La conférence commence avant que les chaises soient prêtes
En février 1993, des anciens de clans ouvrent à Borama une conférence que le gouvernement intérimaire du Somaliland ne désirait pas vraiment voir commencer. Les financements et l’organisation tardent. Les participants consacrent d’abord plusieurs jours à la récitation du Coran, gagnant le temps nécessaire pour installer, loger et nourrir les délégations.
Lorsque les débats prennent fin plusieurs mois plus tard, ils ont produit une charte de paix, une charte nationale et un changement de président sans bataille. Les milices ne sont pas encore toutes désarmées, l’argent manque et aucun État ne reconnaît le Somaliland proclamé indépendant en 1991. Pourtant, une architecture politique commence à tenir.
Au centre se trouve la guurti, conseil d’anciens issu de la médiation clanique. Ses membres n’ont pas reçu un mandat par suffrage universel. Leur autorité vient de leur capacité supposée à parler aux lignages, connaître les accords — le xeer — et empêcher qu’une offense locale ne rallume la guerre.
Comment des anciens sans mandat ont-ils écrit la paix du Somaliland ? La formule paraît annoncer un miracle traditionnel. L’histoire réelle est plus rugueuse : une suite de conférences financées par les communautés, des heures de négociation, des commerçants intéressés par la sécurité, des combattants qu’il faut payer et une institution informelle bientôt transformée en chambre haute. La solution de 1993 portait déjà le problème d’aujourd’hui : qui contrôle les hommes chargés de contrôler la crise ?
Le vainqueur n’obtient pas tout
En 1988, l’armée du régime de Mohamed Siad Barre bombarde Hargeisa et d’autres villes du Nord-Ouest somalien pour écraser le Somali National Movement, principalement enraciné dans le clan Isaaq. Les destructions et les massacres sont immenses. Lorsque le régime tombe en 1991, le SNM se trouve en position de force dans la région.
Une victoire militaire aurait pu devenir domination d’un clan sur ceux associés au gouvernement. Les dirigeants du mouvement négocient avec les anciens des Gadabuursi, Dhulbahante, Warsangeli, Issa et d’autres groupes. Aucun camp ne peut sécuriser durablement les routes, les ports et les villes sans accord avec ses voisins.
Les conférences de Berbera et Burao en 1991 établissent des cessez-le-feu et accompagnent la proclamation d’indépendance du Somaliland. Elles ne règlent pas tout. Des combats éclatent ensuite autour de Berbera et de Burao, y compris entre factions isaaq.
Les anciens reprennent la navette. À Sheekh, en 1992, un accord met fin au conflit du port de Berbera. La guurti ne descend donc pas d’une tradition immobile : elle se consolide au milieu d’une crise précise, parce que les structures militaires et gouvernementales ne peuvent seules produire un règlement accepté.
Un ancien n’est pas seulement un homme âgé
Le mot somali guurti désigne un conseil sélectionné pour délibérer, notamment dans une situation de conflit. Ses membres sont choisis parmi des notables capables de représenter des groupes de parenté et de négocier. L’âge compte, mais il ne suffit pas. La connaissance du xeer, la maîtrise de la parole, la réputation d’équité, les relations et la capacité matérielle à se déplacer ou à recevoir comptent aussi.
Le terme « traditionnel » peut tromper. Aux pratiques héritées — médiation, compensation, serments — les anciens ajoutent présidences de séance, commissions, procès-verbaux et chartes écrites.
Ils parlent à travers les clans et sous-clans, unités politiques indispensables mais contestées. Femmes, jeunes et personnes dont l’identité se laisse mal enfermer dans une généalogie rencontrent alors une limite : la guurti rend certaines voix audibles parce qu’elle sait à quel groupe les rattacher, et en atténue d’autres pour la même raison.
Le xeer n’est pas un code rangé sur une étagère
Le xeer regroupe des accords et principes coutumiers réglant les relations entre groupes : compensations pour homicide ou blessure, accès à l’eau et aux pâturages, garanties de sécurité, responsabilités collectives. Il n’existe pas sous la forme d’un livre unique applicable uniformément à tous les Somali.
Cette justice relationnelle donne aux anciens un levier que l’administration détruite n’a plus. Ils peuvent identifier qui doit garantir un cessez-le-feu, fournir une compensation ou rappeler un combattant. Leur autorité voyage le long des liens de parenté.
Elle possède une frontière claire. Le xeer traite mieux les rapports entre collectivités reconnues que les droits d’un individu isolé contre son propre groupe. Les compensations peuvent différer selon le genre et le statut. Les crimes sexuels ont longtemps été rabattus sur une négociation familiale au détriment des victimes.
Écrire la paix avec le xeer ne signifie donc pas que ce droit suffise à fonder une justice égale. Cela signifie qu’en 1991-1993 il fournissait un langage d’obligation compris par des hommes armés que les institutions centrales ne pouvaient plus contraindre.
Borama fabrique un État avec une conférence
La grande conférence de réconciliation de Borama réunit environ cent cinquante anciens délégués. Elle dure près de cinq mois, de février à mai 1993. La ville hôte, située dans une région gadabuursi, offre un terrain politiquement important : le processus n’est pas enfermé dans le cœur isaaq du SNM.
Les discussions mêlent paix et gouvernement. La charte de paix précise des règles de sécurité et de coexistence. La charte nationale dessine un exécutif et une législature bicamérale pour une période transitoire. Une assemblée d’anciens choisit Mohamed Ibrahim Egal comme président à la place d’Abdirahman Ahmed Ali « Tuur ».
Le changement de pouvoir ne repose pas sur un scrutin populaire. Il repose sur une procédure que les délégations présentes jugent suffisamment légitime pour éviter le retour immédiat aux armes. Une phrase rapportée par les chercheurs résume l’état d’esprit : voter, c’était risquer de se battre ; mieux valait rechercher le consensus.
Ce consensus résulte de marchandages sur les sièges, les garanties entre clans et les ressources. Il demande du temps parce qu’aucune majorité ne doit humilier durablement les perdants.
Les marchands paient aussi la démobilisation
Le récit d’une paix purement coutumière oublie l’économie. Le port de Berbera et les taxes douanières sont vitaux. Les commerçants ont besoin de sécurité ; le président Egal a besoin d’eux pour financer l’État et démobiliser les milices.
La chercheuse Sarah Phillips montre comment ces intérêts ont contribué au règlement politique. Des hommes d’affaires prêtent au gouvernement, qui consolide son contrôle sur les recettes du port et commence à payer des forces régulières. Le passage du combattant au soldat ne se réalise pas par une bénédiction d’anciens seulement : il faut un revenu prévisible.
Les communautés financent aussi les conférences locales par la nourriture, l’hébergement et le transport. Cette autonomie limite les programmes préfabriqués, tout en rendant les organisateurs dépendants de ceux qui possèdent les ressources.
La communauté internationale regarde ailleurs
Au même moment, les Nations unies et les puissances étrangères se concentrent sur Mogadiscio et le sud de la Somalie, avec des budgets considérables mais face à la guerre et à l’effondrement politique.
Le Somaliland périphérique reçoit moins d’attention. Cette marginalité est une contrainte et une marge de manœuvre. Sans calendrier électoral imposé ni modèle institutionnel à respecter immédiatement, les négociateurs peuvent avancer par conférences successives et arrangements incomplets.
Le contraste suggère plutôt que l’aide fonctionne différemment lorsqu’elle renforce un processus dont les acteurs locaux contrôlent le rythme. Une conférence ne devient pas légitime parce qu’un hôtel a été réservé ; elle le devient lorsque les absents savent qui peut y engager leur parole et comment contester l’accord.
Le conseil entre dans le Parlement
La charte de 1993 institutionnalise la guurti comme chambre haute. La Constitution approuvée par référendum en 2001 lui attribue quatre-vingt-deux membres et des compétences sur la religion, la culture, la sécurité et la révision des lois votées par la Chambre des représentants.
Ce passage paraît consacrer le succès des médiateurs. L’institution qui avait évité la guerre trouve une place permanente à côté d’une chambre élue. Le Somaliland se présente comme un système hybride combinant représentation moderne et autorité coutumière.
Mais une question reste sans réponse durable : comment renouveler les anciens ? La Constitution prévoit un mandat de six ans, tandis que les modalités d’élection de la chambre ne sont jamais réellement mises en œuvre. Les sièges sont souvent transmis ou remplacés dans les réseaux familiaux lorsqu’un membre meurt.
Le conseil issu d’une mission provisoire devient presque permanent. Des hommes plus jeunes héritent parfois de sièges sans posséder le parcours qui fondait l’autorité initiale.
Le gardien du délai apprend à prolonger le temps
La guurti détient la capacité constitutionnelle de prolonger certains mandats lorsque des circonstances empêchent les élections. Dans les premières années, les reports peuvent être justifiés par l’absence de loi électorale, le manque d’argent ou l’insécurité.
Puis l’exception se répète. La chambre prolonge les mandats présidentiels, parlementaires et le sien propre. En octobre 2022, elle accorde deux années supplémentaires au président Muse Bihi Abdi et cinq ans à elle-même, alors que l’opposition conteste les conditions du report.
Le paradoxe est saisissant. Les anciens avaient reçu du prestige pour empêcher les factions de transformer un désaccord en guerre. Trois décennies plus tard, cette position leur permet de décider combien de temps les élus peuvent rester sans retourner devant les électeurs.
L’institution de paix peut devenir institution de blocage sans cesser entièrement d’être l’une ou l’autre.
Toutes les paix n’ont pas survécu
Présenter le Somaliland comme une île de stabilité masque les conflits de l’Est. Sool et Sanaag n’ont jamais adhéré uniformément au pouvoir de Hargeisa. Les combats de Las Anod en 2023 ont causé morts et déplacements massifs.
La légitimité des arrangements claniques dépend de ceux qui se considèrent réellement représentés. Un accord national peut sembler équilibré depuis la capitale et imposé depuis une périphérie. Les anciens eux-mêmes se divisent ; aucun mot somali ne transforme automatiquement un notable en médiateur neutre.
Les femmes avaient la paix sans avoir les sièges
Les récits des conférences mentionnent les femmes fournissant nourriture et fonds, transmettant des messages et exhortant leurs parents des deux camps. Par les mariages entre clans, certaines disposaient de liens que les combattants masculins ne pouvaient activer de la même façon.
Pourtant, la formalisation de la guurti a transformé une autorité déjà masculine en sièges parlementaires presque exclusivement occupés par des hommes. Une contribution décisive au processus n’a pas produit une représentation équivalente dans l’institution finale.
La paix avait besoin des réseaux sociaux des femmes ; l’État a surtout enregistré les titres des anciens. Cette dissymétrie oblige à demander qui choisit les représentants et comment sanctionner un membre que personne n’a élu.
Écrire la paix ne donne pas le droit de la posséder
Comment des anciens sans mandat ont-ils écrit la paix du Somaliland ? Ils connaissaient les lignes de responsabilité que la guerre avait activées. Ils pouvaient demander à un groupe de rappeler ses combattants, garantir un accord, réunir une compensation et accepter de longues négociations sans exiger qu’un camp disparaisse.
Ils ont réussi aussi parce que d’autres ont fourni l’argent, les bâtiments, les marchandises, les armes à déposer et l’idée d’un gouvernement à reconstruire. Leur autorité n’était ni magique ni solitaire.
La suite livre une leçon plus rare. Une institution peut mériter sa légitimité dans l’urgence et la perdre partiellement en refusant de se renouveler. La gratitude historique ne remplace pas le contrôle politique. Le conseil qui a écrit les règles doit accepter qu’une génération suivante réécrive les siennes.
En 1993, le manque de mandat électoral n’empêchait pas les anciens de représenter des groupes prêts à respecter leur parole. Aujourd’hui, la question est inversée : leur siège légal suffit-il encore lorsqu’on ne sait plus clairement de qui ils tiennent leur autorité ?
Petit lexique
- Somaliland : territoire ayant proclamé en 1991 le rétablissement de son indépendance ; il fonctionne comme un État de facto mais reste internationalement reconnu comme partie de la Somalie.
- Guurti : conseil d’anciens réuni pour la médiation ; depuis 1993, nom de la chambre haute du Parlement du Somaliland.
- Xeer : ensemble pluriel d’accords et principes coutumiers somali régissant notamment les responsabilités entre groupes.
- Xeer beegti : spécialistes et arbitres connaissant les précédents du xeer.
- Shir beeleed : conférence ou assemblée de clans.
- SNM : Somali National Movement, mouvement armé ayant combattu le régime de Siad Barre dans le Nord-Ouest somalien.
- Borama / Boorama : ville de l’ouest du Somaliland où s’est tenue la grande conférence de 1993.
Repères documentaires
- 1988 — bombardement de Hargeisa et Burao par le régime de Siad Barre ; destructions massives et exode.
- Mai 1991 — conférence de Burao et proclamation d’indépendance du Somaliland.
- 1992 — médiations des anciens et conférence de Sheekh pour mettre fin aux combats autour de Berbera.
- Février-mai 1993 — conférence de Borama ; adoption des chartes de paix et nationale, choix de Mohamed Ibrahim Egal et institutionnalisation de la guurti.
- 2001 — approbation par référendum de la Constitution du Somaliland, qui fait de la guurti la chambre haute.
- 2022 — nouvelles prolongations contestées des mandats du président et de la guurti.
- 2023 — guerre de Las Anod, révélant les limites territoriales et politiques du règlement somalilandais.
- Novembre 2024 — élection présidentielle et alternance au profit d’Abdirahman Mohamed Abdullahi « Irro ».
Sources
- Ahmed Yusuf Farah et Ioan M. Lewis, « Making Peace in Somaliland », Cahiers d’Études africaines, vol. 37, no 146, 1997.
- Mark Bradbury, Becoming Somaliland, James Currey, 2008.
- Sarah Phillips, Political Settlements and State Formation: The Case of Somaliland, Developmental Leadership Program, 2013.
- Sarah Phillips, « When less was more: external assistance and the political settlement in Somaliland », International Affairs, vol. 92, no 3, 2016.
- Michael Walls, A Somali Nation-State: History, Culture and Somaliland’s Political Transition, Ponte Invisible, 2014.
- Academy for Peace and Development, travaux sur la consolidation de la paix et la démocratisation au Somaliland.
- Journal of African Elections, « Elections and Electoral Processes in Somaliland: Fading Democracy? », vol. 21, no 2, 2022.
- Constitution de la République du Somaliland, 2001, notamment les articles relatifs à la Chambre des anciens.