Au début, les dix petites tiges sont rangées côte à côte.

Elles reposent dans la partie haute d'un récipient fermé. Un peu de nourriture a été déposé près d'elles. Plus bas, séparée par un plancher percé, une souris attend.

Le couvercle se referme.

On ne voit plus rien.

Quelques instants plus tard, le récipient est rouvert. La souris a cherché la nourriture et les tiges ne sont plus parallèles. Certaines se croisent, d'autres s'écartent. Ce nouvel arrangement ne ressemble ni à une phrase ni à un dessin destiné au visiteur.

Pourtant, le spécialiste qui consulte ce dispositif peut y lire une réponse.

Dans le centre de la Côte d'Ivoire, des oracles à souris ont été documentés chez les Baoulé, mais aussi chez leurs voisins gouro et yaouré. Les transcriptions varient selon les auteurs et les collections : gbèkrè sè, gbekre-sè ou glekle se. Toutes désignent un objet dont le fonctionnement tient dans un paradoxe.

L'ordre posé par l'humain ne dit encore rien.

Pourquoi faut-il laisser une souris le déranger ?

La boîte n'est pas la réponse

Dans les musées, l'oracle ressemble d'abord à un récipient sculpté.

Certains exemplaires sont en terre cuite. D'autres associent un pot à une enveloppe de bois. Des visages, des figures humaines ou animales peuvent apparaître sur leur paroi. Un couvercle ferme l'ensemble. Sorti de son usage, l'objet attire le regard par sa forme et son ancienneté.

Mais cette enveloppe ne produit aucune réponse seule.

Le dispositif décrit dans les études et les notices de collection comporte deux chambres reliées par une ouverture. La souris est placée dans la chambre inférieure. Au-dessus se trouve une petite plaque ou une carapace retournée portant dix éléments fins — tiges métalliques, bâtonnets ou petits os selon les variantes documentées. Une extrémité peut rester attachée tandis que l'autre est libre de bouger.

De la farine, du son de riz ou des grains attirent l'animal. En montant pour manger, il déplace les éléments. Le devin soulève ensuite le couvercle et interprète la configuration obtenue.

Le Herbert F. Johnson Museum de Cornell résume ainsi la fonction d'un glekle se baoulé : répondre à une question ou expliquer un phénomène. L'University of Michigan Museum of Art précise que les dix petites tiges enduites de farine sont parfois appelées « yeux des souris » dans les sources qu'elle mobilise.

La boîte n'est donc pas un coffre contenant une vérité.

Elle est une petite architecture qui permet à une trace d'apparaître.

Il faut qu'une autre volonté entre dans la question

On pourrait croire que le devin secoue discrètement le récipient avant de l'ouvrir.

Ce serait manquer la règle essentielle du dispositif : l'arrangement doit être modifié par un agent qui n'est pas celui qui posera ensuite l'interprétation.

Le client apporte une inquiétude. Le spécialiste prépare les éléments et connaît les manières de les lire. Mais ni l'un ni l'autre ne décide directement quelle tige en croisera une autre. La souris introduit dans la consultation une action indépendante.

L'historien des religions John Pemberton décrit cette séparation dans son étude comparative des pratiques de divination : le facteur humain revient au moment de la lecture, mais la production du motif est confiée à un autre agent. L'interprétation ne serait pas improvisée à partir de n'importe quelle forme ; elle s'appuie sur un cadre transmis et appris.

Cette distinction empêche deux simplifications.

La première consisterait à dire que « la souris prédit l'avenir » comme un petit personnage merveilleux. La seconde réduirait immédiatement la séance à un tirage aléatoire dont le devin profiterait pour inventer une réponse.

Dans la logique de la pratique, la souris ne remplace pas le spécialiste. Elle accomplit la seule opération que celui-ci ne doit pas accomplir lui-même : produire la disposition à interpréter.

Le devin ne parle donc pas à la place de la souris.

Il apprend à lire ce qu'il s'est interdit d'arranger.

Pourquoi une souris ?

Sa petite taille n'explique pas tout.

Une souris peut entrer dans un espace étroit, vivre près des réserves humaines et circuler au ras du sol. Elle disparaît dans un trou puis revient. Ces propriétés très ordinaires ont reçu, dans plusieurs traditions de divination ouest-africaines, une portée particulière.

Les récits rapportés ne sont toutefois pas identiques d'un peuple à l'autre. Il faut résister à la tentation de fabriquer une mythologie commune à partir de ressemblances.

Dans les descriptions concernant les Baoulé et les Gouro réunies par Pemberton, la proximité de la souris avec la terre lui permet d'accéder à un savoir qui échappe aux humains. Un récit gouro recueilli par Lorenz Homberger raconte qu'un chasseur aurait rencontré en brousse des souris capables de lui annoncer une chasse favorable. Il leur aurait finalement construit un récipient afin de pouvoir les consulter au village.

L'anthropologue Julien Bondaz reprend ce récit dans « Le devin et le dératiseur », tout en soulignant ce que l'on ignore : les données historiques ne suffisent pas à prouver une évolution continue qui aurait mené du pistage des animaux sauvages à la boîte transportable.

Le récit demeure pourtant révélateur de la logique locale qu'il expose.

La souris n'est pas choisie parce qu'elle serait extérieure au monde humain. Elle est choisie parce qu'elle franchit sans cesse ses limites : brousse et village, dessous et dessus, réserve domestique et galerie souterraine, présence familière et disparition soudaine.

Elle sait passer là où la question ne peut pas la suivre.

Le désordre possède une grammaire

Lorsque le couvercle est retiré, tout ne devient pas signe de la même manière.

Le nombre des tiges, leur orientation et leurs rapports fournissent une configuration. Selon les sources comparatives, certaines positions peuvent être associées à une voie ouverte, une visite, une difficulté, une maladie ou une décision à reprendre. Il ne s'agit pas d'un vocabulaire universel que l'on pourrait recopier dans un manuel puis appliquer chez soi.

Les systèmes varient. Leur maîtrise demande un apprentissage. La notice de l'University of Michigan évoque plusieurs années de formation pour apprendre la consultation, les obligations envers les puissances sollicitées et la lecture des figures.

Cette durée change le sens de la scène.

Le public voit dix tiges déplacées. Le spécialiste voit des relations entre des positions, une question formulée avant la fermeture et un ensemble de précédents transmis. Sa tâche ne consiste pas seulement à reconnaître un motif. Il doit construire une réponse qui concerne la situation du consultant.

La souris produit donc des différences ; la compétence humaine les transforme en énoncé.

Sans la souris, le signe serait suspect d'avoir été préparé par celui qui le lit.

Sans le devin, il ne resterait qu'un dérangement.

L'oracle existe dans l'intervalle entre les deux.

Le couvercle protège aussi l'incertitude

Le moment décisif se déroule hors du regard.

Le couvercle empêche de suivre chaque mouvement de l'animal et de reconstruire une chaîne simple : il a touché cette tige parce qu'un grain se trouvait ici, puis celle-là parce qu'il cherchait à repartir. L'action devient visible seulement après son passage, sous la forme d'un résultat.

Dans une pratique apparentée étudiée chez les Moose du Burkina Faso, la souris se déplace non dans une boîte mais sur une table de signes tracée dans le sable. Bondaz rapporte que le devin et le consultant quittent la pièce pendant qu'elle agit. Regarder l'animal travailler peut être interdit.

Il ne faut pas transférer automatiquement cette règle au dispositif baoulé. La comparaison éclaire cependant un principe partagé par plusieurs techniques : la consultation a besoin d'une part soustraite à l'intervention directe des personnes présentes.

Ce retrait ne supprime pas l'incertitude.

Il lui donne une forme que personne ne peut entièrement revendiquer comme son œuvre.

Voilà peut-être la force la plus discrète du récipient. Il ne fait pas disparaître le doute ; il répartit les responsabilités. Le consultant formule. Le spécialiste prépare et interprète. L'animal dérange. Le cadre transmis relie la nouvelle figure au problème posé.

La réponse n'appartient complètement à aucun d'eux.

Ce que le musée referme

Un oracle à souris vide est un objet particulièrement trompeur.

Il conserve la chambre, le couvercle et parfois les décorations, mais perd l'animal, la nourriture, la question, la parole du consultant et le savoir du devin. Ce qui était un dispositif temporel — préparer, fermer, attendre, rouvrir, interpréter — devient une sculpture immobile.

Le Metropolitan Museum of Art conserve ainsi un récipient baoulé de Côte d'Ivoire centrale daté des XIXe–XXe siècles. Sa fiche décrit correctement les matériaux et la provenance géographique, mais l'objet exposable ne peut restituer à lui seul la consultation qui lui donnait sens.

Les collections font néanmoins apparaître une histoire importante. Ces récipients ne sont pas des inventions contemporaines destinées au marché touristique : plusieurs furent décrits ou collectés au début du XXe siècle. Le Smithsonian Libraries and Archives conserve par exemple la référence de l'étude publiée en 1973 par Hans Himmelheber à partir de documents plus anciens sur la divination baoulé.

Mais l'ancienneté d'un objet ne prouve ni que sa pratique a disparu, ni qu'elle demeure aujourd'hui identique.

Les notices muséales emploient souvent le présent. Les études accessibles décrivent surtout des observations et des collections du XXe siècle, complétées par des comparaisons plus récentes ailleurs en Afrique de l'Ouest. Sans enquête actuelle menée avec des praticiens baoulé, il serait imprudent d'affirmer combien de spécialistes utilisent encore ces récipients, dans quelles régions et sous quelles formes.

L'honnêteté consiste ici à laisser une case ouverte.

L'animal n'est pas un accessoire

La beauté plastique de certains oracles peut faire oublier une réalité matérielle : une souris vivante est enfermée dans le dispositif et attirée par la nourriture. Certaines descriptions indiquent qu'elle est gardée captive et mise à jeun avant la consultation.

Ce fait ne doit être ni dissimulé sous le mot « tradition », ni transformé en accusation facile prononcée depuis l'extérieur. Il appartient à la pratique documentée et pose aujourd'hui une question légitime sur le traitement de l'animal.

Il rappelle surtout que la souris n'est pas un motif sculpté ajouté à la boîte.

Son comportement réel est indispensable. Elle peut hésiter, grimper, manger, pousser davantage une tige qu'une autre. Le système repose précisément sur l'écart entre ce que les humains préparent et ce qu'un vivant fera de cette préparation.

Ce n'est donc pas une machine à fabriquer du hasard.

C'est une coopération asymétrique, construite par les humains mais rendue imprévisible par un animal qu'ils ne contrôlent jamais complètement.

Alors, pourquoi faut-il laisser une souris déranger l'ordre ?

Parce que l'ordre initial appartient encore à celui qui l'a posé.

Les dix tiges parallèles ne peuvent répondre à personne : elles ne font que répéter la main du préparateur. Pour qu'une figure nouvelle apparaisse, il faut une intervention qui ne soit ni celle du consultant ni celle du spécialiste chargé de lire.

La souris accomplit ce déplacement.

Dans le contexte baoulé documenté, sa proximité avec la terre et sa capacité à franchir les limites lui donnent accès à un autre plan de connaissance. Son mouvement rend ce savoir visible sous une forme indirecte. Le devin ne reçoit pas une phrase toute faite ; il reçoit une configuration dont il doit répondre devant la personne venue consulter.

Cette enquête ne prouve pas qu'une souris connaît l'avenir.

Elle montre comment une société précise a construit une méthode pour qu'une réponse ne puisse pas être entièrement fabriquée par celui qui la prononce.

Le mystère n'est pas caché dans la boîte.

Il naît au moment où le couvercle se lève et où un désordre devient lisible.


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