Le 26 octobre 1931, à Sanga, sur les falaises de Bandiagara, Michel Leiris aligne des cailloux devant un vieil homme.
L’ethnographe français veut comprendre un texte en sigi so, la langue rituelle employée lors du Sigui et dans le monde des masques. Son interlocuteur, Ambibè Babadyi, lui en livre des versions qui ne coïncident pas toujours. Entre eux, un interprète fait passer les phrases du dogon au français. Leiris cherche une traduction mot à mot. Il pose donc une pierre pour chaque terme, comme si toute parole pouvait être démontée, numérotée puis remontée dans un carnet.
Ambibè saisit alors l’un des cailloux et le fait agir comme un personnage du récit.
Le geste est minuscule. Il contient pourtant toute l’enquête. Pour Leiris, la pierre représente un mot. Pour Ambibè, elle est déjà entrée dans l’histoire. L’un cherche une correspondance ; l’autre remet du mouvement là où l’écriture voulait isoler une unité.
Dix-sept ans plus tard, Leiris publiera La langue secrète des Dogons de Sanga, un volume de plus de cinq cents pages. Les chants, le vocabulaire, les variantes et les difficultés de traduction quittent alors le cercle des spécialistes rituels pour entrer dans les bibliothèques.
Une langue secrète vient apparemment d’être rendue publique.
Mais l’a-t-elle vraiment été ?
Une langue connue, mais pas disponible
La Bibliothèque nationale de France décrit aujourd’hui le sigi so comme une « langue rituelle, réservée aux hommes dogon initiés », employée au cours de cérémonies religieuses. Cette définition dit l’essentiel, à condition de ne pas entendre « langue secrète » comme un code que personne d’autre ne soupçonnerait.
Dans la région de Sanga, son existence n’était pas cachée. Le Sigui lui-même, grand cycle rituel parcourant successivement les villages, n’avait rien d’une réunion clandestine. Les chants pouvaient être entendus, les masques vus dans les circonstances permises et certaines histoires circuler sous des formes ordinaires. Le secret ne consistait donc pas simplement à dissimuler l’existence d’un vocabulaire.
Il séparait ceux qui avaient entendu de ceux qui pouvaient répondre ; ceux qui reconnaissaient quelques mots de ceux qui savaient les enchaîner ; ceux qui assistaient de ceux qui avaient le droit d’agir.
Les spécialistes que les sources appellent olubaru ou olubalu en détenaient une maîtrise particulière. Leiris en identifiait une quinzaine autour de Sanga. Ils ne possédaient pas seulement un lexique. Ils apprenaient des salutations, des bénédictions, des récits d’origine, des noms réservés et surtout les paroles attachées aux gestes, aux masques et aux moments précis du rituel.
On pouvait donc connaître l’existence de la langue sans qu’elle soit à soi. C’est une distinction que le mot « secret » traduit mal : ne pas savoir et ne pas être autorisé à dire ne sont pas la même chose.
Trois mois pour fabriquer une voix
Plusieurs descriptions font commencer l’apprentissage longtemps avant que l’élève puisse prendre place parmi les spécialistes. Une première instruction pouvait suivre la circoncision. Pour la préparation au Sigui, des hommes choisis se retiraient ensuite durant environ trois mois, souvent auprès d’aînés capables de restituer un corpus dont le grand cycle n’avait pas été célébré depuis près de soixante ans.
Cette durée compte. Si le sigi so n’était qu’une liste de mots de passe, un cahier aurait suffi.
La formation engageait au contraire la mémoire, l’endurance et le corps. Il fallait entendre, répéter, placer la voix, retenir l’ordre des paroles et apprendre quand elles devaient rencontrer un mouvement. Les récits ethnographiques évoquent aussi une préparation rituelle : nourriture, bière, huile, poivre ou plantes participaient à l’acquisition d’une voix liée à l’Awa, la société des masques.
Il ne s’agissait pas d’un cours de langue au sens scolaire. L’apprenti ne sortait pas seulement avec davantage de connaissances ; il changeait de position parmi les hommes, les vivants et les morts.
La rareté du Sigui rendait la transmission plus vertigineuse encore. Aucun maître ne pouvait compter sur une pratique annuelle pour corriger l’oubli. Au retour du cycle, ceux qui avaient parlé soixante ans auparavant étaient parfois morts ou trop âgés. Des mémoires humaines devaient franchir une durée presque aussi longue qu’une vie.
Le secret n’était donc pas conservé dans un coffre. Il survivait dans quelques corps périssables.
Le livre qui devait tout emporter
Leiris arrive à Sanga avec la mission Dakar-Djibouti, qui traverse le continent de 1931 à 1933 sous direction française. L’expédition rapporte des milliers d’objets, de photographies, de fiches et de manuscrits destinés aux institutions métropolitaines. Elle travaille dans l’ordre colonial, avec ses pouvoirs, ses contraintes et ses prélèvements. Le journal de Leiris, publié en 1934 sous le titre L’Afrique fantôme, laissera précisément voir le malaise derrière l’entreprise savante.
La collecte linguistique ne se réduit pourtant pas à un homme venant arracher d’un seul geste une parole muette. Elle passe par des interlocuteurs, des traductions, des attentes contradictoires et des malentendus. Ambibè semble d’abord croire que Leiris veut être initié. Le chercheur, lui, poursuit une transcription analysable. L’interprète doit rapprocher des phrases que les deux autres ne découpent pas de la même façon.
Chacun se trouve donc dans une enquête différente.
Le livre publié en 1948 impressionne par son ambition : trente-deux pages liminaires, plus de cinq cents pages d’étude, des textes, un lexique, des notes grammaticales et des variantes. Le titre ne promet pas une approximation. Il annonce bien La langue secrète.
En apparence, l’objet imprimé accomplit ce que redoutent toutes les sociétés de secret. Il rend reproductible ce qui dépendait d’une chaîne de personnes. N’importe quel lecteur peut ouvrir le volume sans initiation, revenir en arrière, comparer deux formes et posséder matériellement ce que des hommes avaient mis des mois à apprendre.
Le secret semble avoir perdu.
Pourtant, le livre contient lui-même les traces de ce qu’il n’a pas capturé.
Un mot n’est pas encore une parole
Revenons aux cailloux.
La traduction mot à mot suppose que chaque pierre reste sagement à sa place. Un terme en sigi so reçoit son équivalent ; la ligne entière peut ensuite être transportée en français. Mais quand Ambibè fait d’une pierre un personnage, il rappelle que le sens n’attend pas immobile à l’intérieur de chaque mot.
Une parole rituelle agit par la situation dans laquelle elle est dite. Son rythme peut commander une marche. Son intonation peut distinguer l’exhortation du récit. Un cri rencontre l’apparition d’un masque ; une formule prend sa force dans l’orientation des corps ; un nom réservé n’a pas le même poids prononcé devant un carnet ou au moment où une génération entière rejoue son lien avec les ancêtres.
Le linguiste peut noter une phrase. Il lui est beaucoup plus difficile d’emporter le silence qui la précède, les pieds qui répondent, la poussière soulevée et le droit reconnu à celui qui parle.
Andrew Apter, relisant les matériaux de l’école de Marcel Griaule, insiste sur cette dimension performative. Le sigi so n’est pas un système parfaitement stable que l’on pourrait détacher de ses usages. Les variantes entre villages, les tournures réduites, les emprunts, les archaïsmes et la relation constante entre parole et action résistent à l’idée d’un dictionnaire définitif.
Ce n’est pas un défaut dans la langue. C’est peut-être le défaut du piège que nous lui tendons lorsque nous lui demandons de devenir seulement un texte.
Le vrai secret n’est peut-être pas le vocabulaire
Imaginons qu’un lecteur patient mémorise chaque page de Leiris. Pourrait-il se rendre à Sanga et parler comme un olubaru ?
Il disposerait de mots. Il n’aurait ni maître, ni charge, ni auditeurs tenus de reconnaître sa parole. Il ignorerait quelles variantes appartiennent à quel lieu, ce qui a changé depuis 1931 et ce qu’une communauté considère aujourd’hui comme dicible. Surtout, personne ne lui aurait donné qualité pour occuper la place depuis laquelle ces paroles prennent sens.
Le livre transmet une information ; il ne confère pas une autorité.
Cette frontière existe bien au-delà du pays dogon. On peut lire le texte d’un serment sans pouvoir nommer un ministre. Connaître la formule d’un jugement ne fait pas de vous un juge. Posséder la partition ne vous donne ni l’orchestre, ni la salle, ni l’instant où la première note doit tomber.
Dans une parole rituelle, cette différence devient radicale. L’énoncé ne décrit pas seulement une relation : il la produit. La personne qui le prononce, celles qui l’entendent et les puissances auxquelles il s’adresse font partie de sa signification.
Voilà pourquoi la publication n’a pas nécessairement détruit le secret. Elle en a déplacé la frontière. Après 1948, davantage de lecteurs pouvaient savoir ce qui avait été noté. Ils ne savaient toujours pas comment devenir celui qui peut le dire.
Les Dogon n’ont pas une seule voix
Il faut cependant résister à une autre tentation : transformer cette réponse en belle vérité immuable sur « les Dogon ».
Depuis les années 1930, les travaux de Marcel Griaule, Germaine Dieterlen et de leurs collaborateurs ont donné au pays dogon une place immense dans l’imaginaire ethnographique. Ils ont aussi produit des systèmes symboliques si cohérents que des chercheurs ultérieurs ont demandé quelle part venait des pratiques locales, quelle part des informateurs spécialisés et quelle part des questions des ethnologues.
Walter van Beek, retourné sur le terrain plusieurs décennies plus tard, a formulé la critique la plus tranchante. Il ne retrouvait pas chez ses interlocuteurs nombre des constructions célèbres de l’école Griaule. Concernant les récits et chants publics, il observait surtout une différence entre ce que beaucoup pouvaient connaître partiellement et ce que quelques spécialistes savaient réciter entièrement, avec le droit de le faire au rituel.
Apter lui répond sans simplement restaurer l’ancien édifice. Pour lui, les contradictions et les variations ne prouvent pas que tout aurait été inventé. Elles montrent aussi que le sens rituel se fabrique dans des situations, des échanges et des rapports d’autorité. Une parole secrète peut changer selon le village, le maître, l’occasion et la personne qui interroge sans devenir pour autant une fraude.
La controverse ne doit pas être cachée au lecteur. Elle protège même cette enquête contre un nouveau vol : celui qui consisterait à remplacer une société diverse par un système parfait, puis à appeler ce système « la pensée africaine ».
Nous parlons ici de traditions documentées dans la région de Sanga, à des dates précises, par des chercheurs dont les méthodes et les conclusions sont discutées. Le mot Dogon rassemble des villages, des langues, des histoires et des positions qui ne se laissent pas réduire à une voix unique.
Trente ans après l’imprimerie, la langue marchait encore
Entre 1967 et 1973, Jean Rouch et Germaine Dieterlen filment un nouveau cycle du Sigui. La célébration se déplace de village en village le long de la falaise. Dans les images conservées par le CNRS, les anciens et les spécialistes chantent encore le sigi so tandis que les masques, les gestes et les groupes lui rendent son espace.
Près de vingt ans se sont écoulés depuis le livre de Leiris. Des exemplaires sont consultables en Europe. Le vocabulaire a été imprimé, catalogué, commenté.
Et pourtant la langue n’est pas devenue une curiosité que le livre aurait vidée. Elle demeure une action située, reprise par des hommes qui ne tiennent pas leur légitimité d’une page française. L’imprimerie a conservé un état de la parole ; elle n’a pas remplacé ceux qui la portaient.
Cette survivance ne signifie pas que rien n’a changé. Les communautés de la falaise ont traversé l’administration coloniale, l’indépendance, le tourisme, les missions religieuses, les départs et, plus récemment, une insécurité qui a profondément bouleversé la région. Une langue rituelle n’est jamais à l’abri parce qu’elle est secrète. Elle peut perdre ses maîtres, ses circonstances ou ses auditeurs.
Mais son danger n’est pas exactement celui qu’imaginait le lecteur devant le titre de 1948. Le plus grand risque n’était peut-être pas qu’un étranger lise les mots. C’était que plus personne ne puisse les faire arriver à leur heure.
Alors, une langue reste-t-elle secrète lorsqu’elle est publiée ?
Oui — si son secret n’est pas seulement ce qu’elle dit.
Leiris a rapporté des phrases, des traductions, des noms et la mémoire d’hommes sans lesquels une part de ce monde nous serait inaccessible. Son travail est un document exceptionnel. Il est aussi l’archive d’une limite : plus il s’efforce de fixer la parole, plus il montre tout ce qui demeure hors de la page.
Il pouvait imprimer le caillou. Ambibè seul savait encore quand le faire marcher.
C’est là que l’enquête renverse son point de départ. Nous pensions qu’un secret était une information enfermée, condamnée dès que quelqu’un en publiait la clé. À Sanga, il apparaît comme une relation. Il vit entre un maître et un apprenti, une voix et une assemblée, un masque et son mouvement, les vivants et ceux auxquels ils parlent.
Une bibliothèque peut posséder le livre. Elle ne possède pas cette relation.
En 1948, le vocabulaire est devenu public. La parole, elle, n’a pas capitulé.
Repères documentaires
- Michel Leiris, *La langue secrète des Dogons de Sanga (Soudan français)*, Institut d’ethnologie, 1948.
- Vincent Debaene, « La langue secrète à l’épreuve de la traduction », Fabula, à propos des séances de travail de Michel Leiris à Sanga en octobre 1931.
- Andrew Apter, « Griaule’s Legacy: Rethinking “La Parole Claire” in Dogon Studies », Cahiers d’études africaines, no 177, 2005, p. 95-129.
- Walter E. A. van Beek, « Dogon Restudied: A Field Evaluation of the Work of Marcel Griaule », Current Anthropology, vol. 32, no 2, 1991, p. 139-167.
- CNRS Images, *Le Sigui 1969 : la caverne de Bongo*, film de Jean Rouch et Germaine Dieterlen.
- Centre de recherche en ethnomusicologie, enregistrements sonores de la mission Dakar-Djibouti, collectés par André Schaeffner en 1931-1932.
- Musée du quai Branly – Jacques Chirac, « La mission Dakar-Djibouti », parcours sur l’histoire des collections.