Le riche que personne ne trouve grand
Dans une communauté dinka du Soudan du Sud, un homme peut posséder beaucoup de bovins et manquer pourtant de ce qui fait une personne estimée. S’il garde, humilie, refuse l’hospitalité ou use de sa force sans retenue, la richesse ne suffit pas à lui donner la dignité sociale que désigne le mot dheeng.
À l’inverse, celui qui accueille, parle avec mesure, soutient un parent en difficulté et se montre généreux peut être qualifié d’adheng : une personne noble, belle dans sa conduite, digne d’être respectée. Le jugement ne porte pas uniquement sur son intention. Il se lit dans la manière dont les autres vivent auprès de lui.
Derrière cette réputation apparaît un second mot, plus difficile encore à traduire : cieng. Selon les contextes, il évoque la bonne manière de vivre ensemble, de traiter autrui, de maintenir l’harmonie et l’ordre moral. Ce n’est ni un article de loi, ni un commandement isolé, ni un simple synonyme de « culture ».
Peut-on être riche sans avoir appris à donner ? La question conduit vers une institution sans guichet : un idéal relationnel qui distribue prestige, devoirs et reproches. Mais elle conduit aussi vers un terrain dangereux. Car le même mot a pu être invoqué pour expliquer des pratiques de contrainte et de punition collective. Une valeur de dignité peut-elle justifier ce qui la contredit ?
Un mot qui refuse la traduction unique
Le chercheur et juriste sud-soudanais Francis Mading Deng a consacré une part majeure de son travail à la société dinka. Dans ses analyses, cieng fixe une norme des bonnes relations : bien traiter une personne, vivre en harmonie, être hospitalier, généreux et attentif. Une conduite peut avoir un bon ou un mauvais cieng.
Traduire le terme par « morale » est utile, mais trop étroit. Une morale peut sembler contenue dans une liste de principes. Cieng renvoie aussi à une manière concrète d’habiter les relations : comment on reçoit, partage, persuade, respecte l’âge, protège le lien de parenté et évite de détruire la possibilité de vivre encore ensemble.
Le mot ne désigne pas une doctrine officielle du Soudan du Sud. Les Dinka forment des ensembles nombreux — Ngok, Rek, Agar, Bor et d’autres — aux histoires et pratiques différentes. Guerres, christianisme, déplacements, villes et diaspora ont encore multiplié les interprétations.
L’enquête ne cherchera donc pas « la philosophie africaine » dans un vocable miraculeux. Elle suivra une proposition plus précise : dans plusieurs discours dinka, la personne digne se reconnaît à la qualité des relations qu’elle rend possibles.
Posséder ne vaut pas encore partager
Le bétail se trouve au cœur de nombreuses descriptions de la vie dinka. Il intervient dans les mariages, les compensations, les chants, les noms, les alliances et la sécurité matérielle. Le réduire à de la monnaie serait absurde : un bovin possède une histoire, une robe, des liens et une valeur poétique aussi bien qu’économique.
Cette richesse donne du pouvoir. Elle permet de fonder une famille, d’aider un parent et de répondre à une crise. Mais elle crée précisément pour cette raison une obligation morale. Luka Biong Deng décrit des filets de sécurité enracinés dans les relations sociales, le mariage, le cieng et le dheeng. La propriété n’y apparaît pas comme une forteresse parfaitement privée : elle est traversée par les demandes légitimes de la parenté.
Le chef ou l’homme aisé reçoit davantage parce que son réseau est large et sa position reconnue. Il doit en retour accueillir, arbitrer et secourir. Une formule rapportée à propos d’un chef généreux résume cette circulation : ce qui est donné revient ; ce qui est avalé seul est perdu.
Il ne s’agit pas d’imaginer que personne ne refuse ni ne calcule. Les obligations de parenté peuvent peser lourd, et la générosité publique peut servir l’ambition. Mais l’accumulation solitaire ne produit pas automatiquement l’honneur. La richesse doit passer par les autres pour devenir grandeur.
La dignité est une allure et une dette
Dheeng a été traduit par dignité, noblesse ou qualité de « gentleman », sans qu’aucun mot français en épuise la portée. Francis Deng y associe grâce, beauté, courtoisie, hospitalité, discrétion, gentillesse et générosité. La tenue du corps, le soin, la parole, le chant et la conduite peuvent manifester cette qualité.
On ne naît donc pas entièrement adheng. La filiation, le bétail, le courage ou le statut ouvrent des chemins, mais la manière d’agir compte. Une personne puissante qui se montre avare peut être l’inverse d’un homme digne. Son troupeau reste visible ; son incapacité à convertir cette richesse en relations l’est tout autant.
L’élégance n’est pas ici un masque posé sur la vertu, mais une expression attendue. Parler sans brutalité et recevoir correctement un visiteur donnent une forme perceptible au respect.
Il n’existe pas de certificat de dheeng. La réputation se construit dans les récits, les conflits et les gestes répétés. Personne ne peut se l’attribuer seul.
Persuader plutôt que forcer
Dans l’idéal présenté par Deng, le bon cieng préfère la persuasion à la coercition. L’unité obtenue volontairement vaut davantage que l’obéissance arrachée. La parole des aînés, la médiation des parents et la recherche d’un accord doivent empêcher qu’une divergence détruise le groupe.
Cette préférence ne signifie pas une société sans conflit. Les désaccords sur le mariage, le bétail ou les blessures peuvent être intenses. Mais le but n’est pas seulement d’identifier un vainqueur : il faut rétablir une relation entre des familles qui continueront à partager le même espace.
Une compensation peut alors valoir moins comme prix d’un dommage que comme preuve qu’une responsabilité a été reconnue. Le nombre, la provenance et la circulation des animaux réengagent des parents des deux côtés. Le règlement fabrique une mémoire commune de l’accord.
La paix ainsi obtenue reste fragile. Elle suppose que les personnes capables de contribuer acceptent de le faire et que les médiateurs soient reconnus. Lorsque les troupeaux ont été dispersés, que les armes circulent ou que les familles vivent dans des camps et des villes éloignées, les moyens matériels de la réparation changent.
La guerre a traversé la morale
Le territoire du Soudan du Sud a subi des décennies de guerre avant l’indépendance de 2011, puis une nouvelle guerre civile à partir de 2013. Les déplacements, les massacres, les famines, les recrutements armés et la militarisation ont bouleversé les relations sur lesquelles reposaient les obligations de partage.
Luka Biong Deng a montré que les filets sociaux dinka n’ont pas simplement disparu pendant la seconde guerre soudanaise. Ils se sont contractés, déplacés ou réorganisés. Certains liens ont continué de protéger ; d’autres ont été exploités pour mobiliser des combattants ou distribuer des ressources de façon partiale.
La générosité elle-même change de sens en temps de guerre. Donner à ses proches peut sauver des vies, mais aussi privilégier un réseau au détriment d’inconnus. L’idéal relationnel qui protège les membres d’un monde moral peut marquer plus fortement ceux qui restent dehors.
Il serait donc insuffisant de présenter cieng comme une réserve intacte de paix que la modernité aurait abîmée. Les acteurs contemporains puisent dans ce vocabulaire pour critiquer la violence, réclamer une conduite digne ou raconter l’effondrement d’une confiance. La valeur vit dans ces disputes, pas à l’écart de l’histoire.
Quand le collectif exige un innocent
En 2010, l’anthropologue Jeffery L. Deal a publié un article au titre volontairement dérangeant : « Torture by Cieng ». À partir d’événements observés chez les Dinka Agar, il expliquait des violences infligées à des proches de suspects comme une forme de pression collective comprise localement dans un récit de justice et de retour à l’ordre.
L’argument pose une question brutale. Si la responsabilité d’un parent envers son groupe est centrale, peut-on le faire souffrir pour forcer un fugitif à se rendre ? Le bien du collectif suffit-il à rendre juste la punition d’une personne non accusée du crime initial ?
Le Rift Valley Institute a contesté l’interprétation culturaliste de Deal. Cherry Leonardi rappelle qu’une population sortie de vingt et un ans de guerre vit sous la puissance d’un appareil militaire ; son silence face aux coups ne prouve pas qu’elle les approuve au nom d’une essence dinka. Employer cieng pour rendre la violence intelligible risque alors de transformer la contrainte d’un État armé en coutume partagée.
Cette controverse empêche de fabriquer une belle philosophie sans regarder ce que les chercheurs lui font dire. Un concept moral n’explique pas mécaniquement chaque acte commis par des personnes qui le connaissent. Parler de cieng ne signifie pas approuver tout acte effectué en son nom.
Le piège du mot « traditionnel »
Qualifier cieng de valeur traditionnelle peut le rendre lointain, immobile et unanime. Or Francis Deng écrivait depuis une position singulière : juriste, diplomate, intellectuel dinka et fils du chef ngok Deng Majok. Son œuvre cherchait notamment à montrer que les droits humains et la dignité ne sont pas des importations sans racines africaines.
Ce projet répondait à des représentations coloniales et nationales qui décrivaient les sociétés du Sud comme dépourvues d’ordre. Il possédait aussi une dimension normative : mettre en avant les ressources culturelles capables de soutenir la paix et le respect.
Une description produite dans ce contexte n’est pas fausse ; elle doit être lue comme une intervention. Deng choisit, traduit et organise des valeurs pour les faire dialoguer avec le droit moderne. D’autres Dinka, notamment des femmes, des jeunes, des citadins ou des déplacés, peuvent insister sur des obligations différentes et sur les inégalités que l’idéal laisse subsister.
La hiérarchie d’âge et de genre, la place centrale accordée à la procréation et le pouvoir des hommes possédant du bétail limitent l’accès égal au prestige. Une morale de la personne n’abolit pas les positions depuis lesquelles chacun peut la définir.
La ville n’efface pas la manière de vivre
À Juba, Nairobi, Kampala, Khartoum ou dans les diasporas occidentales, les relations dinka ne se débranchent pas lorsque disparaît le camp de bétail. Les transferts d’argent remplacent parfois les animaux ; les groupes de messagerie accélèrent les appels à contribution ; les associations de ressortissants collectent pour un décès, des soins ou des études.
Cette extension renforce la solidarité et la fatigue qu’elle peut provoquer. Un salarié urbain devient accessible à de nombreux parents. Refuser une demande peut protéger son foyer immédiat et endommager sa réputation. Donner peut exprimer une affection sincère, une obligation, une stratégie de prestige — souvent les trois à la fois.
Le cieng contemporain se joue alors dans des arbitrages que les premiers ethnographes ne pouvaient prévoir : quel parent aider par téléphone ? Une femme gagnant son propre revenu doit-elle répondre aux mêmes attentes ? Comment maintenir la persuasion lorsque la conversation se déroule entre plusieurs pays ?
L’institution sans guichet a désormais des numéros de transfert mobile. Elle n’en devient pas moins relationnelle.
La richesse n’est grande qu’après avoir circulé
Peut-on être riche sans avoir appris à donner ? Matériellement, oui. Socialement, l’idéal du dheeng répond de manière plus sévère : posséder ne suffit pas à devenir une personne grande. Il faut que d’autres puissent raconter ce que cette puissance a rendu possible pour eux.
Cette exigence rappelle au puissant que ses privilèges sont attachés à des devoirs. Mais elle peut aussi enfermer l’individu dans des demandes infinies et réserver la reconnaissance à ceux qui ont les moyens d’être généreux.
Le mystère n’est donc pas qu’une société sans code écrit ait découvert la dignité. Il est que la dignité ne se trouve jamais tout à fait dans une personne seule. Elle apparaît entre les personnes, dans une manière de donner, recevoir, parler et réparer.
Un troupeau peut être compté. Le dheeng, lui, ne se compte qu’à travers les voix de ceux qui ont été bien — ou mal — traités.
Petit lexique
- Dinka / Jieng / Muonyjang : ensemble de populations du Soudan du Sud et des régions voisines ; les autodésignations et usages varient selon les groupes.
- Cieng : notion dinka liée à la bonne conduite des relations, à l’harmonie et à l’ordre moral ; aucune traduction unique ne l’épuise.
- Dheeng : dignité, noblesse, grâce et qualité sociale acquises et reconnues dans la conduite.
- Adheng : personne manifestant le dheeng.
- Ruai : relations et alliances créées notamment par le mariage.
- Beny : terme pouvant désigner un chef ou une personne riche, selon le contexte.
Repères documentaires
- Années 1940-1950 — Godfrey Lienhardt mène des recherches devenues classiques sur les Dinka, dans le cadre encore colonial du Soudan anglo-égyptien.
- 1971-1972 — Francis Mading Deng publie Tradition and Modernization puis The Dinka of the Sudan, où il analyse notamment cieng et dheeng.
- 1983-2005 — seconde guerre civile soudanaise ; déplacements massifs et transformation des filets de solidarité.
- 2010 — publication de la controverse « Torture by Cieng » sur les rapports entre norme morale, violence et interprétation anthropologique.
- 2011 — indépendance du Soudan du Sud.
- Depuis 2013 — guerre civile, accords de paix fragiles et nouvelles transformations des relations sociales dans le pays et la diaspora.
Sources
- Francis Mading Deng, The Dinka of the Sudan, Holt, Rinehart and Winston, 1972 ; rééd. Waveland Press, 1984.
- Francis Mading Deng, Tradition and Modernization: A Challenge for Law among the Dinka of the Sudan, Yale University Press, 1971.
- Francis Mading Deng et al., Human Rights: Southern Voices, Cambridge University Press, 2009.
- Luka Biong Deng, « Social capital and civil war: the Dinka communities in Sudan’s civil war », African Affairs, vol. 109, no 435, 2010.
- William Twining, « Francis Deng on Dinka Culture and Human Rights », Law, Social Justice & Global Development Journal, 2007.
- Jeffery L. Deal, « Torture by Cieng: Ethical Theory Meets Social Practice among the Dinka Agaar of South Sudan », American Anthropologist, vol. 112, no 4, 2010.
- Cherry Leonardi, « A Dinka moral world: reading an ethnographic account of an agro-pastoralist community in South Sudan », Rift Valley Institute, 2018.