Les médiateurs arrivent avant le tribunal
Au Darfour ou au Kordofan, une bagarre autour d’un puits peut devenir conflit entre familles, puis affrontement entre communautés. Chaque blessure crée une obligation de riposte ; chaque riposte élargit le nombre de ceux qui se pensent autorisés à agir.
Avant qu’un tribunal ne juge — et parfois parce qu’aucun tribunal n’est accessible — des hommes respectés se présentent. On les appelle ajaweed, pluriel d’ajwadi. Ils demandent aux parties de suspendre les hostilités, écoutent les récits, évaluent les pertes et proposent un règlement. Le processus porte le nom de judiyya ou judiya.
Qui peut arrêter une vengeance sans rendre de jugement ? Les ajaweed ne cherchent pas d’abord à déclarer un vainqueur. Ils tentent de fabriquer un compromis que les deux groupes pourront appliquer. Leur outil principal n’est pas la force, mais la réputation qu’ils risquent en intervenant.
Cette institution est souvent qualifiée de traditionnelle. Elle a pourtant été transformée par les sultanats, la colonisation britannique, l’administration des chefs, les gouvernements militaires, les ONG et les guerres contemporaines. Sa force vient de la proximité ; sa faiblesse aussi.
Il faut accepter le médiateur avant d’entendre sa solution
Une judiyya commence par la reconnaissance des tiers. Les médiateurs doivent être suffisamment éloignés du conflit pour paraître impartiaux et suffisamment proches pour comprendre les parentés, les routes, les terres et les précédents.
Ils peuvent être anciens, chefs coutumiers, religieux, commerçants ou personnalités connues pour avoir déjà réconcilié des adversaires. Dans une affaire locale, un voisin respecté suffit parfois. Pour un conflit intercommunautaire, chaque camp examine l’origine et les alliances de tous les membres de la délégation.
L’accord sur les personnes précède l’accord sur les faits. Refuser un ajwadi ne signifie pas refuser la paix ; cela peut signifier que l’on soupçonne son clan, son parti ou son gouvernement d’avoir choisi le résultat à l’avance.
Une fois la médiation acceptée, les parties s’engagent traditionnellement à respecter sa recommandation. Elles peuvent demander une révision, mais elles ont publiquement remis une part de leur honneur entre les mains des médiateurs.
Suspendre le combat est déjà une décision
Avant de discuter du fond, les ajaweed cherchent une trêve. Les troupeaux sont éloignés, les armes retenues, les déplacements négociés et les messages transmis à ceux qui combattent loin du lieu de réunion.
Cette étape montre que la médiation n’est pas seulement parole. Elle exige des garanties matérielles. Un chef doit pouvoir rappeler ses jeunes hommes ; un commandant doit contrôler ses combattants ; les familles doivent accepter de ne pas profiter de la pause pour se renforcer.
Si personne ne peut engager le groupe, la judiyya perd son objet. La fragmentation des milices et la circulation des armes rendent aujourd’hui cette difficulté centrale. Un accord signé par des notables ne lie pas automatiquement un homme armé qui ne reconnaît plus leur autorité.
Mais obtenir quelques jours sans violence peut sauver une récolte, ouvrir un marché ou permettre d’enterrer les morts. La paix locale n’attend pas toujours une solution nationale.
Écouter n’est pas enquêter comme un juge
Les médiateurs réunissent les versions, visitent parfois les lieux et consultent ceux qui connaissent l’histoire du conflit. Ils cherchent la cause immédiate — animal entré dans un champ, accès à l’eau, meurtre — et les griefs accumulés derrière elle.
Un tribunal découpe l’affaire en infractions et preuves individuelles. La judiyya regarde aussi la relation collective. Qui utilisait ce passage les années précédentes ? Quelle promesse n’a pas été tenue ? Quel incident ancien rend chaque geste suspect ?
Cette profondeur facilite une solution durable. Elle peut également diluer la responsabilité personnelle. Une victime de violence risque de voir son expérience absorbée dans un compromis entre hommes représentant leurs groupes.
Le but déclaré est la coexistence, pas nécessairement la sanction proportionnée. Lorsque les parties possèdent des forces très inégales, le compromis peut simplement stabiliser la domination du plus puissant.
La compensation ferme une route à la vengeance
Dans les affaires de blessure ou d’homicide, le règlement peut inclure une diya, compensation versée par le groupe du responsable à celui de la victime. Bétail, argent et autres biens circulent pour reconnaître la perte et empêcher la riposte.
La compensation n’achète pas une vie comme une marchandise. Elle engage des parents qui contribuent au paiement et d’autres qui acceptent de renoncer à la vengeance. Son caractère collectif transforme un acte individuel en réparation partagée.
Le montant et les modalités varient selon les communautés et les périodes. Les médiateurs peuvent les ajuster pour rendre l’accord possible. Une exigence impossible à payer ne produit pas la justice ; elle prépare la prochaine guerre.
Cette souplesse suscite une objection essentielle. Les barèmes historiques peuvent attribuer des valeurs différentes selon le genre ou le statut. Une paix reconnue par les chefs ne respecte pas automatiquement l’égalité des personnes.
Le paiement rencontre aussi une économie bouleversée. Lorsque les troupeaux ont été pillés et la monnaie dévaluée, un montant autrefois réaliste devient inaccessible. Réduire la compensation paraît offenser la victime ; maintenir l’ancien chiffre condamne l’accord. Les médiateurs doivent alors inventer des échéances, des contributions réparties ou des gestes symboliques sans donner l’impression que la perte est minimisée.
L’eau et les troupeaux ont leur calendrier politique
La judiyya ne se limite pas aux homicides. Elle règle des conflits sur les puits, les terres cultivées, les pâturages et les couloirs de transhumance. Les dates comptent : faire passer un troupeau avant la récolte détruit les champs ; fermer une route trop longtemps condamne les animaux.
L’administration coutumière fixait des périodes d’ouverture, séparait certaines zones et organisait les compensations en cas de dégâts. Les médiateurs connaissaient les variations saisonnières que la carte administrative représente mal.
Sécheresse, croissance démographique, clôtures, mécanisation agricole et déplacement des populations ont bouleversé ces arrangements. Une route ancienne traverse désormais une ferme ; un puits accueille des familles venues de régions en guerre.
Parler de « conflit tribal » masque alors une économie politique. Les identités mobilisent les combattants, mais la dispute porte aussi sur des ressources rendues rares et sur des décisions prises par l’État au bénéfice de certains groupes.
La colonisation fabrique des chefs pacificateurs
Le pouvoir anglo-égyptien développe au XXe siècle la Native Administration. Il reconnaît des chefs, leur confie impôts, justice locale et maintien de l’ordre, et les utilise comme intermédiaires.
Des autorités qui avaient pu conduire leurs groupes au combat sont transformées en gardiens de la paix coloniale. Leur capacité de médiation gagne un soutien administratif, mais leur légitimité dépend davantage du gouvernement qui les nomme ou les confirme.
Après l’indépendance de 1956, plusieurs régimes abolissent, restaurent ou réorganisent cette administration. Les chefs deviennent parfois agents d’un parti, distributeurs de terres ou recruteurs. L’ajwadi respecté et le fonctionnaire coutumier se confondent sans être identiques.
Cette histoire explique pourquoi le prestige ne se transmet pas avec un titre. Un médiateur choisi par un gouverneur peut posséder le turban de l’autorité et manquer de la confiance nécessaire à la judiyya.
Au Darfour, l’État arme ceux qu’il demande ensuite de réconcilier
Depuis les années 1980, les guerres du Darfour ont militarisé les communautés et politisé l’accès à la terre. À partir de 2003, le gouvernement soudanais soutient des milices qui commettent des violences massives contre des populations civiles. Des groupes rebelles se multiplient ; des chefs sont tués, déplacés ou cooptés.
Le gouvernement organise aussi des conférences de réconciliation inspirées de la judiyya. Elles peuvent interrompre des combats, mais l’État n’est pas un tiers neutre lorsqu’il arme l’un des camps. Le langage coutumier sert alors à refermer localement une violence produite nationalement.
Les participants distinguent souvent une médiation demandée par les communautés d’une conférence préparée par les autorités. Dans la seconde, listes d’invités, argent de transport et communiqué final peuvent être fixés avant l’écoute. La mise en scène emprunte les sièges et les titres de la judiyya sans accepter son risque principal : que les médiateurs contredisent le commanditaire.
Des accords compensent des morts sans désarmer les responsables, sécurisent un marché sans restituer une terre et demandent aux victimes de coexister avec des forces toujours présentes. La médiation rend le désordre supportable sans supprimer sa cause.
Ce constat ne disqualifie pas les ajaweed. Il définit la limite de leur pouvoir : un compromis local ne peut remplacer une justice nationale, une réforme foncière et la fin de l’impunité.
Les femmes médiatisent sans toujours être appelées médiatrices
Les images classiques de la judiyya montrent des hommes âgés assis en cercle. Les femmes apparaissent comme victimes, parentes ou personnes préparant l’accueil. Pourtant, elles transmettent des messages, mobilisent les familles, négocient des passages et organisent des associations de paix.
Leur exclusion des délégations formelles prive la médiation d’informations sur les violences sexuelles, les déplacements et la sécurité quotidienne. Une compensation discutée entre chefs masculins peut ignorer ce qui ne menace pas directement leur autorité.
Des initiatives contemporaines intègrent femmes, jeunes, professionnels et organisations civiles aux comités. Cette ouverture ne consiste pas seulement à rendre la photo plus diverse. Elle change la définition du conflit et les dommages considérés comme réparables.
La légitimité coutumière n’est donc pas un capital fixe. Elle peut s’élargir, à condition que les nouveaux participants ne servent pas de décoration à une décision déjà prise.
En 2023, des médiateurs retiennent un front quelques mois
La guerre déclenchée en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide transforme le pays en champ de bataille. À El Fasher, capitale du Darfour-Nord, une attaque majeure menace à la fin de l’année.
Un comité de dignitaires, d’administrateurs coutumiers, de professionnels, de femmes et de jeunes négocie avec les forces présentes. L’effort contribue à retarder l’affrontement et à maintenir une neutralité fragile de certains groupes armés.
Cette réussite reste provisoire. Les combats atteignent ensuite la ville et la crise humanitaire s’aggrave. L’épisode montre néanmoins ce qu’une médiation locale peut accomplir : gagner du temps lorsque les négociations internationales échouent.
Gagner du temps n’est pas gagner la paix. Mais pour des habitants qui peuvent fuir, ravitailler un hôpital ou éviter un massacre immédiat, la différence n’est pas abstraite.
Le médiateur risque son nom
Qui peut arrêter une vengeance sans rendre de jugement ? Celui dont chaque partie pense qu’il perdra quelque chose en trahissant sa parole : honneur, relations, accès aux deux camps et capacité d’intervenir à l’avenir.
La judiyya fonctionne parce que les médiateurs prêtent leur réputation à l’accord. Elle échoue lorsque cette réputation a été achetée par l’État, enfermée dans un clan ou dépassée par des armes que personne ne contrôle.
Son mérite est de traiter la paix comme une relation à réparer. Sa limite est de pouvoir préférer la coexistence à la justice individuelle et l’ordre des notables à la voix des victimes.
Dans le Soudan en guerre, cette modestie est cruciale. Un cercle d’ajaweed ne désarme pas deux armées. Il peut parfois empêcher qu’une dispute de marché ne leur offre cent combattants de plus. La paix nationale reste hors de sa portée ; la prochaine violence locale ne l’est pas toujours.
Petit lexique
- Judiyya / judiya : médiation coutumière pratiquée notamment au Darfour et au Kordofan.
- Ajwadi / ajaweed : médiateur respecté ; ajaweed est le pluriel courant.
- Diya : compensation liée notamment à une blessure ou un homicide.
- Native Administration : système d’administration locale par des autorités coutumières, formalisé sous la colonisation puis plusieurs fois réorganisé.
- Hakura : droit ou domaine foncier historiquement reconnu au Darfour, dont les interprétations restent disputées.
- Transhumance : déplacement saisonnier des troupeaux entre pâturages et points d’eau.
Repères documentaires
- 1916 — conquête du sultanat du Darfour par le Soudan anglo-égyptien.
- Années 1920-1930 — formalisation de la Native Administration et de tribunaux coutumiers.
- 1956 — indépendance du Soudan ; réformes successives des autorités locales.
- 2003 — début de la grande guerre du Darfour et militarisation massive des relations communautaires.
- 2011 — étude de référence du Rift Valley Institute sur les processus locaux de paix au Soudan.
- Avril 2023 — début de la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide.
- Fin 2023-2024 — médiations locales à El Fasher, avant l’intensification des combats.
Sources
- Jérôme Tubiana, Victor Tanner et Musa Adam Abdul-Jalil, Traditional Authorities’ Peacemaking Role in Darfur, United States Institute of Peace, 2012.
- Atta El-Battahani et al., Local Peace Processes in Sudan: A Baseline Study, Rift Valley Institute, 2011.
- Mustafa Babiker, « Customary mediation in resource scarcities and conflicts in Sudan: Making a case for the Judiyya », ACCORD, 2012.
- Abdul S. Wahab, The Sudanese Indigenous Model for Conflict Resolution, thèse de doctorat, Nova Southeastern University, 2018.
- Sharath Srinivasan, travaux sur la médiation, la souveraineté et les guerres soudanaises.
- Sudan Transparency and Policy Tracker, « Local Mediation Leading the Way in Darfur », 2024.
- Programme des Nations unies pour le développement, travaux sur les médiateurs locaux au Soudan, 2024.