Une femme entre dans une nouvelle famille. On lui apprend les lieux, les personnes, les gestes attendus. Puis vient une consigne plus étrange : certains mots qu’elle prononçait depuis l’enfance ne doivent plus sortir de sa bouche.

Le nom de son beau-père contient peut-être le radical -dla, « manger » en zoulou. Désormais, elle évitera non seulement ce nom, mais les mots construits avec le même radical. Pour dire « manger », elle pourra employer maya. Si un enfant reçoit plus tard le prénom interdit, sa propre mère pourra l’écrire sur le formulaire d’une clinique sans le prononcer à voix haute.

Ce n’est pas une devinette inventée pour éprouver une jeune mariée. C’est l’une des formes les plus saisissantes de l’ukuhlonipha, un ensemble de pratiques de respect documenté dans plusieurs sociétés d’Afrique australe. Chez des locutrices xhosa et zouloues, le mariage pouvait ainsi transformer la langue ordinaire en territoire miné : un nom caché dans un mot suffisait à rendre ce mot imprononçable.

La question n’est donc pas de savoir si une épouse apprenait quelques formules de politesse. Elle est beaucoup plus vertigineuse : un mariage pouvait-il réellement changer sa langue ?

Ce n’est pas le sens du mot qui est dangereux

En xhosa comme en zoulou, ukuhlonipha signifie largement agir avec respect. Le mot ne désigne pas seulement un vocabulaire. Il peut concerner la façon de se tenir, de se vêtir, de regarder, de circuler dans une concession, de maîtriser sa voix ou de s’adresser à une personne investie d’autorité.

La forme linguistique est souvent appelée isihlonipho ; lorsqu’elle concerne plus précisément les femmes, les travaux universitaires emploient aussi isihlonipho sabafazi, la manière respectueuse de parler des femmes.

Son mécanisme déroute parce qu’il ne fonctionne pas comme un simple euphémisme. Ce n’est pas nécessairement l’idée exprimée qui doit être dissimulée. C’est le son du nom.

Les prénoms zoulous sont fréquemment construits à partir de mots ordinaires. Bhekumuzi, par exemple, peut se décomposer en bheka, « veiller sur », et umuzi, « la maisonnée ». Lorsqu’un nom de ce type doit être évité, ses éléments peuvent devenir indisponibles jusque dans des phrases qui ne parlent pas de la personne. Une autre forme doit alors « couvrir » le son interdit : bona peut remplacer bheka et ikhaya, la maison, se substituer à umuzi.

Les recherches de Judith Irvine et Liz Gunner donnent un autre exemple zoulou. Des femmes dont le beau-père s’appelle Mandla — un nom contenant -dla, « manger » — évitent les mots formés sur ce radical et disent maya à la place. Le respect ne s’arrête donc pas à la frontière du prénom. Il se propage par les syllabes.

Le nom d’un homme peut finir par occuper des phrases dans lesquelles cet homme n’est même pas présent.

Chaque mariage ouvre un dictionnaire différent

Il serait tentant de chercher un lexique complet : à gauche, les mots ordinaires ; à droite, leurs équivalents respectueux. De tels glossaires existent. La linguiste Tessa Dowling a recueilli en xhosa des centaines de substitutions, dont ikhanka pour inja, « chien ». Mais aucun dictionnaire ne peut résoudre entièrement le problème.

La raison est simple : les noms ne sont pas les mêmes dans toutes les familles.

Dans un foyer étudié par Dowling, le beau-père portait le nom de Phuwana. Des mots aussi différents que ukupha, donner, ukuphipha, essuyer, ukuphupha, rêver, et ukuphakama, se lever, étaient évités parce qu’ils contenaient le son concerné. Dans un autre, le nom Ndlalibomvu entraînait le remplacement d’indlela, la route, et de -bomvu, rouge. Les mots de détour étaient respectivement imfenqa et -ntyathu.

La langue changeait donc avec l’adresse conjugale. Une femme pouvait avoir entendu sa mère parler en isihlonipho toute son enfance et se retrouver néanmoins débutante le jour de son mariage. Une enquêtée l’expliquait sans détour : d’une maisonnée à l’autre, le hlonipha changeait.

L’apprentissage se faisait auprès des belles-mères, des belles-sœurs, parfois de la mère, mais surtout par l’écoute. Les mots n’étaient pas toujours donnés sous la forme d’une leçon. On les entendait dans une demande faite à la boutique, dans un ordre domestique ou dans une conversation entre femmes. Et lorsqu’aucun substitut n’était transmis, il fallait le produire.

« On ne vous le dit pas ; vous pensez par vous-même », résumait une femme interrogée dans la région de Mqanduli.

Voilà le paradoxe. La règle contraint la parole, mais son application exige une remarquable liberté linguistique. On emprunte un synonyme, on étend le sens d’un autre mot, on construit une périphrase, on adopte une forme déjà employée ailleurs ou l’on en crée une nouvelle. Une épouse ne mémorisait pas seulement une langue parallèle. Elle devait savoir réparer sa langue au moment même où un son lui était retiré.

Un nom que l’on peut écrire, mais pas dire

Le cas le plus révélateur recueilli par Irvine et Gunner se déroule dans une clinique.

Un enfant porte le même prénom que son grand-père paternel. Lorsque le personnel demande son nom à la mère, elle ne le prononce pas. Elle l’écrit.

Sur le papier, le nom existe entièrement. Dans son esprit, elle le connaît. Le tabou ne frappe donc ni la connaissance ni les lettres : il frappe l’acte physique de faire passer ce nom par la bouche.

Cette frontière explique pourquoi l’ukuhlonipha déborde le vocabulaire. Parler est ici un geste du corps. Couvrir sa tête, éviter de passer devant la maison du beau-père, détourner le regard, prendre un autre chemin et retenir un son appartiennent à une même grammaire du respect. La parole respectueuse n’est pas séparée de la posture ; elle en est l’une des formes.

La règle pouvait d’ailleurs porter sur le volume et la hauteur de la voix. Une jeune professionnelle rencontrée à Johannesburg expliquait que, même au téléphone avec son beau-père, elle abaissait la voix et changeait de ton. L’interlocuteur ne voyait ni ses vêtements ni sa position. Sa voix devait transporter à elle seule le corps respectueux devenu invisible.

Le téléphone n’a donc pas simplement aboli l’ancienne distance. Il l’a fait entrer dans le microphone.

La maison entend avec les oreilles des ancêtres

Pourquoi accorder autant de puissance à un son ? Les réponses ne sont ni uniques ni identiques d’un lieu à l’autre. Elles mêlent l’autorité des aînés, l’identité de la femme mariée, la réputation de la maisonnée, la crainte de l’affront et, dans certains récits xhosa, la présence des ancêtres.

Dans le village de Lotana, des femmes interrogées par Dowling formulaient la règle comme une loi de la maison. Respecter les noms revenait à reconnaître que les morts de cette famille demeuraient là. Une femme âgée déclarait savoir que les défunts restaient présents. Une autre expliquait que les ancêtres voient les manquements et peuvent demander, dans un rêve — le leur ou celui d’un autre membre de la famille — que la conduite fautive soit corrigée.

Toutes les enquêtées n’établissaient pas ce lien avec la même force. Dans une autre zone rurale, certaines parlaient plutôt de dignité, de coutume ou de pression de l’entourage. Une femme convertie attribuait à l’Église une protection qu’elle avait auparavant cherchée auprès des ancêtres. L’enquête ne révèle donc pas une croyance uniforme, encore moins une doctrine xhosa commune.

Elle montre toutefois pourquoi traduire ukuhlonipha par « politesse » ferait disparaître l’essentiel. Une règle surveillée par les vivants peut se négocier avec les vivants. Une règle qui engage aussi les morts de la maison continue d’agir quand personne ne regarde.

La faute pouvait avoir des conséquences très matérielles. Des femmes âgées se souvenaient de réprimandes, de demandes d’excuses et de compensations lorsqu’une nouvelle épouse prononçait un nom interdit. Dans un témoignage, appeler le beau-père par son nom devait conduire à offrir un mouton pour demander pardon. Le mot échappé n’était pas une maladresse légère : il devenait une dette.

Était-ce vraiment une « langue de femmes » ?

Pendant plus d’un siècle, missionnaires, administrateurs coloniaux et linguistes ont surtout décrit l’isihlonipho comme une langue secrète ou spéciale des femmes mariées. L’image est séduisante. Elle est aussi incomplète.

Une étude historique récente d’Hermelind Le Doeuff montre comment des observations beaucoup plus larges ont été progressivement transformées en objet savant centré sur le langage et sur les femmes. Les pratiques de respect concernaient pourtant aussi l’espace, le corps, la nourriture, l’âge et l’autorité politique. Les archives zouloues signalent également des évitements employés par des hommes, ainsi que des mots de substitution devant des animaux dangereux, certaines maladies ou des instruments de guerre.

Le principe profond n’était donc pas uniquement : « les femmes ne doivent pas dire les noms des hommes ». Il reliait la parole à la puissance, au rang et au danger.

Il reste que le mariage plaçait souvent une jeune femme dans la position la plus exigeante. Elle arrivait dans une lignée gouvernée par ses aînés, devait apprendre des interdits qu’elle n’avait pas choisis et pouvait être sanctionnée pour une erreur. Dire que la pratique ne concernait pas exclusivement les femmes ne doit pas masquer cette asymétrie.

Mais la déclarer uniquement oppressive effacerait aussi ce que plusieurs locutrices en disent elles-mêmes. Dans des enquêtes menées au KwaZulu-Natal, des femmes ont présenté l’isihlonipho comme une marque de dignité, une compétence et une manière d’affirmer leur identité zouloue. Certaines ont rejeté l’idée qu’elles se sentaient diminuées par son usage ; d’autres recherches soulignent au contraire les situations dans lesquelles il restreint socialement les femmes.

La contradiction n’a pas besoin d’être résolue à leur place. Une tradition peut être à la fois imposée par une hiérarchie et possédée avec fierté par celles qui en maîtrisent les difficultés. Ce qui compte ici est de ne pas transformer cette maîtrise en preuve que la contrainte n’existait pas.

La ville ne l’a pas simplement fait disparaître

À Cape Town, une femme xhosa interrogée à la fin des années 1980 racontait avoir cessé d’employer constamment son vocabulaire de respect au travail. Ses collègues issus d’autres groupes ne la comprenaient pas ; elle se fatiguait de devoir traduire. Mais lorsqu’elle retournait dans la famille de son mari pendant les vacances, elle reprenait les mots évités : les ancêtres de la maison, disait-elle, étaient toujours là.

Cette alternance défait l’opposition commode entre une tradition rurale intacte et une modernité urbaine qui l’aurait détruite. À Johannesburg, des femmes peuvent affirmer que « tout cela » a été abandonné en ville, puis remettre foulard, tenue attendue et vocabulaire de respect lorsqu’elles rentrent au village. Elles connaissent la règle, choisissent ses circonstances et savent quand le registre ordinaire ne suffit plus.

Le phénomène s’est aussi déplacé dans des espaces publics. Sur les radios zouloues, l’emploi des noms de louange de clan permet de respecter une personne sans privilégier son prénom. Il ne s’agit plus exactement du vocabulaire conjugal d’évitement, mais d’une même économie de la voix : le nom direct se retire pour qu’une autre façon de reconnaître la personne prenne sa place.

L’ukuhlonipha contemporain n’est donc ni un bloc inchangé ni un vestige déjà mort. Il peut être fragmentaire, négocié, activé au téléphone, au village, à l’église ou dans une émission. Ce qui survit n’est pas toujours la liste ancienne des mots. C’est la conviction qu’une relation peut exiger une autre manière de parler.

Alors, le mariage changeait-il vraiment la langue ?

Oui — pour certaines femmes xhosa et zouloues, dans certaines familles et à certaines époques, il pouvait la changer mot après mot.

Il ne leur donnait pas un dialecte identique, prêt à apprendre. Il introduisait des absences personnelles dans leur vocabulaire. Selon le nom du beau-père et des autres parents à respecter, la route, le rouge, l’action de manger, de rêver ou de regarder pouvaient devoir être rebaptisés. Une autre épouse, dans la maison voisine, ne rencontrait pas exactement les mêmes silences.

Et c’est là que l’isihlonipho devient beaucoup plus qu’une collection de mots pittoresques. Il rend audible une idée singulière du nom : le nom ne se contente pas de désigner une personne. Sa puissance se répand dans les sons qui lui ressemblent. Il peut occuper la langue avant même que l’on parle de celui qui le porte.

Nous pensions suivre une épouse apprenant à contourner son beau-père. Nous découvrons un homme absent dont le nom modifie le chien, la route et le repas, traverse la ville, impose encore son ton au téléphone et peut être écrit sans pouvoir être dit.

Dans cette enquête, le vainqueur n’est ni la tradition, ni la modernité, ni la domination, ni l’invention. C’est le nom interdit.

Car à la fin, il n’a même plus besoin d’être prononcé pour être présent partout.


Repères documentaires