On peut entrer debout.

La fente s'élève depuis le sol entre les contreforts gris d'un baobab immense. À l'extérieur, les branches couvrent une large partie du sanctuaire de leur ombre. À l'intérieur, le jour se rétrécit sans que l'espace se referme : le vieux tronc contient une véritable chambre où plusieurs personnes peuvent se tenir. Les parois ne sont ni maçonnées ni peintes. Elles sont le bois vivant, creusé par l'âge en une grotte irrégulière.

Au fond se tient une Vierge sombre.

La statue mesure à peine une cinquantaine de centimètres selon les descriptions publiées. Elle pourrait disparaître dans une grande église. Ici, sa petitesse attire le regard. Pour l'approcher, le pèlerin doit pénétrer dans le tronc qui l'abrite depuis la fin du XIXᵉ siècle.

On la nomme Mariam Dearit.

Chaque année, à la fin du mois de mai, la petite statue quitte sa cavité. Des milliers de personnes se rassemblent près de Keren pour la fête. Des catholiques viennent prier, chanter et suivre la procession. Des orthodoxes et des musulmans sont également signalés parmi les pèlerins. Sous les branches, des femmes préparent le café. Des demandes de guérison, de protection et de fécondité sont confiées à la Vierge — ou au lieu entier, tant il devient difficile de séparer la statue de l'arbre.

Car le baobab était déjà ancien lorsque Marie y entra.

Pourquoi la Vierge de Keren vit-elle dans un baobab ?

Un arbre plus vieux que son sanctuaire

Mariam Dearit se trouve à environ deux kilomètres de Keren, dans la région de l'Anseba, au nord-ouest d'Asmara. La ville occupe un bassin entouré de montagnes. Depuis longtemps, elle met en relation les hautes terres érythréennes, les plaines occidentales et les routes conduisant vers le Soudan et la mer Rouge.

Cette position en a fait un marché, un carrefour de langues et un lieu où vivent notamment Bilen, Tigré et Tigrinya, musulmans comme chrétiens. La diversité religieuse que l'on rencontre au sanctuaire n'est donc pas une anomalie apparue pour les besoins d'un récit œcuménique. Elle appartient à l'histoire de Keren.

Au bord de la ville pousse un baobab dont l'âge exact n'a pas été établi par une étude dendrochronologique publiée. Les notices lui attribuent couramment cinq siècles ou davantage. Nous pouvons retenir l'essentiel sans transformer cette estimation en date de naissance : l'arbre était déjà imposant avant l'arrivée des missionnaires catholiques.

Son tronc s'est formé comme beaucoup de vieux baobabs, par la croissance de plusieurs masses de bois qui finissent par entourer des cavités. L'ouverture de Mariam Dearit n'est pas une porte gothique sculptée dans un arbre. C'est une blessure ou une chambre naturelle que des humains ont reconnue comme un abri possible.

La chapelle n'a donc pas commencé par ses murs.

Elle a commencé par un vide offert par un vivant.

En 1869, des religieuses arrivent avec des orphelins

L'histoire catholique du lieu débute en 1869. Des Filles de la Charité françaises s'établissent à Keren et y ouvrent un orphelinat. Leur présence s'inscrit dans l'activité de la mission lazariste en Abyssinie, bien avant que l'Érythrée n'existe sous ses frontières politiques actuelles.

Les récits disponibles ne s'accordent pas toujours sur chaque intermédiaire. Ils attribuent toutefois aux religieuses et aux lazaristes l'arrivée d'une statue mariale en bronze venue de France. Le terrain de Dearit sert à l'orphelinat et à ses cultures. Puis la petite image de Marie trouve place dans la cavité du baobab.

Le 18 juillet 1881 est généralement donné comme date de l'inauguration ou de la consécration du sanctuaire par Jean-Marcel Touvier, alors vicaire apostolique d'Abyssinie.

L'opération pourrait être racontée comme une histoire missionnaire classique : une statue européenne arrive, un lieu de culte catholique est établi et la population locale reçoit une nouvelle dévotion.

Mais cette version échoue à expliquer ce que Mariam Dearit est devenue.

La statue n'a pas simplement été posée à Keren. Elle a reçu l'arbre pour demeure, Dearit pour nom et les gestes de générations de pèlerins pour histoire. Elle n'est plus une Vierge interchangeable que l'on pourrait replacer sans perte dans une chapelle française.

Le voyage l'a transformée.

Le baobab n'est pas un tabernacle en bois

Dans une église, l'architecture distingue clairement le bâtiment de ce qu'il contient. On peut déplacer une statue, refaire un autel ou reconstruire un mur tout en affirmant que le culte demeure.

À Dearit, cette séparation devient presque impossible.

Le tronc forme le seuil, les parois, le toit et l'obscurité de la petite chapelle. Son écorce reçoit les mains et les fronts. Ses racines définissent l'espace où l'on se tient. Ses branches donnent leur ombre aux rassemblements trop nombreux pour pénétrer dans la cavité.

La Vierge habite donc l'arbre d'une manière plus forte qu'une statue n'occupe une niche.

Inversement, le baobab n'est plus seulement le support original choisi pour installer une image chrétienne. Les pèlerins viennent vers Mariam Dearit, un nom qui désigne dans l'usage la Vierge du lieu autant que son sanctuaire. Sur les photographies, il arrive que l'on cherche d'abord la statue et que l'on ne voie que l'arbre. C'est précisément ce que le lieu a produit : la demeure a grandi autour de l'habitante jusqu'à partager son identité.

Consacrer un arbre n'a pas effacé ce qu'un arbre fait.

Il continue de vivre, de perdre et reprendre ses feuilles, de porter les marques du temps, d'abriter et de relier la terre au ciel. Le langage chrétien n'a pas remplacé ces puissances visibles. Il les a rencontrées.

Marie parlait déjà les langues de la Corne

Il serait également trompeur d'imaginer une Vierge entièrement étrangère arrivant dans un pays sans histoire mariale.

Le christianisme de la Corne de l'Afrique est ancien. La tradition d'Aksoum, les Églises orthodoxes tewahedo et leur liturgie en guèze ont façonné pendant des siècles une relation très forte à Marie. Les hymnes, les jeûnes, les images et les fêtes mariales appartenaient au paysage religieux bien avant 1869.

L'Église catholique érythréenne elle-même ne célèbre pas selon un modèle latin simplement transplanté. Elle appartient à la tradition liturgique alexandrine en usage dans la Corne et emploie le guèze dans sa liturgie. Depuis 2015, elle constitue une Église catholique orientale autonome, dite sui iuris, en communion avec Rome.

Lors de la fête de Mariam Dearit, les vêtements liturgiques, l'encens, les chants, les tambours et les ombrelles cérémonielles inscrivent la petite statue française dans une grammaire religieuse érythréenne. Certaines descriptions rapprochent même la procession du langage visuel des fêtes orthodoxes du tabot, la représentation sacrée des Tables de la Loi associée à l'Arche d'Alliance.

La Vierge du baobab n'est donc pas devenue locale en changeant seulement de décor.

Elle a appris à sortir de son arbre à la manière de Keren.

Le 29 mai, elle quitte le tronc

Pendant l'année, la cavité impose sa mesure. Elle est bien plus vaste que ne le laisse croire sa haute entrée étroite : plusieurs personnes peuvent y pénétrer et certaines descriptions estiment qu'une vingtaine peuvent s'y tenir. Cela reste pourtant minuscule devant la foule de la fête. Chacun entre, s'approche, touche parfois le bois ou l'image, puis laisse la place au suivant.

La fête renverse cette intimité.

Le 29 mai, date le plus souvent donnée par les communautés érythréennes et les sources catholiques, Mariam Dearit est célébrée hors du tronc. La statue devient visible à la foule. La messe, les prières et la procession occupent l'espace ouvert autour du baobab. L'arbre, incapable de contenir tous les pèlerins dans sa cavité, les rassemble sous son étendue.

Ce déplacement annuel est important.

La Vierge ne quitte pas sa demeure pour être libérée de l'arbre. Elle en sort parce que son adresse est devenue un rendez-vous national et diasporique. Des communautés érythréennes établies à l'étranger célèbrent elles aussi Mariam Dearit, reproduisant la fête loin de Keren. Elles peuvent copier la statue, chanter la liturgie et fixer une date ; elles ne peuvent emporter le baobab.

L'absence de l'arbre rend alors visible ce qu'il apporte à l'original : un corps immense, antérieur aux pèlerins, auquel une communauté peut revenir.

Pourquoi des musulmans viennent-ils auprès de Marie ?

Plusieurs sources, dont L'Osservatore Romano, signalent la présence de musulmans parmi les milliers de pèlerins qui viennent à Mariam Dearit. Il faut résister à deux simplifications.

La première consisterait à présenter cette fréquentation comme une curiosité inexplicable. Marie — Maryam en arabe — occupe une place éminente dans l'islam. Une sourate du Coran porte son nom ; le récit coranique lui accorde une naissance, une élection et une maternité exceptionnelles. Demander une bénédiction en un lieu associé à Maryam ne suppose donc pas qu'un musulman oublie sa religion à l'entrée du sanctuaire.

La seconde simplification serait d'affirmer que tous les pèlerins croient exactement la même chose. Partager un arbre, une fête ou une demande ne dissout pas les différences doctrinales. Les uns voient un sanctuaire catholique et la mère du Christ ; d'autres peuvent reconnaître Maryam, une protection, un lieu éprouvé par les générations ou simplement accompagner des proches.

Mariam Dearit n'efface pas les frontières religieuses.

Elle crée un endroit où elles ne suffisent plus à décrire tous les gestes.

Une tasse de café pour qu'une naissance arrive

Une pratique rapportée donne au sanctuaire une profondeur domestique inattendue.

Des femmes désirant un enfant prépareraient du café à l'ombre du baobab. La bénédiction ne dépend pas seulement de la boisson préparée ni d'une prière prononcée seule. Un passant doit accepter la tasse offerte.

Le détail change tout.

La fécondité espérée passe par une hospitalité accomplie. La femme ne dépose pas uniquement une demande devant la statue ; elle donne quelque chose à un inconnu ou à un voyageur. Celui qui accepte devient, peut-être sans le savoir, une partie de la requête.

Il serait imprudent de reconstruire un rituel complet à partir de quelques notices. Nous ignorons ses variantes, les paroles qui l'accompagnent et la façon dont les habitantes de Keren l'interprètent aujourd'hui. Mais la forme rapportée mérite d'être conservée : sous l'arbre de Marie, recevoir suppose d'abord de servir.

Cette petite tasse empêche encore une fois de séparer facilement le catholique du local, la prière de la relation sociale, la Vierge du baobab et le sanctuaire de ceux qui passent sur la route.

En 1941, l'arbre aurait arrêté une bombe

Keren porte les traces d'une autre histoire.

Entre février et mars 1941, les forces britanniques et du Commonwealth affrontèrent les troupes italiennes retranchées dans les montagnes autour de la ville. La bataille fut l'un des combats décisifs de la campagne d'Afrique orientale. Les cimetières militaires britannique et italien rappellent encore sa violence.

Mariam Dearit entra elle aussi dans la mémoire de la guerre.

Selon le récit local repris par plusieurs notices, des soldats italiens se seraient réfugiés dans ou auprès du baobab pendant un bombardement britannique. Un projectile aurait frappé le tronc sans exploser, ou l'arbre aurait été touché tandis que les hommes et la statue demeuraient indemnes. Les versions varient sur le nombre de soldats et la nature exacte de l'impact.

Les archives militaires établissent la bataille, pas nécessairement le miracle dans tous ses détails. Nous devons donc maintenir les deux niveaux : Keren fut réellement bombardée ; la survie attribuée au baobab appartient à la mémoire dévotionnelle du sanctuaire.

Mais une tradition miraculeuse n'est pas rendue insignifiante parce qu'un rapport balistique manque.

Elle dit ce que les pèlerins ont reconnu dans l'événement : l'arbre qui abritait Marie avait encore abrité des hommes, et quelque chose destiné à éclater n'avait pas réussi à détruire leur refuge.

La cavité était devenue protection avant de devenir preuve.

Qui a consacré qui ?

Nous pouvons maintenant reprendre la question à l'envers.

Pourquoi la Vierge de Keren vit-elle dans un baobab ? Parce que des religieuses et des missionnaires ont disposé une statue dans une cavité disponible, répond l'histoire institutionnelle. Parce que ce lieu est devenu une source de guérison, de fécondité et de protection, répondent les pratiques et les récits. Parce que Marie était déjà proche des chrétiens de la Corne et reconnaissable à des musulmans, répond le paysage religieux de Keren.

Aucune de ces réponses ne suffit seule.

Si la statue avait consacré un arbre resté interchangeable, on pourrait la déplacer sans perdre Mariam Dearit. Si le baobab avait simplement absorbé une image étrangère, la date de 1881, la liturgie et la procession n'auraient aucune importance. Or les pèlerins reviennent à la fois vers Marie et vers ce tronc précis.

L'arbre donne à la Vierge une chair de bois, une ombre et une mémoire antérieures à sa venue.

La Vierge donne à l'arbre un nom, une fête et des demandes capables de voyager dans la diaspora.

Mariam Dearit n'est pas le résultat d'une foi ayant vaincu l'autre. Elle est une présence devenue possible parce que plusieurs histoires ont accepté de demeurer dans la même cavité.

La réponse se trouve dans l'ouverture

Au seuil, le visiteur peut entrer debout, mais la haute fente resserre son passage.

Ce passage n'est pas une doctrine. Il est imposé par la forme du tronc. Le corps se glisse entre deux parois vivantes avant que l'esprit décide ce qu'il croit. Puis les yeux passent de la lumière des montagnes à l'obscurité du bois, découvrent l'ampleur inattendue de la chambre, et la petite statue apparaît.

Pourquoi la Vierge de Keren vit-elle dans un baobab ?

Parce qu'une niche lui fut donnée en 1881, sans doute. Mais cent quarante-cinq ans de prières ont fait davantage qu'occuper cet espace. Ils ont rendu impossible de dire où finit la statue et où commence son sanctuaire.

La Vierge n'habite pas le baobab comme on habite une maison.

Elle habite le geste de ceux qui entrent, la tasse tendue sous les branches, le souvenir d'une bombe silencieuse et le retour annuel de la foule.

L'arbre, lui, continue de pousser autour de tout cela.

À Keren, ce n'est peut-être pas Marie qui vit dans un baobab. C'est une histoire entière qui a pris racine autour d'elle.


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