Tous les quarante-deux jours, Yaw Nyarko retourne dans la région de Kumawu, au Ghana. Il verse une libation sur les sièges ancestraux, rejoint les dignitaires, puis vient le moment où il souhaite parler au chef.
Il se lève. Il abaisse légèrement le tissu drapé sur son épaule en signe de respect. Mais il ne regarde pas le souverain auquel son message est destiné.
Il regarde l’homme debout à côté de lui.
Cet homme porte une longue canne noire couverte d’or. Il écoute la requête, se tourne vers le chef et la lui restitue. Lorsque le chef répond, le trajet recommence en sens inverse. L’intermédiaire reprend les mots, les développe, leur ajoute un proverbe, parfois une image, puis les rend à l’assemblée sous une forme nouvelle.
Le plus étrange est que personne n’avait besoin de lui pour entendre. Le chef était là. Sa voix pouvait traverser la cour. Pourtant, dans l’ordre formel de la parole akan, ce qu’il venait de dire n’avait pas encore pleinement pris effet.
Il fallait qu’un autre le dise.
Cet homme est l’ɔkyeame. On le traduit souvent par « linguiste ». Mais il ne passe pas d’une langue à une autre. Il accomplit une opération beaucoup plus délicate : il transforme une voix humaine en parole de pouvoir.
Alors, lorsque le roi parle avec la bouche d’un autre, qui vient réellement de parler ?
Tout le monde a entendu, mais rien n’est encore dit
La scène décrite par Yaw Nyarko dans un entretien du Metropolitan Museum of Art semble d’abord relever du protocole. On ne s’adresse pas directement à un chef ; on passe par son conseiller. Beaucoup de cours dans le monde ont connu des maîtres de cérémonie, des hérauts ou des porte-parole.
Mais l’institution akan va plus loin.
Les recherches de l’universitaire ghanéen Kwesi Yankah montrent que le chef et ceux qui le sollicitent parlent par un circuit triangulaire. Le visiteur s’adresse à l’ɔkyeame, même si le chef l’entend. Le chef répond à l’ɔkyeame, même si le visiteur l’entend. La présence matérielle des voix ne supprime pas l’intermédiaire.
Une étude sur les rôles de la parole résume le paradoxe avec une précision saisissante : la phrase du chef n’est pas considérée comme ayant véritablement été dite — c’est-à-dire comme produisant son effet — avant d’avoir été reprise par l’ɔkyeame.
Il existe donc deux façons d’entendre une même phrase. La première atteint les oreilles. La seconde entre dans l’ordre politique.
Le titre de cette enquête parle d’un « roi ». Dans les sources, il peut s’agir de l’Asantehene, du chef suprême d’un territoire, l’ɔmanhene, ou d’autres titulaires akan. Leurs pouvoirs et leurs histoires ne sont pas identiques. Mais, dans les situations formelles, une même idée revient : l’autorité ne s’expose pas nue dans la conversation ordinaire.
Elle passe par une autre bouche.
« Linguiste » est presque un contresens
Le mot ɔkyeame est couramment rendu en anglais ghanéen par linguist, puis en français par « linguiste ». Cette traduction a l’avantage d’être courte. Elle a l’inconvénient de nous faire imaginer un interprète bilingue ou un spécialiste de grammaire.
Or les trois personnes de la cour peuvent parler la même langue.
Kwame Anthony Appiah rappelle que le terme évoque « celui qui salue ». D’autres traductions proposent conseiller, porte-parole ou orateur royal. Aucune ne suffit seule, car la charge déborde constamment la parole publique.
L’ɔkyeame peut être conseiller politique, diplomate, émissaire, spécialiste de la coutume, avocat dans une procédure, officiant de libation, historien de la cour et gardien de ses précédents. Il ne reçoit pas seulement un talent oratoire. Il doit savoir ce qu’un message risque de réveiller : une ancienne alliance, une dette, un conflit entre lignages, une règle de succession ou la mémoire d’une humiliation.
Dans la cour, parler élégamment sans connaître l’histoire serait dangereux. Connaître l’histoire sans savoir la rendre audible serait inutile.
La fonction exige les deux.
Il ne répète pas : il rend les mots consommables
Le chef peut prononcer une réponse brève, pressée, hésitante ou irritée. L’ɔkyeame n’est pas tenu d’en reproduire chaque syllabe. Il en conserve la logique, mais il peut paraphraser, ordonner, préciser, introduire un précédent et enchâsser la décision dans un proverbe.
Des orateurs comparent ce travail à la préparation du fufu. Le manioc et la banane plantain ne sont pas servis tels qu’ils sont sortis de terre : ils sont pilés jusqu’à devenir une nourriture que l’on peut partager. La parole du chef subit, elle aussi, un traitement. On en retire les aspérités ; on la travaille sans en changer la substance ; on la rend recevable.
Cette métaphore ne fait pas de l’auditoire une foule incapable de comprendre une phrase simple. Elle dit autre chose : une décision royale ne doit pas avoir l’air d’une humeur individuelle. Elle doit rejoindre la coutume, la mémoire et une forme reconnue de sagesse publique.
Le proverbe accomplit précisément ce passage. Il retire la phrase au seul présent. Une querelle particulière se trouve soudain replacée dans une situation que les ancêtres auraient déjà comprise. La décision n’apparaît plus comme l’invention improvisée d’un homme assis devant vous, mais comme une application de l’expérience accumulée.
L’ɔkyeame ne rend donc pas seulement les mots plus beaux. Il leur donne une généalogie.
Le droit de corriger le roi sans le contredire
Voilà que surgit un problème politique.
Si l’orateur peut réorganiser et embellir le message, jusqu’où peut-il aller ? À quel moment cesse-t-il de servir le chef pour devenir l’auteur de sa décision ?
Le système ne repose pas sur une liberté totale. L’ɔkyeame ne peut renverser le sens essentiel de ce qui lui a été confié. Sa réputation dépend de sa fidélité, et la splendeur de sa parole rejaillit sur son patron. Mais la fidélité ne signifie pas la copie mécanique. Son devoir consiste justement à éviter qu’une maladresse, une colère ou une formule trop nue n’endommage l’autorité qu’il représente.
Cette médiation distribue la responsabilité. Le chef est la source de la décision. L’ɔkyeame en devient la voix publique. Si la formulation provoque un affront, les rôles ne se confondent plus entièrement. Entre l’intention et l’effet, un espace de correction s’est ouvert.
Kwesi Yankah parle à ce propos d’une « politique de l’immunité ». La dignité du souverain est protégée contre ses propres accidents de parole, mais aussi contre la violence du face-à-face. Un demandeur mécontent ne lance pas directement son accusation vers le siège. L’intermédiaire peut en retirer l’insulte sans étouffer la plainte. Dans l’autre sens, il peut transformer une réprimande en avertissement proverbial plutôt qu’en humiliation personnelle.
Le détour n’abolit pas le conflit. Il lui impose une température à laquelle la cour peut encore le contenir.
Le conseiller est symboliquement marié au chef
Une charge aussi sensible ne peut pas reposer sur la seule virtuosité. L’orateur connaît les intentions, les fragilités et parfois les erreurs de celui qu’il représente. Il peut sauver une parole mal engagée ; il pourrait aussi la trahir.
La relation entre le chef et son principal ɔkyeame est donc décrite dans plusieurs traditions akan avec le vocabulaire du mariage. Lors de son installation, le conseiller peut être engagé par des rites comparés à des formalités matrimoniales. Il est parfois appelé « l’épouse du chef » — non pour lui attribuer une identité féminine, mais pour exprimer l’accès réciproque, la proximité, la fidélité et l’obligation d’agir d’une seule volonté.
Le Metropolitan Museum évoque ainsi une union à la fois politique et rituelle. L’image éclaire le paradoxe du porte-parole : pour parler librement à la place du souverain, il doit lui être attaché plus étroitement que les autres dignitaires.
Une tradition rapportée au sujet des Asante fait même remonter la première charge à une femme âgée, Nana Amoah. Appuyée sur deux cannes, elle aurait plaidé avec tant d’éloquence pour les personnes venues demander grâce que le souverain leur pardonnait. Après sa mort, son fils aurait repris sa fonction et ses bâtons.
Ce récit ne prouve pas à lui seul l’origine historique de l’institution. Il révèle en revanche ce que la mémoire a choisi de placer à son commencement : non pas un crieur puissant, mais une vieille femme capable d’approcher le pouvoir et de rendre le pardon possible.
La canne parle avant l’orateur
Dans une audience, l’ɔkyeame n’arrive pas les mains vides. Sa canne, l’ɔkyeame poma, certifie sa fonction. Elle peut être longue, sculptée dans le bois, gainée de feuilles d’or et surmontée d’une scène figurée.
Cette sculpture n’est pas un simple insigne. Elle prononce silencieusement un proverbe.
Sur une canne conservée au Metropolitan Museum, une araignée occupe le centre d’une toile entre deux personnages. Elle renvoie à Ananse, le maître des récits et de l’intelligence, et à l’idée que nul ne se rend chez l’araignée pour lui enseigner la sagesse. La personne qui porte cette image avertit l’assemblée avant même d’ouvrir la bouche : le domaine de la parole savante est déjà occupé.
Une autre canne montre deux hommes devant un plat. L’un tend la main vers la nourriture ; l’autre, affamé, se tient le ventre. Le proverbe affirme que la nourriture appartient à celui qui la possède, non à celui qui la désire. Dans un contexte de succession, la petite scène dorée énonce une règle redoutable : convoiter le siège ne donne aucun droit à l’occuper.
Le conseiller dispose de plusieurs cannes et choisit celle que la situation appelle. Son discours commence donc parfois par une image que chacun voit, mais que seuls les connaisseurs savent entièrement déplier.
La parole royale a deux porte-parole : un homme qui l’énonce et un objet qui l’encadre.
Une tradition qui a su absorber l’étranger
La canne dorée semble appartenir à un temps immémorial. Son histoire est pourtant faite de transformations.
À partir du XVIIe siècle, les compagnies européennes remettent régulièrement des cannes aux souverains et aux chefs de la Côte-de-l’Or. Ces bâtons servent d’insignes et de messages diplomatiques. Les artistes et les cours locales ne se contentent pas de les imiter. Ils les intègrent à une grammaire akan du pouvoir, les couvrent d’or et remplacent l’emblème importé par des proverbes sculptés.
Selon les recherches du Metropolitan Museum, les cannes fortement figuratives apparaissent dans des États akan côtiers vers les années 1890 et ne s’imposent chez les Asante qu’après le retour d’exil de l’Asantehene Prempeh Ier, en 1924. Le British Museum souligne lui aussi le croisement entre les cannes européennes et les usages politiques locaux.
Ce détail interdit de raconter l’ɔkyeame poma comme un objet africain resté intact depuis la nuit des temps. Sa force vient peut-être du contraire. Une forme introduite par le commerce et la diplomatie a été capturée, retravaillée puis obligée à parler en proverbes akan.
L’objet étranger n’a pas effacé la parole locale. Il lui a fourni un nouveau corps.
La reine mère possède aussi ses voix
Le titre de cette enquête pourrait laisser croire que tout se joue entre deux hommes. Les cours akan démentent cette réduction.
À Kumasi, l’Asantehemaa — la reine mère des Asante — préside sa propre cour, notamment saisie de conflits familiaux, matrimoniaux et d’affaires concernant des femmes. L’ethnologue Beverly Stoeltje y a observé plusieurs akyeame, hommes et femmes. Ils interrogent les parties, font circuler les récits et organisent la procédure autour de l’autorité de la reine mère.
Lorsque celle-ci n’est pas physiquement dans la cour, son principal porte-parole peut diriger l’audience, puis entrer au palais pour la consulter avant qu’une décision soit rendue. Il exerce son autorité sans s’asseoir sur son siège ni occuper son espace.
La limite est admirablement précise. L’ɔkyeame peut porter la voix absente, conduire la procédure et préparer la décision. Il ne devient pas pour autant le titulaire du pouvoir.
Il peut être la bouche du siège. Il n’est jamais le siège.
Le palais a-t-il inventé le journaliste officiel ?
Après l’indépendance du Ghana, cette manière de concevoir la parole n’est pas restée enfermée dans les cours. En 1957, une photographie montre encore une canne d’ɔkyeame lors des cérémonies de l’indépendance, à proximité de Kwame Nkrumah. Le symbole ancien accompagne un État nouveau.
L’anthropologue Jennifer Hasty a observé un écho plus discret dans la presse publique ghanéenne. Les journalistes chargés de rapporter les propos d’un dirigeant ne se contentaient pas toujours de les reproduire. Ils devaient comprendre ce qu’il voulait faire entendre, donner une forme officielle à une intervention improvisée et lisser ce qui ne devait pas devenir une controverse.
Hasty ne dit pas que le journaliste moderne est littéralement un ɔkyeame. Elle montre que les attentes envers la parole publique restent culturellement intelligibles : un énoncé d’autorité peut avoir besoin d’un professionnel qui le complète, le rende convenable et le livre au public.
La comparaison révèle aussi le danger. Celui qui « améliore » la parole détient le pouvoir de choisir ce qui paraîtra clair, digne ou dicible. L’embellissement peut protéger une institution ; il peut également masquer un conflit. Le médiateur ne supprime jamais la politique. Il la déplace dans son travail de formulation.
Alors, qui vient réellement de parler ?
Le chef, puisque la décision procède de son siège.
L’ɔkyeame, puisque c’est sa voix, sa mémoire et son jugement qui lui donnent sa forme publique.
Les anciens, puisque le proverbe convoque leur expérience.
La canne, enfin, puisque son image a déjà orienté l’interprétation avant la première phrase.
La question n’admet pas un vainqueur unique. C’est précisément ce que l’institution organise. Elle sépare l’origine d’une parole, son auteur, sa bouche et sa responsabilité afin qu’aucun accès de colère, aucune maladresse et aucun face-à-face ne puisse, à lui seul, devenir la voix entière du pouvoir.
Nous pensions rencontrer un souverain qui refusait de parler directement pour préserver son mystère. Nous découvrons une conception plus exigeante : la parole du chef est trop importante pour lui appartenir entièrement.
Elle doit être écoutée, éprouvée, reliée à ce qui la précède et rendue habitable par ceux qui vont la recevoir.
Au début de cette enquête, le roi avait parlé et pourtant ses mots n’existaient pas encore. L’ɔkyeame les a pris dans le murmure, leur a donné une mémoire, puis les a ramenés au milieu de la cour.
Le chef possède le dernier mot.
Mais l’ɔkyeame possède le passage qui permet au dernier mot d’arriver.
Repères documentaires
- Kwesi Yankah, *Speaking for the Chief: Okyeame and the Politics of Akan Royal Oratory*, Indiana University Press, 1995.
- Metropolitan Museum of Art, *Ɔkyeame poma with stool, chain, and crossed swords*, notice et entretien avec Kwame Anthony Appiah.
- Metropolitan Museum of Art, *Ɔkyeame poma with spider’s web and figures*, canne de porte-parole royal akan.
- Valentina Pagliai, « The Art of Dueling with Words: Toward a New Understanding of Verbal Duels across the World », Oral Tradition, vol. 24, no 1, 2009, p. 61-88.
- Jennifer Hasty, *The Press and Political Culture in Ghana*, Indiana University Press, 2005, chapitre « The State Press ».
- Fowler Museum at UCLA, « To Make the Chief’s Words Sweet: A Counselor’s Staff, Ghana », Intersections Curriculum, unité 3.
- Beverly J. Stoeltje, « At the Queen Mother’s Court: Ethnography in Kumasi, Ghana », dans Qualitative Research: A Reader in Philosophy, Core Concepts, and Practice, 2013, p. 370-387.
- British Museum, *Linguist staff, Asante Region*, notice de collection.