit davantage de lignes que la paresse

La raison la plus fréquente est simplement : malade. Elle apparaît plus d’une centaine de fois. Parfois, le scribe précise un mal aux yeux ou la piqûre du scorpion. La succession d’absences a même permis à des chercheurs de se demander si une affection contagieuse n’avait pas circulé dans le village.

Les yeux étaient essentiels aux artisans travaillant dans des galeries éclairées par des lampes à huile. La poussière de calcaire, la fumée, les éclats et la lumière faible pouvaient transformer une irritation en incapacité réelle. Une main blessée arrêtait le tailleur de pierre ; une fièvre pouvait toucher plusieurs maisons ; un scorpion partageait les mêmes replis secs que les hommes.

Le registre ne donne pas le diagnostic tel qu’un médecin l’écrirait aujourd’hui. Il note ce que l’administration accepte comme motif ou ce que le scribe juge utile de conserver.

Mais son silence sur la « paresse » est éloquent.

Les listes virales qui circulent aujourd’hui présentent parfois EA 5634 comme un catalogue amusant d’excuses : bière, gueule de bois, dispute conjugale, anniversaire. Certaines raisons pittoresques proviennent d’autres ostraca, de traductions discutées ou de compilations mélangées. Le document du British Museum est déjà assez extraordinaire sans lui prêter toutes les plaisanteries d’Internet.

Ce qu’il révèle n’est pas que les ouvriers égyptiens inventaient de meilleures excuses que nous.

C’est que leurs maladies comptaient assez pour être écrites en rouge.

Quand l’absence d’un homme révèle le travail d’une femme

Dix ouvriers du registre sont associés, au moins une fois, aux menstruations d’une épouse ou d’une fille — littéralement à sa « purification » dans la terminologie du texte. L’information a souvent été transformée en preuve spectaculaire d’un congé menstruel accordé aux hommes de l’Égypte ancienne.

La pierre dit moins, et peut-être davantage.

Elle établit que cette situation pouvait justifier l’absence d’un homme. Elle ne donne pas la règle générale, la durée automatique d’un congé ni la pensée de la femme concernée. Les mêmes travailleurs ne s’absentent pas chaque mois pour ce motif. Le chercheur Terry Wilfong et d’autres égyptologues ont donc envisagé des circonstances particulières : douleur, indisponibilité temporaire, exigences rituelles ou nécessité pour l’homme d’assumer certaines tâches domestiques.

Impossible de trancher depuis une seule mention.

Mais la ligne rouge rend visible l’architecture cachée du chantier. Pour qu’un homme taille la tombe, quelqu’un doit faire fonctionner sa maison, préparer les aliments, s’occuper des enfants, produire des textiles et maintenir les relations familiales. Lorsqu’une femme ne peut accomplir une part de ce travail, l’administration royale en ressent l’effet jusque dans la montagne.

L’absence du bâtisseur inscrit ainsi une présence que le registre ne nomme presque jamais comme travailleuse.

Le tombeau de Pharaon dépend aussi des maisons derrière ses murs.

Le guérisseur était-il absent ou au travail ailleurs ?

Paherypedjet détient le plus grand nombre de jours notés après son nom : trente-neuf. Une lecture rapide en ferait le champion de l’absence. Les motifs racontent une tout autre histoire.

Il se rend auprès de personnes et fabrique des remèdes. Une entrée le place avec un certain Khonsou pour préparer des traitements. Plusieurs chercheurs en déduisent qu’il était probablement l’un des membres de l’équipe chargés des soins, une fonction attestée dans la communauté.

Lorsqu’il quitte le chantier pour un malade, travaille-t-il moins ou empêche-t-il l’équipe de perdre davantage d’hommes ?

La question dépasse Deir el-Médineh. Tout registre transforme une activité complexe en catégories : présent, absent, malade, mission. Paherypedjet se trouve dans la colonne de ceux qui ne creusent pas la tombe ce jour-là. Pourtant, il accomplit peut-être un service indispensable à ceux qui la creuseront demain.

Son cas empêche le fragment de devenir un ancêtre simpliste de la pointeuse d’usine.

Il ne mesure pas seulement du temps perdu.

Il montre le travail qui soutient le travail.

Travailler pour le chef n’était pas forcément une faute

Après la maladie, les services rendus à un supérieur figurent parmi les motifs les plus fréquents. Pennoub transporte par exemple des pierres pour le scribe. D’autres artisans peuvent intervenir dans la maison ou le tombeau privé d’un notable.

Aujourd’hui, la scène évoque immédiatement l’abus : un responsable détourne des ouvriers payés par l’État pour son bénéfice personnel. Des textes de Deir el-Médineh témoignent effectivement de conflits, de favoritisme et d’accusations graves, notamment contre le contremaître Paneb.

Mais EA 5634 ne marque pas automatiquement ces journées comme clandestines. La raison est écrite ouvertement. Le British Museum souligne que ce travail privé n’était apparemment pas interdit lorsqu’il restait modéré.

Le chantier royal fonctionnait au sein d’un réseau de dépendances et de services. Les chefs administraient les hommes, distribuaient des tâches, intervenaient dans leurs carrières et pouvaient solliciter leurs compétences. La frontière entre service public et obligation personnelle ne suivait pas exactement la nôtre.

La ligne rouge ne condamne donc pas.

Elle laisse une trace assez précise pour que, trois mille ans plus tard, nous puissions encore nous demander qui devait quoi à qui.

L’administration connaissait les hommes par leur nom

Quarante noms sont disposés avec soin. Les entrées les plus longues semblent avoir été placées vers la fin de chaque face afin que le scribe garde assez d’espace. Deux hommes seulement n’ont aucune absence indiquée.

Cette mise en page révèle une administration attentive, mais aussi la taille humaine du groupe. Le scribe ne compte pas des milliers de bras interchangeables. Il connaît ou peut identifier chacun : son nom, ses jours manqués, parfois la personne qu’il soigne ou le supérieur qu’il sert.

Deir el-Médineh est exceptionnellement bien documenté parce que ses habitants vivaient près d’une administration lettrée et utilisaient eux-mêmes abondamment l’écriture. Des milliers d’ostraca ont conservé lettres, procès, achats, poèmes, dessins et querelles. Cela ne signifie pas que tous les Égyptiens vivaient ainsi ni que tous savaient écrire.

Les ouvriers des tombes formaient une communauté spécialisée, relativement favorisée et surveillée. Leur quotidien ne peut servir de photographie exacte à tout le pays.

Mais il fissure l’image officielle de l’Égypte.

À côté des noms de rois répétés sur les temples apparaissent enfin ceux qui avaient mal aux yeux.

La pierre de rebut gagne contre le monument

Ramsès II a couvert l’Égypte de constructions et d’inscriptions destinées à proclamer son règne. Le petit registre, lui, ne cherchait pas la postérité. Il devait devenir inutile dès que l’administration n’en aurait plus besoin.

C’est précisément pour cela qu’il nous parle autrement.

Les murs royaux montrent le souverain frappant l’ennemi, offrant aux dieux ou maintenant l’ordre du monde. EA 5634 montre qu’un homme soigne son collègue, qu’une famille enterre un proche, qu’un artisan suit son chef et qu’un scorpion interrompt le travail. L’un expose ce que le pouvoir voulait que l’avenir voie. L’autre conserve ce qu’il devait simplement gérer.

Le rebut ne contredit pas le monument. Il l’oblige à partager la vérité.

Sans les ouvriers, le tombeau n’existe pas. Sans leurs yeux, leurs familles, leurs maladies et leurs jours de repos, les ouvriers n’existent pas davantage.

Alors, le scorpion a-t-il retardé Pharaon ?

Nous ignorons le nom de l’homme piqué dans le résumé qui a rendu cette entrée célèbre, la gravité exacte de l’accident et la tâche qu’il devait accomplir ce jour-là. Le chantier n’a probablement pas cessé pour lui. Une équipe organisée pouvait redistribuer le travail.

Pourtant, le retard existe à l’échelle qui compte ici.

Pendant une journée, un geste prévu n’a pas été accompli par la main prévue. Une pierre a attendu, un dessin n’a pas avancé ou un outil est resté sans maître. L’administration a dû en prendre acte. Le scribe a trempé son pinceau dans le rouge et la piqûre est entrée dans les archives de l’éternité royale.

Un scorpion pouvait-il retarder le tombeau de Pharaon ?

Oui — pas au point d’arrêter Ramsès II, mais assez pour que son pouvoir ait besoin de noter la petite victoire de l’animal.

Le roi a obtenu ses monuments.

Le scorpion, lui, a obtenu une ligne.


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