Un désert déclaré vide
Le 13 février 1960, à 7 h 04, une lumière traverse le Sahara près de Reggane. « Gerboise bleue », première bombe atomique française, explose au sommet d’une tour. Sa puissance est généralement évaluée à environ 70 kilotonnes, plusieurs fois celle de Hiroshima. Paris entre dans le club des puissances nucléaires ; l’Algérie, elle, est encore une colonie en guerre.
L’image officielle est celle d’un exploit scientifique accompli dans un désert sans habitants. Or le Sahara n’est pas vide. Des communautés vivent dans les oasis et circulent entre les pâturages. Des militaires, des appelés, des techniciens et des travailleurs algériens construisent et entretiennent les sites. Le nuage ne respecte ni la clôture du champ de tir ni les catégories administratives.
Entre 1960 et 1966, la France effectue dix-sept essais nucléaires en Algérie : quatre atmosphériques près de Reggane, puis treize souterrains à In Ekker, dans le massif du Hoggar. Les derniers ont lieu après l’indépendance de juillet 1962, en vertu des dispositions secrètes et militaires négociées dans les accords d’Évian. Aujourd’hui, le secret ne porte plus sur le nombre des explosions. Il porte sur la cartographie complète des contaminations, les déchets laissés sur place, l’identité des personnes exposées et la réparation qui leur est due.
De Reggane à In Ekker
À la fin des années 1950, la France cherche un terrain assez vaste pour développer sa force de frappe. Le Centre saharien d’expérimentations militaires est installé au sud de Reggane. La zone militaire couvre une superficie immense ; la base-vie accueille des milliers de personnes. Les responsables s’appuient sur des prévisions météorologiques censées diriger les retombées vers des secteurs peu habités.
Gerboise bleue est suivie de Gerboise blanche, rouge puis verte. Les trois dernières charges sont beaucoup moins puissantes, mais l’une est tirée au niveau du sol, configuration susceptible de soulever davantage de poussières contaminées. Les documents déclassifiés et les études ultérieures montrent que les retombées ont voyagé bien au-delà du « point zéro ». Reconstituer les doses individuelles reste pourtant difficile : mesures lacunaires, itinéraires non conservés, alimentation et eau locales rarement suivies.
À In Ekker, le principe change. Les bombes sont placées dans des galeries creusées horizontalement dans le granit du Tan Afella. La forme en colimaçon doit faire s’effondrer la roche et confiner les produits radioactifs. Treize tirs portent des noms de pierres précieuses. Quatre ne sont pas totalement confinés selon les propres rapports français : des gaz, des aérosols ou des laves radioactives s’échappent.
Le plus célèbre est Béryl, le 1er mai 1962. La galerie ne se ferme pas comme prévu. Un panache sort du tunnel devant des responsables militaires et civils réunis pour observer. Des personnes sont contaminées, des secteurs évacués et des images montrent des officiels courant sous le nuage. Parce que des personnalités métropolitaines sont présentes, l’accident laisse une trace plus visible que les expositions ordinaires des travailleurs locaux.
L’indépendance sans la fin des tirs
Les accords d’Évian mettent fin à la guerre et préparent l’indépendance algérienne. Ils permettent aussi à la France de continuer temporairement à utiliser plusieurs installations militaires, dont les sites sahariens. Les clauses précises concernant les essais et les calendriers ne sont pas toutes rendues publiques au moment de la signature.
Cette continuité brouille la chronologie. Les quatre tirs de Reggane ont lieu avant l’indépendance ; une partie des essais d’In Ekker intervient après. Juridiquement, la France agit alors sur un territoire devenu souverain avec l’accord du nouvel État. Politiquement et matériellement, les infrastructures, le personnel, le secret et la décision restent français. Le rapport colonial ne disparaît pas le jour où le drapeau change.
Le dernier essai souterrain algérien, Grenat, est réalisé le 16 février 1966. La France transfère ensuite son programme vers la Polynésie. Les sites sont rétrocédés, mais les modalités de démantèlement et de suivi à long terme restent opaques. Un rapport du Sénat français relevait déjà en 1997 qu’aucun dispositif de contrôle durable de la radioactivité n’avait été prévu lors de la remise des lieux.
Que trouve-t-on encore sur place ?
Les essais laissent plusieurs types de résidus. Autour de Reggane subsistent des sols vitrifiés et contaminés, des fragments métalliques et les traces d’expériences complémentaires menées avec des matières radioactives sans explosion nucléaire. À In Ekker, les galeries contiennent des laves et matériaux irradiés ; les zones de sorties accidentelles exigent une surveillance particulière.
Il existe également des déchets techniques : équipements, ferrailles, câbles, éléments enfouis ou abandonnés. Avec le temps, le vent déplace la poussière et l’activité humaine peut remettre des objets en circulation. Les cartes exactes des enfouissements sont donc essentielles. Dire simplement que le désert dilue tout confond l’immensité d’un territoire avec l’absence de voies d’exposition.
Les sources françaises affirment que des opérations de radioprotection, de démantèlement et de transmission documentaire ont eu lieu. Les autorités et associations algériennes demandent encore des archives complètes, une localisation précise des déchets et une dépollution. Ces affirmations ne s’annulent pas nécessairement : des dossiers peuvent avoir été communiqués sans répondre à toutes les questions opérationnelles, ou rester difficiles à exploiter sans inventaire partagé.
Combien de personnes ont été exposées ?
C’est la question la plus sensible et la moins bien résolue. Les personnels français peuvent parfois prouver leur affectation grâce aux dossiers militaires. Pour les ouvriers algériens, les habitants des oasis et les populations nomades, les listes sont moins complètes. Une personne peut avoir été exposée sans badge dosimétrique, puis avoir développé une maladie des décennies plus tard, loin du site.
Des associations rapportent cancers, pathologies sanguines, infertilité et malformations. Ces témoignages doivent être entendus, mais un décompte de maladies ne suffit pas à établir une dose ni un lien causal individuel. L’UNSCEAR, comité scientifique des Nations unies, constatait qu’il n’existait pas d’information sur les expositions locales consécutives aux tirs de Reggane. Cette absence de données n’est pas la preuve d’une absence d’effets ; elle décrit l’échec du suivi.
La prudence vaut aussi pour les nombres très élevés de victimes parfois cités. Ils peuvent désigner des personnes exposées, malades, décédées ou vivant dans une zone considérée contaminée, catégories qui ne sont pas interchangeables. Une enquête robuste devrait reconstruire les cohortes, les déplacements, les mesures disponibles et les pathologies radio-induites reconnues, tout en publiant ses marges d’incertitude.
Dix-sept explosions, mais davantage d’expériences
Le nombre officiel de dix-sept désigne les essais nucléaires produisant une explosion en chaîne. Il ne résume pas toutes les activités menées au Sahara. Des « expériences complémentaires » ont dispersé ou manipulé des matières radioactives afin d’étudier le comportement d’armes, d’équipements et de protections. Certaines opérations, connues sous des noms de séries techniques, n’apparaissent donc pas dans le décompte que retient le grand public.
Cette distinction est importante pour la dépollution. Un lieu peut ne jamais avoir reçu de bombe nucléaire tout en contenant du plutonium, de l’uranium ou des objets contaminés. Les déchets ne se trouvent pas seulement au point zéro : ils peuvent provenir d’ateliers, de zones d’essai, de véhicules et d’enfouissements. Une cartographie limitée aux dix-sept tirs manquerait une partie du problème.
Elle compte aussi pour les travailleurs. Les personnes chargées de récupérer des instruments, de nettoyer du matériel ou de déplacer des ferrailles pouvaient recevoir une exposition différente de celle du nuage initial. Les dossiers devraient donc retracer les tâches et non seulement la présence sur une base à la date d’une explosion.
Une indemnisation presque inaccessible
La loi française dite Morin crée en 2010 un mécanisme d’indemnisation pour les personnes atteintes de certaines maladies et présentes dans des zones et périodes définies. Le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires examine les demandes. Le dispositif a évolué, notamment sur la présomption de causalité et le niveau d’exposition.
Dans les faits, les demandeurs algériens rencontrent des obstacles considérables : prouver une présence ancienne, obtenir un dossier médical, faire traduire des documents, identifier les ayants droit et saisir une administration étrangère. Le très faible nombre d’indemnisations algériennes ne mesure donc pas le nombre réel de victimes. Il mesure aussi l’étroitesse du chemin documentaire.
En 2026, le Parlement français examine encore des évolutions de la reconnaissance, de l’indemnisation, de l’accès aux archives et de l’état des connaissances sur les essais en Algérie. Le droit n’est donc pas un dossier clos. Chaque réforme révèle ce que la précédente laissait de côté.
Ce que réparer signifie dans un paysage invisible
La contamination nucléaire a une particularité : elle ne se voit pas nécessairement. Un objet rouillé, un sol noirci ou une galerie obturée peuvent sembler inertes tout en exigeant des mesures. À l’inverse, toute maladie observée dans la région ne peut être automatiquement attribuée aux essais. La réparation commence par des instruments communs de vérité.
Il faudrait une cartographie franco-algérienne publiée, des archives techniques accessibles aux chercheurs et aux riverains, une signalisation durable, un suivi sanitaire indépendant et une procédure d’indemnisation praticable depuis l’Algérie. Il faut aussi distinguer décontamination possible et confinement à long terme : certains déchets peuvent être retirés, d’autres nécessitent surveillance et restriction d’accès.
La coopération se heurte au climat diplomatique entre Paris et Alger. Chaque archive devient alors à la fois une donnée technique et un symbole de souveraineté. La France peut invoquer le secret de la défense ; l’Algérie peut présenter la totalité du dossier comme un crime colonial déjà jugé. Entre ces positions, les habitants ont besoin d’informations immédiatement utilisables : où ne pas creuser, quels objets ne pas récupérer, quels examens demander et à quelle institution signaler une anomalie.
Une commission scientifique mixte n’aurait de crédibilité que si elle publiait ses protocoles, ses cartes et ses désaccords. Associer des représentants locaux éviterait que la population soit de nouveau traitée comme simple objet de mesure. Le droit de savoir où se trouve un déchet dangereux n’est pas une concession mémorielle ; c’est une condition élémentaire de sécurité.
Le secret du Sahara était fondé sur deux fictions : un espace vide et un événement terminé au moment de l’explosion. Les habitants démentent la première ; la persistance des radionucléides dément la seconde. Sous le sable, le passé n’est pas seulement mémoriel. Il demeure une question de santé, de souveraineté et de responsabilité matérielle.
Petit lexique
Reggane : oasis du sud-ouest algérien près de laquelle furent réalisés quatre essais nucléaires atmosphériques français entre 1960 et 1961.
In Ekker : site du Hoggar où treize essais souterrains furent effectués entre 1961 et 1966.
Béryl : essai souterrain du 1er mai 1962 dont le confinement échoua partiellement, libérant un panache radioactif.
Dosimétrie : mesure de la dose de rayonnements reçue par une personne ou un milieu.
Loi Morin : loi française de 2010 organisant l’indemnisation de certaines victimes des essais nucléaires.
Sources
- Assemblée nationale, rapport sur les incidences environnementales et sanitaires des essais nucléaires français
- Sénat, rapport sur l’indemnisation des victimes et les archives des essais nucléaires, 2026
- UNSCEAR, rapport 2000, données sur les sites algériens
- Assemblée nationale, question sur les déchets des essais nucléaires en Algérie
- CICR, « Algérie : Point zéro », témoignage filmé sur Reggane