Une maison dont le toit est le paysage

Depuis le plateau de Matmata, une habitation peut d’abord ressembler à un grand trou. Le sol ocre s’interrompt sur une cour profonde, presque circulaire. Des portes sombres s’ouvrent dans ses parois. Elles conduisent à des chambres, des réserves et des espaces de travail creusés dans la terre. Un tunnel en pente relie l’ensemble à l’extérieur. Ici, on ne construit pas seulement des murs : on retire de la matière jusqu’à faire apparaître la maison.

Ces habitats du sud tunisien sont souvent qualifiés de « troglodytes ». Le mot attire les comparaisons avec des grottes primitives ou des décors de cinéma. Il masque pourtant une architecture savante, fondée sur la géologie, le climat et l’organisation familiale. La cour apporte lumière et air ; la masse du sol ralentit les variations de température ; les pièces se développent à l’abri du vent et du soleil direct.

Pourquoi commencer par creuser verticalement une fosse, puis horizontalement des chambres ? Parce que la maison résout plusieurs problèmes en un seul geste. Elle fabrique une enveloppe épaisse sans transporter de pierre, organise la vie autour d’un centre protégé et transforme la terre en régulateur thermique. Mais cette efficacité n’explique pas tout : l’habitat porte une histoire amazighe et rurale que la modernisation, les départs et le tourisme ont profondément changée.

Creuser dans la bonne couche

Toutes les terres ne permettent pas une maison souterraine. Le plateau de Matmata présente des couches de sables argileux et de matériaux meubles reposant sur des formations plus dures. La paroi doit pouvoir être excavée avec des outils, conserver une certaine cohésion et rester suffisamment sèche. Une roche trop compacte rend le chantier interminable ; un sol friable ou saturé menace de s’effondrer.

Le creusement vertical crée d’abord le patio, appelé haouch. Les déblais sont évacués, parfois par le futur tunnel d’accès. Une fois la profondeur suffisante atteinte, des pièces sont taillées horizontalement autour de la cour. Leur nombre peut augmenter avec les besoins de la famille, dans les limites de la stabilité du terrain. Des niches et banquettes sont directement façonnées dans les parois.

La cour n’est donc pas un puits fermé. Elle est le cœur extérieur de la maison : on y circule, on y travaille et on y distribue les espaces. Le ciel y reste visible. La lumière frappe le fond et les façades intérieures, tandis que les pièces demeurent en retrait. L’air peut entrer par l’accès, circuler dans la cour et se renouveler dans les ouvertures.

Cette typologie est dite « troglodytique verticale » pour la distinguer des maisons creusées horizontalement dans une falaise. À Matmata, l’habitation s’enfonce depuis une surface relativement plane. Son plan est lisible depuis le ciel mais presque invisible à hauteur d’homme, une discrétion qui a parfois été interprétée comme défensive. La protection contre des incursions a pu compter selon les périodes, mais l’explication climatique et constructive reste centrale.

La terre comme batterie thermique

L’air du désert se réchauffe et se refroidit vite ; une grande masse de terre change de température beaucoup plus lentement. Pendant une journée chaude, la chaleur met du temps à progresser vers les pièces excavées. La nuit, lorsque l’air extérieur chute, la paroi restitue progressivement ce qu’elle a accumulé. Ce décalage amortit les extrêmes.

Le mécanisme porte le nom d’inertie thermique. Il ne signifie pas que l’intérieur possède une température magique et constante en toute saison. Les mesures dépendent de la profondeur, de l’épaisseur de terre, de l’humidité, de la ventilation, de l’occupation et de la météo. Une étude de terrain publiée par des chercheurs de l’université Hosei en 2006 a précisément mesuré les environnements thermiques et aérauliques d’une maison souterraine de Matmata. Elle fournit un appui expérimental à ce que l’expérience quotidienne avait depuis longtemps enseigné aux habitants : le sous-sol réduit l’amplitude ressentie.

La cour joue un rôle complémentaire. Son fond reçoit moins longtemps le rayonnement solaire que le plateau ouvert. Ses parois créent des zones d’ombre qui se déplacent au fil du jour. L’air chaud peut s’élever dans le volume central, tandis que les pièces protégées conservent une ambiance plus stable. En hiver, la terre limite également les pertes rapides vers un air extérieur froid.

Il faut cependant éviter une lecture trop parfaite. Une maison excavée peut souffrir d’humidité, d’un manque de lumière, de ventilation insuffisante ou d’érosion. Les pluies rares mais intenses posent un danger particulier : l’eau qui converge vers une fosse doit être canalisée et évacuée. L’entretien des parois et des enduits est une condition de sécurité, pas une finition facultative.

L’architecture bioclimatique n’est donc pas « sans énergie ». Elle mobilise l’énergie du travail de creusement, celle de l’entretien et un savoir sur le terrain. Son avantage vient de la réduction des besoins de refroidissement et de chauffage, non de l’absence de contraintes.

Une date moins nette que les parois

Les récits sur l’origine des maisons de Matmata divergent. Certaines traditions les font remonter très loin ; des publications situent le développement de cette forme entre les VIIe et XIIe siècles, dans le contexte des conquêtes arabes et des recompositions du peuplement. Les preuves archéologiques et documentaires restent insuffisantes pour assigner une date unique à toutes les habitations.

Cette incertitude ne doit pas être remplie par une légende présentée comme un fait. Une technique peut évoluer pendant des siècles, être agrandie, abandonnée puis reprise. Les maisons visibles aujourd’hui ne sont pas des objets figés au moment de leur invention : leurs entrées, enduits, usages et équipements ont changé.

Le terme « berbère », longtemps employé dans les descriptions touristiques et scientifiques, est aujourd’hui souvent remplacé par « amazigh », autonyme privilégié par de nombreuses personnes concernées. Là encore, aucune étiquette ne résume tous les habitants de Matmata ni toutes leurs trajectoires linguistiques. L’architecture témoigne d’un milieu culturel, mais une forme de maison ne permet pas d’assigner automatiquement une identité à celui qui l’occupe.

La maison organise la famille autour d’une cour partagée. Les pièces peuvent recevoir des fonctions différentes selon les saisons et les générations : dormir, stocker les céréales, cuisiner, tisser, accueillir des animaux ou des visiteurs. Le plan autorise des extensions, mais il traduit aussi une économie rurale. Lorsque les modes de travail, les attentes de confort et la taille des ménages changent, l’avantage de l’habitat peut diminuer.

Quand la ville neuve attire les habitants

Au XXe siècle, une partie de la population a quitté l’ancien habitat pour la Nouvelle Matmata, construite en surface. Les raisons sont multiples : accès aux routes, aux écoles, aux soins, à l’eau courante, à l’électricité et à des maisons correspondant à de nouvelles normes. Les inondations ont également marqué l’histoire locale et renforcé le déplacement vers des secteurs jugés plus sûrs.

Présenter ce départ comme une simple erreur de modernisation serait condescendant. Une maison thermiquement ingénieuse peut rester difficile à adapter à une salle de bains, à un réseau d’assainissement ou à l’accès d’une personne âgée. Une cour profonde implique des marches et un entretien constant. Les jeunes générations peuvent choisir d’autres emplois, loin de l’agriculture du plateau.

À mesure que les habitants partent, l’entretien diminue. Les fissures s’agrandissent, les pluies ravinent la cour et les pièces se ferment. Le patrimoine se dégrade précisément parce qu’il n’est plus quotidiennement habité. Une maison-musée peut conserver des formes, mais perd une partie des gestes qui les rendaient fonctionnelles.

La recherche architecturale décrit ainsi un équilibre difficile entre les espaces du passé et les besoins du présent. Sauvegarder ne signifie pas obliger des familles à vivre sans les services qu’elles souhaitent. Cela peut passer par des relevés précis, une aide à la restauration, des adaptations techniques discrètes et la possibilité pour les propriétaires de choisir les usages.

Le tourisme entre revenu et décor

Matmata est devenue célèbre bien au-delà de la Tunisie grâce au cinéma et aux circuits touristiques. Certaines maisons accueillent des visiteurs ou ont été transformées en hébergements. Cette visibilité apporte des revenus et peut financer l’entretien. Elle tend aussi à réduire l’architecture à une curiosité : dormir « comme dans une grotte », photographier la cour, repartir sans comprendre la vie rurale qui l’a produite.

Le décor de science-fiction est particulièrement envahissant. Il a rendu des lieux reconnaissables, mais inverse parfois l’ordre des influences : ce n’est pas Matmata qui imite un monde imaginaire ; le cinéma a utilisé une architecture existante parce qu’elle semblait extraordinaire à un regard extérieur. L’habitat ne gagne rien à être présenté comme un accessoire abandonné après le tournage.

Le tourisme modifie également l’intérieur. Pour loger davantage de clients, on peut élargir des passages, cimenter des surfaces ou ajouter des équipements. Certaines adaptations prolongent le bâtiment ; d’autres altèrent la respiration des parois et l’organisation originale. Le matériau moderne le plus solide n’est pas toujours compatible avec une terre ancienne.

La question économique est donc aussi une question de contrôle. Qui reçoit le prix d’entrée ? Qui possède la maison ? Qui décide de ce qui est montré et restauré ? Une patrimonialisation durable devrait rémunérer les habitants et les artisans qui maintiennent le savoir, plutôt que transformer leur cadre de vie en image gratuite.

Ce que Matmata enseigne vraiment

Face au réchauffement, les maisons enterrées sont souvent présentées comme une solution prête à copier. Leur principe mérite l’attention : utiliser l’inertie du sol, réduire les surfaces exposées et créer de l’ombre peut limiter les besoins de climatisation. Mais reproduire la forme sans le site serait une caricature.

Le comportement thermique dépend de la nature du terrain, du régime des pluies et de la profondeur de la nappe. Dans une région humide, une construction souterraine exige une étanchéité et une ventilation différentes. Dans un tissu urbain dense, creuser une grande cour circulaire consomme du terrain et soulève des questions structurelles. Les règles de sécurité contemporaines ajoutent des sorties, des garde-corps et des calculs que l’habitat ancien ne formalise pas de la même façon.

La leçon la plus féconde n’est pas « construisons tous sous terre ». C’est : commençons par le climat et le matériau disponible avant de dessiner la machine qui corrigera le bâtiment. Matmata montre une architecture où la protection solaire, la masse thermique, la ventilation et l’usage des espaces sont pensés ensemble.

Elle rappelle aussi que l’efficacité n’assure pas la transmission. Une maison peut être brillante sur le plan thermique et abandonnée pour des raisons sociales. La conserver exige donc de travailler sur l’eau, l’accès, les revenus et le statut foncier autant que sur les parois.

Le trou initial n’est finalement pas un vide. C’est une pièce extérieure, un capteur de lumière, un distributeur d’air et le centre d’une vie domestique. En retirant de la terre, les bâtisseurs de Matmata ont ajouté un climat habitable.

Petit lexique

  • Troglodytique vertical : habitat excavé depuis le haut autour d’une cour creusée, par opposition à une cavité ouverte horizontalement dans une falaise.
  • Haouch : cour centrale autour de laquelle s’organisent les pièces ; le terme connaît des usages plus larges au Maghreb.
  • Inertie thermique : capacité d’un matériau massif à absorber et restituer lentement la chaleur, en retardant les variations de température.
  • Amplitude thermique : écart entre une température haute et une température basse pendant une période donnée.
  • Architecture vernaculaire : forme bâtie issue de savoirs locaux, de matériaux disponibles et d’adaptations progressives aux usages et au milieu.

Sources