Deux réseaux d’eau qui ne connaissent pas la même pénurie
Dans le bassin minier de Gafsa, au sud-ouest de la Tunisie, des habitants attendent parfois le retour de l’eau au robinet tandis que les laveries de phosphate doivent continuer à fonctionner. L’image donne l’impression d’un choix brutal : boire ou produire. La réalité est moins simple, mais son résultat reste profondément politique.
La Compagnie des phosphates de Gafsa, CPG, dispose de forages et d’un réseau industriel distinct de celui de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux, la Sonede. Le minerai extrait contient des impuretés ; il doit être lavé avec d’importants volumes d’eau avant d’être transporté et transformé.
Les ménages et la mine ne se disputent pas toujours le même tuyau. Ils puisent toutefois dans des ressources souterraines liées, dans une région aride où les nappes se renouvellent lentement. Le secret est là : la pénurie apparaît domestique, alors qu’une part de la décision se trouve derrière les compteurs industriels.
Pourquoi lave-t-on une roche dans une région sèche ?
Le phosphate brut n’a pas immédiatement la qualité requise pour l’industrie des engrais. Après l’extraction, il est concassé puis enrichi. Le lavage sépare une partie de l’argile et d’autres éléments.
Cette étape consomme beaucoup d’eau. Une partie peut être récupérée dans des bassins, mais l’évaporation, l’humidité du produit et les boues entraînent des pertes. Plus la qualité du minerai diminue ou plus la production augmente, plus la tension sur la ressource peut croître.
À Gafsa, les pluies sont faibles et irrégulières. L’agriculture, les villes et l’industrie dépendent fortement des nappes profondes.
La contradiction n’est pas née d’une erreur récente. Le complexe a été construit autour du gisement : l’eau a dû s’adapter à la mine, alors qu’un aménagement fondé sur la disponibilité hydrique aurait peut-être posé la question dans l’ordre inverse.
Comment la colonisation a-t-elle relié la nappe au port ?
Le vétérinaire militaire français Philippe Thomas identifie le potentiel phosphatier de la région dans les années 1880. En 1897, la Compagnie des phosphates et du chemin de fer de Gafsa est créée sous le protectorat français. Son nom résume le système : extraire le minerai et construire la voie qui l’emmène vers le port de Sfax.
Les villes minières de Métlaoui, Redeyef, Moularès et Mdhilla se développent autour de cette économie. La compagnie organise le travail, le logement, les déplacements et l’accès aux services. La région devient indispensable aux recettes du pays, mais dépendante d’un employeur et d’un produit.
Après l’indépendance, l’entreprise est tunisifiée puis intégrée à un groupe public. Le phosphate cesse d’être une ressource contrôlée par une société coloniale étrangère. La géographie productive survit pourtant : extraction à Gafsa, transport ferroviaire, transformation ou exportation vers la côte.
L’eau souterraine devient un maillon invisible de ce corridor. Chaque tonne exportée contient aussi l’empreinte d’une nappe que le train ne montre pas.
Combien d’eau l’industrie utilise-t-elle réellement ?
Les chiffres varient selon l’année, le volume extrait, le minerai et la proportion d’eau recyclée. Une étude publiée en 2018 et reprise dans une enquête du réseau ARIJ estime qu’une production de 12,5 millions de tonnes nécessiterait entre 18 et 20 millions de mètres cubes par an pour le lavage.
Dans les conditions étudiées, ce volume représenterait environ 72 % des prélèvements dans les nappes profondes et 48 % de l’ensemble des ressources en eau de la région. Ces pourcentages ne doivent pas être transformés en mesure éternelle : la production effective a souvent été bien inférieure, et les méthodes peuvent évoluer.
Ils donnent néanmoins l’échelle du problème. La CPG n’est pas un usager marginal. Ses choix de production, de recyclage et de forage peuvent modifier l’équilibre régional.
L’absence de séries publiques simples, détaillant par site les prélèvements, le recyclage et les rejets, empêche les habitants de vérifier comment l’effort de restriction est partagé.
Pourquoi les robinets se coupent-ils alors que la mine pompe ?
Une coupure domestique peut avoir plusieurs causes : baisse de la nappe, panne, fuite, capacité insuffisante d’un réservoir, consommation estivale ou mauvaise pression. Il serait faux d’attribuer chaque interruption directement à une laverie de phosphate.
Mais les systèmes se rencontrent sous terre. Si de puissants forages industriels abaissent durablement une nappe déjà surexploitée, les captages d’eau potable deviennent plus coûteux et plus fragiles. La salinité ou la concentration de certains éléments peut également augmenter lorsque le niveau baisse.
Une enquête d’ARIJ publiée en septembre 2026 décrit des pénuries récurrentes entre 2019 et 2026 dans plusieurs villes du bassin. Elle s’appuie sur des documents administratifs, des mesures, des témoignages et une mission d’audit d’août 2025 faisant état d’une surveillance insuffisante et d’une surexploitation.
La causalité doit être établie site par site. La coexistence d’une eau industrielle sécurisée et d’un service domestique intermittent suffit cependant à poser une question de priorité publique.
La CPG est-elle une entreprise étrangère ?
Non. C’est un groupe public tunisien. Les revenus, les emplois et les exportations appartiennent à l’économie nationale. Présenter le conflit comme la poursuite intacte d’un pillage français serait historiquement séduisant, mais factuellement faux.
La persistance coloniale se trouve ailleurs : dans une région spécialisée pour fournir une matière première, dans un chemin de fer tourné vers la côte et dans une hiérarchie où la continuité de la production est traitée comme une nécessité nationale. L’État indépendant a hérité ce système, l’a nationalisé et en dépend désormais.
Cette propriété publique complique la contestation. Les habitants qui demandent moins de prélèvements peuvent être accusés de menacer les emplois et les devises du pays. Les salariés, eux, vivent souvent dans les mêmes quartiers touchés par les coupures.
Le conflit n’oppose donc pas simplement une compagnie extérieure à une population locale. Il traverse les familles et l’État lui-même.
Que révèle la révolte du bassin minier de 2008 ?
En janvier 2008, la publication des résultats d’un concours de recrutement à la CPG déclenche un mouvement à Redeyef. Des candidats et des familles dénoncent le favoritisme et la manipulation des listes dans une région où un emploi minier peut déterminer l’avenir d’un foyer.
La protestation s’étend pendant plusieurs mois. Chômeurs diplômés, veuves de mineurs, syndicalistes et habitants réclament travail, dignité et redistribution. Le pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali répond par la répression, les arrestations et des procès.
Le mouvement est considéré comme un prélude à la révolution de 2011. Il montre le paradoxe de Gafsa : une région produit une richesse stratégique sans recevoir des services à la hauteur de cette contribution.
L’eau prolonge aujourd’hui cette question. Après l’emploi, c’est l’accès à une ressource vitale qui mesure la place réelle du bassin dans le contrat national.
La pollution est-elle distincte de la pénurie ?
Oui, même si les deux problèmes se renforcent. Prélever trop d’eau réduit la quantité disponible. Rejeter des boues ou laisser migrer certains contaminants dégrade sa qualité. Une nappe peut ainsi exister sans être potable ou économiquement traitable.
Des études et analyses citées dans l’enquête d’ARIJ signalent, selon les zones, des concentrations préoccupantes de fluorures ou d’éléments toxiques. Elles appellent une surveillance indépendante. Elles ne permettent pas d’attribuer automatiquement chaque résultat à une seule installation : la géologie naturelle, l’agriculture, les réseaux d’assainissement et d’autres activités interviennent aussi.
Il faut également distinguer Gafsa de Gabès. À Gafsa, le cœur du sujet est l’extraction et le lavage. À Gabès, sur la côte, la transformation chimique du phosphate et les rejets de phosphogypse produisent un autre conflit environnemental.
Confondre les sites rend le récit spectaculaire, mais empêche d’identifier les responsables et les solutions propres à chaque étape.
Pourquoi augmenter la production maintenant ?
La Tunisie cherche à retrouver les volumes élevés d’avant 2011. Le phosphate apporte des devises, alimente le Groupe chimique tunisien et soutient des milliers d’emplois directs ou indirects. Dans une économie en difficulté, laisser du minerai sous terre paraît coûteux.
Le gouvernement annonce donc régulièrement des objectifs ambitieux. Pour les atteindre, il faut réhabiliter les équipements, sécuriser le chemin de fer, réduire les blocages sociaux et fournir davantage d’eau aux laveries.
Cette relance peut aggraver la pression si l’efficacité hydrique n’augmente pas au même rythme. Les projets de dessalement, de transfert d’eau, de transport du phosphate par pulpe et de modernisation du recyclage ont connu des retards. Certains déplacent d’ailleurs le problème : un pipeline de pulpe économise des trains, mais transporte aussi de l’eau.
Un objectif de tonnage sans budget hydrique public revient à annoncer la production avant de dire qui supportera son coût.
Pourquoi les données restent-elles si difficiles à comparer ?
Les statistiques minières indiquent les tonnes produites, les exportations et les recettes. Les données d’eau sont dispersées entre la CPG, les autorités hydrauliques, la Sonede et les gouvernorats.
Les unités compliquent encore le contrôle : volume pompé, volume consommé, eau recyclée, capacité autorisée ou prélèvement réel ne désignent pas la même chose. Une moyenne annuelle peut cacher un forage critique pendant l’été.
Sans compteurs accessibles et séries par laverie, le débat repose sur des annonces contradictoires. La compagnie peut mettre en avant ses investissements dans le recyclage ; les habitants peuvent constater des coupures ; aucun tableau commun ne permet de relier les deux.
Cette opacité est le mécanisme secret le plus actuel. Elle transforme une décision mesurable en fatalité climatique.
L’eau de la mine pourrait-elle servir aux habitants ?
Pas directement dans tous les cas. Les débits, la qualité, la pression et les traitements nécessaires diffèrent. Un forage industriel ne peut pas être branché sans contrôle au réseau potable. Certaines eaux de procédé sont impropres à la consommation.
La CPG pourrait cependant réduire ses prélèvements d’eau douce par davantage de recyclage, réparer ses pertes, publier ses compteurs et financer des ressources alternatives. Des eaux usées traitées ou dessalées peuvent convenir à certains usages industriels si les investissements et l’énergie sont disponibles.
L’État doit en parallèle améliorer le réseau domestique. Imputer toutes les défaillances à la mine dispenserait la Sonede et les autorités de réparer les fuites ou d’anticiper la croissance urbaine.
La bonne question n’est pas de transférer un tuyau, mais d’établir une allocation où l’eau potable dispose d’une priorité opposable, vérifiable même lorsque la production doit augmenter.
À quoi ressemblerait un contrat hydrique honnête ?
Chaque site minier devrait publier mensuellement ses prélèvements par forage, la profondeur des nappes, les volumes recyclés et la qualité des rejets. Les mêmes indicateurs devraient être disponibles pour l’eau potable et l’agriculture. Un organisme indépendant pourrait déclencher des seuils de réduction en période critique.
Les projets de relance devraient comporter un bilan hydrique préalable : aucune hausse de tonnage sans ressource nouvelle ou économie équivalente. Les communautés auraient ainsi la possibilité de discuter des chiffres avant les travaux, pas après les coupures.
Enfin, une part clairement identifiée des revenus du phosphate devrait financer l’accès à l’eau dans le bassin qui le produit. Ce ne serait pas une faveur sociale, mais le paiement visible d’un coût industriel.
À Gafsa, la roche est lavée parce que sa valeur est comptée. L’eau reste conflictuelle parce que sa valeur sociale est rarement inscrite dans le même bilan. Le vrai secret n’est pas que la mine consomme de l’eau. C’est qu’un pays peut mesurer chaque tonne de phosphate tout en laissant ses citoyens deviner combien de leur nappe est partie avec elle.
Petit lexique
- CPG : Compagnie des phosphates de Gafsa, entreprise publique chargée de l’extraction et de l’enrichissement du minerai.
- Laverie : installation où le phosphate est séparé de certaines impuretés, notamment grâce à l’eau.
- Nappe profonde : réserve d’eau souterraine généralement lente à se renouveler.
- Phosphogypse : résidu issu de la transformation chimique du phosphate, principalement associé aux sites industriels côtiers.
- Sonede : entreprise publique tunisienne chargée de la production et de la distribution d’eau potable.
- Stress hydrique : situation où les besoins en eau approchent ou dépassent les ressources disponibles.
Sources
- ARIJ, Rock Phosphate Washing: A Tunisian Industry Depleting Gafsa Groundwater, enquête publiée le 17 septembre 2026.
- Compagnie des phosphates de Gafsa, données institutionnelles sur les sites miniers, la production et les projets environnementaux.
- Ministère tunisien de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, rapports sur les nappes du gouvernorat de Gafsa.
- Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, études sur le bassin minier, les mouvements sociaux et la justice environnementale.
- Larbi Chouikha et Éric Gobe, travaux sur le mouvement du bassin minier de Gafsa de 2008.
- Instance Vérité et Dignité, auditions et décisions relatives aux violations commises dans le bassin minier.