L’indépendance s’arrêtait devant une base sans panneau

En juillet 1962, l’Algérie devient indépendante. Le drapeau français descend des bâtiments publics, l’armée commence à évacuer ses positions et les autorités nouvelles proclament la souveraineté retrouvée. Pourtant, près de Béni Ounif, dans le Sahara occidental, un vaste terrain militaire reste à la disposition de la France.

Son nom de code est B2-Namous. On y expérimente des agents chimiques, des matériels de protection et des méthodes de dispersion. La base n’apparaît pas dans les clauses publiques les plus connues des accords d’Évian. Son maintien relève d’arrangements secrets renouvelés entre Paris et Alger.

Elle ne ferme qu’en 1978, seize ans après l’indépendance. Le scandale n’est pas seulement qu’une ancienne puissance coloniale ait conservé un champ d’essais. C’est que deux États aient pu soustraire pendant des années une activité militaire chimique au débat des populations vivant autour du site et des citoyens au nom desquels les accords étaient conclus.

Le désert était présenté comme vide

B2-Namous se situe au sud de Béni Ounif, non loin de la frontière marocaine. Le terrain offre aux militaires ce qu’ils recherchent : de longues distances, une faible densité de population, un air sec et la possibilité de surveiller les accès.

Le vocabulaire stratégique transforme ces qualités en absence. Une région peu peuplée devient un espace vide ; des circulations pastorales et des localités éloignées disparaissent derrière la taille du polygone. Le risque semble acceptable parce qu’il est rejeté loin des centres politiques.

Le désert ne neutralise pourtant pas un produit chimique. Le vent déplace les aérosols, les sols retiennent des résidus et le personnel doit manipuler munitions, appareils et animaux d’essai. La distance réduit le nombre de témoins ; elle ne supprime ni les opérations ni leurs traces.

La France travaillait sur le chimique avant 1962

Les armées européennes ont développé les gaz de combat pendant la Première Guerre mondiale. La France signe le protocole de Genève de 1925, qui interdit l’emploi à la guerre d’armes chimiques et biologiques. Comme d’autres puissances, elle continue néanmoins à étudier ces armes, leur détection et les moyens de s’en protéger.

Des expérimentations françaises sont menées dans la région saharienne dès la période coloniale. Le dispositif moderne de B2-Namous prend forme après la Seconde Guerre mondiale, au moment où les agents neurotoxiques découverts en Allemagne modifient les programmes militaires.

La distinction entre recherche défensive et offensive devient commode. Tester un masque exige de produire un nuage ; mesurer un détecteur exige un agent réel ; comprendre une munition ennemie peut fournir les connaissances nécessaires à sa reproduction. Le même essai peut recevoir deux justifications selon l’interlocuteur.

Le nom de code organisait l’ignorance

« B2-Namous » ne dit ni gaz, ni Sahara, ni armement. Le code permet de parler de la base dans des notes sans révéler immédiatement sa fonction. Les personnels connaissent ce qui est nécessaire à leur mission ; les élus et le public n’en voient presque rien.

Le secret militaire peut être légitime lorsqu’il protège des opérations ou empêche la prolifération. Ici, il protège aussi une décision politique : conserver après l’indépendance l’accès à un territoire algérien pour un programme que la France n’aurait pas facilement installé près d’une grande ville métropolitaine.

Lorsque l’existence du site est révélée à la presse en 1997, d’anciens responsables confirment les arrangements. Le secret n’a donc pas servi quelques mois à sécuriser une transition. Il a traversé plusieurs présidences, gouvernements et phases des relations franco-algériennes.

Évian possédait des portes publiques et des couloirs secrets

Les accords de mars 1962 organisent le cessez-le-feu, l’autodétermination et les relations futures. Ils prévoient publiquement des facilités militaires temporaires pour la France, notamment à Mers el-Kébir et sur certains sites sahariens.

B2-Namous relève d’une annexe ou d’un arrangement tenu secret. Selon les révélations confirmées par Pierre Messmer, alors ministre français des Armées, la France obtient le maintien du site et négocie ensuite des prolongations en 1967 puis en 1972.

Cette architecture permet aux deux gouvernements de dire vrai de manière incomplète. L’Algérie est souveraine puisqu’elle consent à l’accord ; la France se retire puisqu’elle abandonne la plupart de ses bases. Il manque néanmoins au public la pièce nécessaire pour comprendre l’exception chimique.

Une souveraineté peut consentir sous contrainte

Dire que la France est restée contre la volonté de l’Algérie serait trop simple. Après l’indépendance, les dirigeants algériens négocient, autorisent et renouvellent. Le régime de Houari Boumédiène n’est pas un fantoche colonial.

Mais un consentement étatique ne naît pas hors de l’histoire. En 1962, la France dispose encore des infrastructures, des spécialistes, des forces et d’un poids économique considérable. L’Algérie sort d’une guerre dévastatrice et doit établir son administration. Les négociateurs choisissent parmi des options profondément asymétriques.

Par la suite, la coopération militaire peut procurer des contreparties, des informations ou un levier diplomatique. Le secret protège alors les deux parties : Paris évite d’expliquer son programme ; Alger évite de montrer qu’une base française continue à opérer sur le territoire libéré.

Que testait-on exactement ?

Les sources publiques évoquent des agents vésicants comme l’ypérite, des agents suffocants comme le phosgène et, pour la période moderne, des neurotoxiques tels que le sarin. Des essais portent aussi sur la dispersion, la décontamination, les protections et la résistance de matériels.

L’inventaire complet demeure difficile à établir. Une base peut accueillir des produits actifs, des simulants moins dangereux, des munitions expérimentales et des tests défensifs. Mélanger toutes les opérations sous le mot « gaz » produit un récit spectaculaire mais imprécis.

Il n’existe pas, dans les sources accessibles utilisées ici, de preuve permettant d’affirmer que des habitants algériens ont servi de sujets humains à B2-Namous. L’absence de preuve ne garantit pas l’absence de toute exposition accidentelle ; elle interdit d’ajouter au dossier un crime non documenté.

Le Protocole de Genève n’interdisait pas tout

Le protocole de 1925 interdit l’usage à la guerre, mais il n’établit pas à l’époque un régime complet interdisant le développement, la production et le stockage. Les puissances entretiennent donc des programmes tout en affirmant respecter leur signature.

Cette faille explique la persistance des essais pendant la guerre froide. Chaque camp prétend devoir comprendre les armes de l’autre et préparer la protection de ses troupes. La dissuasion chimique se nourrit de connaissances qu’elle présente comme prudentes.

La Convention sur l’interdiction des armes chimiques, ouverte à la signature en 1993 et entrée en vigueur en 1997, imposera un cadre beaucoup plus large de destruction et de vérification. B2-Namous était fermé depuis près de vingt ans lorsque la France devint partie à ce régime.

Les essais nucléaires ont caché le chimique

Reggane et In Ekker occupent à juste titre une place centrale dans la mémoire des expérimentations françaises en Algérie. Dix-sept essais nucléaires, dont plusieurs après l’indépendance, ont laissé des déchets, des zones contaminées et des demandes de réparation.

Cette histoire visible par ses explosions a fait écran à B2-Namous. Le chimique produit moins d’images spectaculaires. Un nuage expérimental peut se dissiper sans champignon atomique ; les documents restent techniques ; les munitions et les résidus sont retirés ou enterrés.

Les deux programmes appartiennent pourtant à la même géographie politique : utiliser le Sahara colonial, puis négocier le temps nécessaire pour terminer ou prolonger des capacités stratégiques après la souveraineté algérienne.

1978 : fermer ne signifie pas rendre les archives

La base est finalement remise à l’Algérie en 1978 après une opération présentée comme un nettoyage. Ce mot soulève plus de questions qu’il n’en résout. Quels produits ont été détruits ou emportés ? Quels sols ont été analysés ? Quelles normes ont défini un site propre ?

Sans état initial ni inventaire public complet, il est impossible au citoyen de vérifier la restitution. Le secret qui protégeait les essais protège également leur bilan environnemental.

Les archives du Service historique de la Défense signalent aujourd’hui des dossiers relatifs au centre B2-Namous. Leur existence permet une histoire plus précise, mais l’accès, la classification et la dispersion des fonds limitent encore la reconstitution globale.

La révélation de 1997 arrive sans commission publique

En octobre 1997, une enquête de presse révèle l’existence et la longévité du site. Le Monde reprend les confirmations, notamment celles de Pierre Messmer. La France vient alors d’entrer dans l’ère de la Convention chimique.

L’affaire aurait pu déclencher un inventaire bilatéral, des auditions systématiques et une publication des accords. Elle reste pourtant bien moins connue que les essais nucléaires. Les gouvernements ne construisent pas de grand dispositif public spécifique autour de B2-Namous.

Le secret officiel cesse, mais l’opacité documentaire continue. Une révélation médiatique ne remplace pas l’ouverture d’un fonds ni l’évaluation indépendante du terrain.

Le site oblige à regarder aussi Alger

La critique de l’ancienne puissance coloniale ne doit pas effacer la responsabilité du gouvernement algérien après 1962. Les renouvellements secrets ont nécessairement impliqué des responsables au plus haut niveau. La population algérienne n’a pas davantage été consultée par eux que par Paris.

Cette coresponsabilité n’annule pas l’asymétrie coloniale. Elle montre comment un secret né de l’empire peut être repris par l’État indépendant lorsqu’il sert ses propres intérêts stratégiques.

Décoloniser l’histoire de B2-Namous ne consiste donc pas à remplacer un récit français par une légende nationale algérienne. Il faut demander aux deux appareils d’État ce qu’ils ont décidé, testé, nettoyé et tu.

Une base secrète possède plusieurs publics exclus

Les premiers exclus sont les habitants de Béni Ounif et des régions voisines, qui auraient dû connaître la nature des risques. Viennent ensuite les travailleurs et militaires, dont les dossiers d’exposition éventuelle nécessitent une traçabilité. Les citoyens français et algériens ont eux aussi été privés du débat sur la coopération.

Enfin, le secret affecte la recherche internationale sur les armes chimiques. Un programme absent des déclarations publiques fausse l’histoire des doctrines, des stocks et des engagements.

B2-Namous n’est donc pas seulement un lieu isolé. C’est une organisation de l’ignorance, soigneusement répartie selon ce que chacun avait besoin de savoir.

L’empire a survécu sous la forme d’un bail invisible

La France n’administrait plus l’Algérie, ne nommait plus ses gouverneurs et ne pouvait plus se prétendre souveraine. Pourtant, elle conservait au cœur du territoire une capacité exceptionnelle fondée sur la période coloniale.

Le bail secret représente une forme discrète de continuité impériale. Il ne supprime pas l’indépendance ; il en réserve une parcelle à un usage que l’ancien colonisateur définit encore.

Le dossier est percutant précisément parce qu’il échappe aux images habituelles de la domination. Pas de drapeau planté, pas d’annexion proclamée : seulement des conventions confidentielles, une piste contrôlée et des essais que personne n’était censé voir.

Petit lexique

  • B2-Namous : nom de code d’un centre français d’essais chimiques situé près de Béni Ounif, dans le Sahara algérien.
  • Agent vésicant : substance provoquant notamment des brûlures et des lésions de la peau, comme l’ypérite.
  • Agent neurotoxique : substance perturbant gravement le système nerveux, comme le sarin.
  • Simulant : produit utilisé pour reproduire certaines propriétés d’un agent dangereux sans posséder toute sa toxicité.
  • Accords d’Évian : textes de mars 1962 organisant le cessez-le-feu et le passage à l’indépendance algérienne.
  • Convention sur les armes chimiques : traité interdisant développement, production, stockage et emploi de ces armes, avec un régime de vérification.

Sources