Trois soirs de suite, le générateur destiné à éclairer les danses nocturnes de Makunduchi tombe en panne. Dans cette ville du sud de l’île d’Unguja, à Zanzibar, les anciens chargés des cérémonies du Nouvel An racontent qu’ils ont demandé aux esprits du lieu d’entraver la machine. Ceux qui l’avaient installée étaient leurs adversaires dans une querelle très terrestre : qui devait organiser la fête et recevoir l’argent de ses spectacles ?
La panne est suffisamment étrange pour appeler une enquête ; elle n’est pas une preuve de sorcellerie. Aucun carnet de maintenance ne nous dit ce qui a lâché, ni même de quel modèle était l’appareil. Mais il serait tout aussi pauvre de fermer le dossier avec « il manquait sûrement du carburant ». Le chercheur Magnus Echtler, qui a recueilli le récit auprès de plusieurs habitants en 2002, note qu’il en existe au moins deux interprétations religieuses différentes. Et surtout, après l’épisode, le contrôle de la fête change de mains.
Alors, qui a « ensorcelé » le générateur de Makunduchi ? La question ne cherche pas un coupable surnaturel. Elle demande pourquoi une machine en panne est devenue l’argument le plus mémorable dans une négociation entre des autorités qui ne tiraient pas leur légitimité du même endroit.
Une machine au milieu d’une dispute
Makunduchi n’est pas un décor de Stone Town transporté sous les palmiers. C’est une ville du sud-est d’Unguja, dans l’archipel tanzanien de Zanzibar. On y parle le swahili, notamment sa variété locale appelée kimakunduchi ou kikae, distincte du swahili standard, comme le documente une recherche linguistique consacrée aux parlers ruraux de Zanzibar. Cette précision compte : les mots de la fête appartiennent à des usages situés, pas à une mystérieuse « tradition de Zanzibar » identique d’une île à l’autre.
La célébration porte le nom de Mwaka Kogwa. Elle marque un passage à la nouvelle année dans le calendrier rituel local. Une partie du public connaît le combat de jeunes hommes avec des tiges végétales, la hutte incendiée, les chants et les danses. Dans les présentations touristiques, ces scènes suffisent souvent à remplir toute la page. Elles ne disent pas qui choisit le jour des rites, qui visite les lieux des esprits, qui paie les offrandes, ni qui encaisse les recettes des divertissements.
Le générateur se trouvait précisément du côté des divertissements payants. Après la révolution de Zanzibar de 1964, les anciens continuent de conduire les rites, tandis que l’organisation commerciale de la fête passe d’abord à la jeunesse du parti au pouvoir, puis à l’administration du district. Des salles de danse où l’on paie l’entrée deviennent une source de revenu. Un générateur permet d’y prolonger la soirée. Ce n’est pas seulement une machine de confort : c’est l’équipement d’une activité dont le produit est disputé.
Dans la seconde moitié des années 1970, selon la reconstitution d’Echtler, la rivalité s’aiguise. Les anciens estiment devoir financer les rites collectifs ; les représentants du parti et de l’État contrôlent des recettes. L’épisode des trois nuits se situe dans ce conflit, avant la formation d’un comité commun au début des années 1980. La date précise des pannes n’est pas établie par le texte : leur donner une année et une heure transformerait un récit recueilli vingt ans plus tard en procès-verbal qu’il n’est pas.
Que défendent les anciens de l’année ?
Pour comprendre ce que la lumière électrique menaçait, il faut remonter des ampoules aux mizimu. À Makunduchi, ce terme désigne des lieux liés aux esprits locaux : grottes, pierres, arbres, bosquets, parfois accompagnés d’une petite construction. Dans les conceptions décrites par Echtler, les groupes de descendance entretiennent des rapports avec ces lieux. Les personnes initiées à leurs obligations savent quelles visites, quelles paroles et quels dons conviennent à chacun. Cette connaissance n’est pas répartie uniformément parmi tous les habitants.
Les spécialistes rituels sont appelés wavyale au pluriel, mvyale au singulier. Certains dirigent les rites collectifs de la nouvelle année et sont désignés comme wazee wa mwaka, les « anciens de l’année ». Il peut s’agir d’hommes ou de femmes. Le terme « anciens » n’autorise donc pas à imaginer une assemblée exclusivement masculine, même si les postes de représentation politique ont longtemps été occupés par des hommes.
Avant le jour public de la fête, plusieurs opérations ont déjà eu lieu. Dans l’enquête de 2001-2002, des récitations coraniques à certains mizimu et un parcours autour de la ville participent à sa protection ; des dons et sacrifices s’adressent aux esprits de lieux importants. Le chercheur précise qu’il n’a pas vu tous les rites évoqués par ses interlocuteurs, notamment ceux dont on parle à voix basse la veille du Nouvel An. C’est une limite essentielle. Décrire la fête comme si chaque geste secret avait été filmé et vérifié effacerait la différence entre observation, récit et soupçon.
Ces spécialistes ne réclament pas seulement un droit abstrait à « préserver la culture ». Faire tenir les rites coûte quelque chose. Qui fournit la nourriture ou le tissu offert ? Qui acquitte les dépenses communes ? Si le revenu des danses est séparé des obligations envers les lieux, les responsables des cérémonies peuvent garder un titre tout en perdant les moyens d’agir. Voilà pourquoi le produit d’une soirée éclairée par un générateur intéresse des personnes qui n’ont rien contre l’électricité.
Pourquoi la fête peut-elle donner de l’autorité ?
La réponse remonte à l’organisation de Makunduchi. D’après les archives et les récits que compare Echtler, des anciens issus de différents groupes de descendance géraient autrefois les rapports avec les étrangers, l’accès à certaines ressources et une caisse commune. Leur autorité n’était ni absolue ni immobile. Elle reposait en partie sur la reconnaissance de leurs compétences rituelles : connaître les obligations attachées aux lieux, savoir négocier l’usage d’un terrain, réunir les groupes lors des rites collectifs.
Echtler prend soin de rappeler que cette image du passé est reconstruite à partir de documents coloniaux rédigés lorsque l’institution déclinait déjà et de souvenirs recueillis bien après. Même au XIXe siècle, les positions pouvaient être disputées. Il rapporte le cas d’un homme nommé Mwita, venu du continent, dont les descendants racontent qu’il s’est imposé parmi les responsables de la cérémonie. La compétence et les alliances pouvaient donc déplacer une hiérarchie supposée « ancestrale ».
Sous le protectorat britannique, l’administration a tantôt utilisé les notables locaux, tantôt cherché à réduire leur autonomie. À partir des années 1930, la police intervient contre les combats de jeunes hommes du Nouvel An. Parallèlement, le travail salarié et les déplacements offrent aux plus jeunes d’autres moyens de gagner de l’argent et du prestige. Pour certains anciens, le relâchement des rites liés aux champs ou à la pêche traduit une perte d’autorité ; pour les jeunes, ces possibilités peuvent être une émancipation. La fracture n’oppose pas simplement « les Africains » à une administration étrangère : elle traverse aussi la ville.
La révolution de 1964 change encore les détenteurs des postes officiels. L’appartenance au parti devient plus décisive que la place dans un groupe de descendance. Pourtant, les wazee wa mwaka continuent de conduire les rites. La fête présente alors deux architectures de pouvoir superposées : l’une passe par les lieux, les esprits et la mémoire des familles ; l’autre par le parti, le district, l’autorisation d’un spectacle et sa caisse. Le générateur est branché sur la seconde, mais sa panne devient un argument pour la première.
Deux récits pour trois nuits
Que disent exactement les témoignages recueillis par Echtler ? Les anciens de l’année affirment avoir sollicité les esprits locaux afin qu’ils gênent le générateur de leurs adversaires. L’appareil, chargé d’alimenter la danse du soir, se serait arrêté trois nuits consécutives. Les représentants de l’État auraient alors renoncé à garder seuls le contrôle commercial et accepté un arrangement donnant aux spécialistes rituels une place dans l’organisation.
Une note de l’étude complique aussitôt le récit victorieux. Un autre interlocuteur attribue l’interruption à Allah, parce qu’il ne convenait pas, selon lui, de danser pendant le ramadan. Nous n’avons pas ici deux diagnostics techniques opposés, mais deux manières situées de donner sens à la même panne. L’une met en avant l’efficacité des esprits auxquels s’adressent les anciens ; l’autre place l’interdit dans un cadre islamique. Rien ne permet de dire que tous les habitants partageaient l’une ou l’autre.
On pourrait demander si les machines s’arrêtent facilement après plusieurs soirées de fonctionnement, si le carburant était disponible, si quelqu’un a coupé un câble. Ce sont de vraies questions, mais l’étude ne contient pas les éléments qui permettraient d’y répondre. Nous n’inventerons ni sabotage, ni preuve de défaillance mécanique, ni rapport d’électricien perdu. La causalité matérielle de ces trois pannes reste indéterminée. En revanche, la fonction politique du récit, elle, est documentée : les anciens le racontent comme l’épisode qui a montré que leur savoir ne pouvait être écarté de la fête.
Cette distinction n’enlève rien à l’étrangeté. Un générateur fait entrer dans le village une autorité technique : celui qui possède la machine peut ouvrir une soirée, faire payer l’entrée, décider quand elle s’achève. Quand il se tait, une autre autorité se fait entendre. La panne n’a pas besoin d’être surnaturelle pour révéler ce que la lumière avait rendu moins visible.
Un comité, puis une nouvelle querelle
Au début des années 1980, un comité de la nouvelle année réunit des acteurs rituels et des représentants liés aux institutions politiques. Sa forme même change le rapport de forces : président, trésorier, invités officiels, ruban coupé devant le public, banquet et discours prennent place à côté des visites aux mizimu. Pour Echtler, ce n’est ni une disparition des anciens ni un retour intact à un ordre précédent. C’est un compromis qui emprunte à l’État ses méthodes d’organisation tout en reconnaissant les détenteurs du savoir rituel.
Le compromis ne met pas fin aux comptes. En 2001, lors du terrain d’Echtler, l’administration du district reprend une partie des recettes et accuse le comité de mal les employer. Le comité répond que la fête appartient aux habitants de Makunduchi et que ses revenus doivent financer les rites communs. Cette fois, les tensions ne sont pas seulement entre « tradition » et « modernité » : elles portent sur la transparence de la caisse, les obligations envers la ville et le droit d’un responsable venu d’ailleurs à décider de leur répartition.
L’étude rapporte aussi un épisode troublant survenu deux mois après la fête de 2001 : une vingtaine d’élèves auraient été considérés comme possédés, l’école aurait fermé et des spécialistes locaux seraient intervenus avant sa réouverture. Echtler indique clairement que cette description lui vient d’un autre chercheur présent sur place, et non de sa propre observation directe. La fille du responsable du district aurait été la première touchée. Ces détails ne doivent pas devenir une « preuve » que les esprits ont sanctionné l’administration. Ils montrent que les habitants et les autorités ont dû agir dans un cadre où l’explication spirituelle avait des conséquences pratiques, notamment le paiement des interventions.
En 2002, les anciens menacent de ne pas accomplir les rites s’ils ne retrouvent pas davantage de contrôle. Les cérémonies sont retardées. Des vents forts peuvent être interprétés comme le signe de la colère des esprits ; l’étude n’en fait pas une démonstration météorologique. Des responsables politiques originaires de Makunduchi interviennent finalement, et la fête se tient en présence du président de Zanzibar. Le conflit a changé d’échelle. Ce n’est plus seulement une querelle autour d’une prise de courant : la ville, l’administration et les dirigeants de l’archipel négocient ce que la cérémonie représente.
Ni survivance persane, ni folklore hors du temps
Il existe une façon plus simple de raconter le Mwaka Kogwa : le présenter comme un Nouvel An « persan » importé intact à Zanzibar. Cette généalogie revient volontiers dans la promotion touristique. Elle ne suffit pas à expliquer le rôle des mizimu de Makunduchi, l’histoire des champs, les rapports entre groupes de descendance ni la querelle des recettes. Dans son étude de la fête publiée en 1994, Odile Racine-Issa insiste justement sur son ancrage dans les rites agraires et les relations aux esprits locaux. La circulation de noms et de calendriers dans l’océan Indien n’autorise pas à effacer ce travail d’appropriation sur l’île.
La chercheuse a aussi étudié la mise en tourisme du *Mwaka Kogwa*. Elle relève la mise en avant de la fête par le parti au pouvoir dans les années 1980, puis sa présentation comme attraction à partir de 1994. La version spectaculaire — combats, feu, danses — voyage facilement. La question de savoir qui finance les rites et qui détient le droit de représenter Makunduchi voyage moins bien.
Cette tension n’appartient pas seulement aux archives. Dans un communiqué du 19 août 2026, le ministère des Finances de Zanzibar annonce un contrat d’aménagement touristique concernant notamment l’espace culturel de la fête à Makunduchi. C’est l’annonce d’un projet, pas la preuve que les travaux sont achevés ni qu’ils nuisent aux habitants. Mais elle rappelle que le lieu cérémoniel est aussi un espace dont l’usage, l’image et les revenus continuent d’intéresser les institutions publiques.
La machine des années 1980 n’explique donc pas, à elle seule, Makunduchi en 2026. Elle fournit une question durable : quand une fête devient un équipement, une attraction et une affaire de budget, qui a le pouvoir de dire ce qu’elle exige encore de ceux qui la vivent ?
Ce que la panne éclaire
Nous ne savons pas qui ou quoi a matériellement arrêté le générateur trois soirs de suite. Les témoignages ne permettent pas de trancher entre carburant, mécanique, intervention humaine ou autre cause ; ils ne prouvent pas non plus l’action des esprits. C’est une limite, pas une déception à maquiller. L’enquête aboutit ailleurs : à la façon dont un événement technique peut décider quelle autorité paraît crédible dans une négociation.
Les anciens racontent une victoire des esprits de Makunduchi. Un autre témoin invoque Allah et le ramadan. L’administration découvre qu’éclairer les danses ne suffit pas à posséder la fête. Le comité qui suit réunit des intérêts qu’il ne réconcilie jamais complètement. Et le public, aujourd’hui comme hier, peut voir les lumières et les chants sans voir la caisse, les lieux rituels ni les obligations qu’ils portent.
Le vrai mystère n’est peut-être pas de savoir pourquoi le moteur s’est tu. Il est de comprendre pourquoi, lorsque le moteur s’est tu, tout le monde a dû écouter ceux qu’il couvrait de son bruit.
Repères documentaires
- Magnus Echtler, « They Bewitched the Generator: State Power and Religious Authority at the New Year’s Festival in Makunduchi, Zanzibar », Scripta Instituti Donneriani Aboensis, vol. 19, 2006, p. 51-68 — enquête de terrain de 2001-2002, entretiens sur les trois pannes et leurs interprétations, archives coloniales et conflits de financement. Texte intégral.
- Odile Racine-Issa, « The Mwaka of Makunduchi, Zanzibar », dans Continuity and Autonomy in Swahili Communities, 1994 — situe la fête dans les relations locales aux mizimu et les anciens rites agraires, au-delà du récit d’une origine persane unique.
- Odile Racine-Issa, « Mwaka kogwa Makunduchi ou la “mise en tourisme” de la culture d’une communauté rurale du sud de Zanzibar », dans Autorité et pouvoir chez les Swahili, 1998, p. 203-219 — histoire de la promotion politique et touristique de la fête.
- « An introduction to the rural Swahili dialects of Zanzibar », communication de linguistique — identifie le kimakunduchi ou kikae parmi les variétés rurales du swahili à Unguja.
- Ministère des Finances et de la Planification de Zanzibar, communiqué sur un contrat d’aménagement touristique à Chwaka et Makunduchi, 19 août 2026 — annonce concernant notamment l’espace culturel du Mwaka Kogwa, sans bilan de réalisation.