Sur l’île de Bioko, au-dessus de Malabo, le Pico Basilé porte une figure que l’on peut nommer de deux façons : Bisila et la Vierge. La première appartient à l’histoire spirituelle bubi ; la seconde au vocabulaire catholique arrivé avec la colonisation. Depuis 1968, une sculpture a donné à cette rencontre un visage public.

Mais une image commune produit-elle nécessairement une mémoire commune ? Pour certains, Bisila est la preuve que la tradition bubi a traversé les changements de religion et de régime. Pour d’autres, elle est d’abord une dévotion mariale ouverte aux fidèles de toute l’île. La même figure peut rapprocher et déplacer les frontières de l’appartenance.

Qui était Bisila avant la statue ?

Les travaux sur le culte de Bisila décrivent une présence féminine de la tradition bubi, associée à l’île et investie de valeurs protectrices. Il serait imprudent de réduire cette figure à une seule définition : les pratiques et leurs interprétations varient dans le temps, entre familles et entre lieux.

Les Bubi sont un peuple autochtone de Bioko, île aujourd’hui rattachée à la Guinée équatoriale. Leur langue, le bubi, n’est pas le seul idiome de l’île, où l’espagnol est aussi très présent. Ces précisions comptent : dire simplement « une croyance africaine transformée en Vierge » effacerait à la fois une langue, une histoire insulaire et l’action de personnes bien situées.

L’arrivée des missions catholiques n’a pas remplacé d’un geste tout ce qui précédait. Les noms, les images et les dévotions ont été discutés, rapprochés et parfois tenus séparés. La rencontre n’est ni une fusion parfaite ni une conversion racontée d’un seul point de vue.

Que s’est-il passé en 1968 ?

Le sculpteur catalan Modest Gené a réalisé en 1968 une représentation mariale de Bisila, dans les derniers mois de la colonisation espagnole. Une étude historique publiée par Comparative Studies in Society and History montre que l’artiste avait également travaillé sur d’autres images religieuses de l’île et que la figure de Bisila empruntait à la fois à l’iconographie de la Vierge et à un référent bubi.

La date n’est pas un simple détail artistique : la Guinée équatoriale accède à l’indépendance la même année. Une image conçue dans un cadre missionnaire colonial allait continuer à vivre dans un pays indépendant. Ce qui était peut-être présenté comme un signe de christianisation pouvait aussi être lu comme la permanence d’un nom et d’une présence bubi.

La figure mariale a ensuite reçu une reconnaissance catholique officielle comme patronne de Bioko et de l’archidiocèse de Malabo. Cette reconnaissance n’épuise pas la signification de Bisila : une décision ecclésiastique fixe un statut religieux, pas toutes les mémoires de celles et ceux qui se reconnaissent dans la figure.

Pourquoi une même image peut-elle diviser ?

Une recherche sur les usages de Bisila en Guinée équatoriale et en Catalogne souligne une tension politique et identitaire. Une dévotion largement partagée peut être célébrée comme un lien entre habitants de Bioko ; elle peut aussi faire craindre la dilution de ce qui est spécifiquement bubi. Pour des personnes de la diaspora, l’image peut transporter un attachement à l’île tout en changeant de contexte.

Le pèlerinage vers le Pico Basilé rend cette coexistence visible. Les chants et les langues ne sont pas toujours les mêmes d’un moment à l’autre : l’espagnol peut marquer la procession diocésaine, le bubi un espace de célébration plus directement lié à la communauté. Il ne faut pas en déduire deux camps étanches. Une personne peut habiter plusieurs registres à la fois.

Cette pluralité est le cœur de l’enquête. Le mystère n’est pas de découvrir laquelle des deux interprétations serait la « vraie ». C’est de comprendre pourquoi une image religieuse peut aussi devenir un lieu où se négocient la mémoire coloniale, la place des Bubi et l’appartenance à Bioko.

Bisila est-elle devenue une autre ?

Le nom a résisté ; l’image s’est transformée ; les usages continuent de différer. On peut y voir une continuité, une réappropriation, ou un désaccord qui n’a pas besoin d’être clos. Ce serait trahir l’histoire que de prétendre que tous les Bubi pensent Bisila de la même manière, ou que le culte catholique efface entièrement la figure antérieure.

Au sommet de l’île, la brume ne cache pas une réponse unique. Elle nous rappelle qu’une image collective peut contenir plusieurs histoires — et que l’enquête doit laisser leur place à celles qui ne se recouvrent pas.

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