Le paysage paraît vide parce qu’on l’a raconté ainsi

Sur les photographies du Ngorongoro, le regard glisse vers les troupeaux sauvages, le cratère et les plaines. Les habitants disparaissent du cadre. Pourtant, des pasteurs maasai vivent depuis des générations dans cet espace du nord de la Tanzanie. Le conflit actuel ne met donc pas simplement la nature face à une population arrivée trop tard. Il oppose deux manières de définir un territoire : un écosystème habité et façonné par le pastoralisme, ou une réserve dont la valeur dépend de l’impression qu’elle serait sans humains.

Depuis 2022, le gouvernement tanzanien organise le départ d’habitants de l’Aire de conservation du Ngorongoro vers Msomera, à plusieurs centaines de kilomètres. Il présente ces déplacements comme volontaires et nécessaires pour sauver un site soumis à la croissance de la population et du bétail. Des organisations maasai, des ONG et des experts des Nations unies soutiennent au contraire que la réduction des services, les restrictions et la pression administrative rendent le consentement illusoire.

À quelques dizaines de kilomètres, Loliondo connaît un autre conflit, lié à la délimitation d’une réserve de chasse. Les deux dossiers se répondent mais ne doivent pas être confondus. C’est précisément leur répétition qui révèle un mécanisme plus ancien : la conservation forteresse, héritée de l’époque coloniale, continue de traiter la présence pastorale comme une anomalie à corriger.

Le parc du Serengeti a déplacé sa frontière humaine

Sous l’administration britannique, le Serengeti fut progressivement transformé en parc. La protection de la faune reposait sur une idée importée : pour être authentiquement sauvage, un espace devait être séparé des activités humaines. Cette doctrine ignorait que la mobilité des troupeaux, les feux contrôlés et l’usage saisonnier des pâturages avaient longtemps coexisté avec les migrations animales.

À la fin des années 1950, les Maasai furent exclus du parc national du Serengeti et orientés vers le Ngorongoro. L’Aire de conservation créée en 1959 devait constituer un compromis : protéger la faune et les paysages tout en autorisant les habitants à poursuivre le pastoralisme. Le Ngorongoro devint ainsi un espace à usages multiples, et non un parc théoriquement vide.

Cette promesse est essentielle. Des familles n’ont pas seulement été déplacées une première fois ; elles ont accepté le nouvel espace parce qu’on leur assurait qu’elles pourraient y vivre. Lorsque l’administration contemporaine affirme que leur présence menace désormais le site, elle transforme le refuge négocié d’hier en problème d’aujourd’hui.

La population a effectivement augmenté. Les estimations officielles évoquent plus de 100 000 habitants, contre environ 8 000 à la création de l’aire. Le nombre de têtes de bétail, les cultures, les routes et les besoins scolaires ou sanitaires ont également évolué. Ce constat démographique ne décide cependant pas, à lui seul, de la solution. On peut réguler les usages avec les habitants, investir dans les services et adapter le pastoralisme ; ou rendre la vie impossible jusqu’au départ.

Msomera et le sens disputé du mot volontaire

Le programme de relocalisation a commencé en juin 2022. Le gouvernement construit à Msomera des maisons, des routes, des écoles, des points d’eau et des équipements de santé. Il affirme que les familles s’inscrivent librement, reçoivent une maison de trois chambres, des parcelles résidentielles et agricoles, des espaces de pâturage ainsi qu’une compensation. Des communiqués officiels donnent la parole à des résidents satisfaits de leurs nouvelles conditions.

Ces avantages ne doivent pas être effacés du récit. Certaines personnes peuvent souhaiter partir, bénéficier d’un logement plus accessible et préférer les services de Msomera. Les critiques ne prouvent pas que chaque déplacement individuel est forcé.

Le désaccord porte sur le contexte du choix. Des organisations ont documenté la restriction de permis de construire, l’accès plus difficile à la santé ou à l’éducation et la limitation d’activités de subsistance dans le Ngorongoro. Lorsque l’État investit massivement sur le site d’arrivée tout en laissant se dégrader les services sur le site de départ, signer un formulaire ne suffit pas à établir un consentement libre.

Le Contrôleur et auditeur général de Tanzanie avait lui-même relevé, pour la première phase, la lenteur des départs, le coût élevé, les difficultés logistiques et la résistance de communautés. Son rapport mentionnait un projet concernant potentiellement 22 000 ménages, environ 110 000 personnes et 750 000 animaux domestiques. Une telle échelle dépasse le déménagement ponctuel : elle recompose un peuple pastoral, ses parcours et son économie.

À Msomera, une terre n’était pas vide non plus

Le lieu d’accueil a ses propres habitants, détenteurs de droits et d’usages. Des critiques du programme affirment que des villageois de Msomera ont vu des terres réaffectées aux nouveaux arrivants sans consultation ou compensation suffisante. Un rapport parlementaire tanzanien a relevé l’existence de titres coutumiers dans la zone de planification et la nécessité de les annuler, ainsi que des obstacles liés au statut de certaines terres.

Cette situation montre le danger d’une politique qui décrit chaque destination comme disponible. En déplaçant des habitants au nom de la protection d’un territoire, on peut créer un nouveau conflit foncier dans un autre. Les nouveaux arrivants et les résidents antérieurs risquent alors d’être opposés, alors que les décisions ont été prises au-dessus d’eux.

Pour des pasteurs, la superficie inscrite sur un document ne dit pas tout. La qualité saisonnière du pâturage, les points d’eau, les couloirs de déplacement et la capacité d’affronter une sécheresse comptent davantage qu’un nombre d’hectares. Une exploitation agricole fixe ne remplace pas nécessairement un réseau pastoral. La compensation d’une maison ne rembourse pas automatiquement la perte d’une géographie sociale.

Loliondo n’est pas Ngorongoro

En juin 2022, de violents affrontements ont accompagné la démarcation d’une zone de 1 500 kilomètres carrés à Loliondo, près de la frontière kényane. Le gouvernement a ensuite créé la Pololeti Game Reserve. Il soutient que la zone doit être protégée, qu’aucun village légal n’y est supprimé et que les droits des habitants sont respectés. Des représentants maasai et des organisations de défense des droits affirment au contraire qu’il s’agit de terres villageoises utilisées pour le pâturage et que la démarcation a été imposée avec arrestations, blessures et déplacements.

Loliondo relève d’un statut foncier et administratif différent de l’Aire de conservation du Ngorongoro. Le confondre avec le programme de Msomera produit des erreurs : tous les habitants ne sont pas soumis au même mécanisme, et toutes les restrictions ne viennent pas de la même autorité.

Mais les deux conflits partagent une représentation. Le pastoralisme est décrit comme une pression qui augmente ; le tourisme et la conservation comme une valeur qui doit être sanctuarisée. Les revenus tirés de la faune, des safaris et de la réputation internationale du paysage donnent à l’État un intérêt direct à contrôler ce qui reste visible dans la réserve.

Une conservation sans habitants, mais avec des visiteurs

L’effacement humain n’aboutit pas nécessairement à l’absence d’activité. Les hôtels, les véhicules de safari, les routes, les pistes, les postes de garde et les infrastructures touristiques occupent eux aussi l’espace. Ils sont plus facilement classés comme compatibles avec la conservation parce qu’ils produisent des recettes et correspondent à l’image attendue par les visiteurs.

Cette asymétrie est le secret du modèle. La pression écologique du bétail est comptée ; celle du tourisme est gérée comme une ressource. Les habitants sont invités à prouver que leur présence ne dérange pas la nature, tandis que l’industrie touristique bénéficie d’un présupposé d’utilité. Or un nombre croissant de visiteurs peut lui aussi consommer de l’eau, produire des déchets, fragmenter des habitats et modifier le comportement animal.

Reconnaître cette contradiction ne signifie pas nier les problèmes de surpâturage ou idéaliser toutes les pratiques anciennes. Le climat change, les mobilités sont contraintes par les frontières, et la population humaine comme animale augmente. Une gestion sérieuse doit mesurer les effets réels de chaque usage. Elle ne peut pas choisir à l’avance lequel sera considéré comme culturel et lequel comme destructeur.

L’Unesco ne peut plus regarder seulement le cratère

Le Ngorongoro est inscrit au patrimoine mondial pour ses valeurs naturelles et culturelles. Ce double statut devrait protéger à la fois l’écosystème, les sites archéologiques et les communautés associées au paysage. Pendant longtemps, la renommée internationale a pourtant renforcé la priorité donnée à l’intégrité visuelle et écologique du site.

En 2025, le Comité du patrimoine mondial a demandé une mission de suivi réactif. Dans une déclaration de 2026, l’Unesco a rappelé que toute action devait respecter les droits, la dignité et les moyens de subsistance des Maasai. Cette intervention reste prudente : l’organisation ne tranche pas chaque accusation et coopère avec l’État tanzanien. Elle indique néanmoins que la conservation d’un bien mondial ne peut être évaluée uniquement au nombre d’animaux sauvages.

Des rapporteurs spéciaux des Nations unies ont adressé au gouvernement des communications détaillant des allégations d’expulsions forcées, de restrictions de services et de violations des droits. Ces communications sont des demandes d’explication, pas des décisions judiciaires. Le gouvernement rejette les accusations de déplacement forcé et affirme agir dans le respect des droits humains. La contradiction doit être conservée : elle permet de voir quelles preuves manquent encore.

Protéger avec ceux qui vivent là

Une autre politique commencerait par reconnaître les Maasai comme détenteurs de droits et coproducteurs du paysage, non comme bénéficiaires tolérés. Elle publierait les études écologiques qui justifient les seuils de population ou de bétail, comparerait l’impact du tourisme et garantirait des services sans les utiliser comme levier. Tout départ serait précédé d’une information indépendante, d’un délai réel, d’un accès au conseil juridique et d’une possibilité de retour ou de recours.

Elle sécuriserait également les droits des habitants de Msomera. Elle considérerait les routes pastorales, l’eau et les sécheresses dans la compensation. Enfin, elle ferait participer les communautés aux revenus et aux décisions de conservation, y compris au contrôle des opérateurs touristiques.

La grande ruse de la conservation forteresse est de faire passer une décision politique pour une exigence de la nature. Les animaux ne demandent pas de maisons démolies, de dispensaires éloignés ni de titres fonciers annulés. Ce sont des institutions humaines qui choisissent les limites, les activités autorisées et les personnes visibles.

Au Ngorongoro, la question n’est pas de choisir entre les Maasai et la faune. Elle est de savoir pourquoi un paysage mondialement célébré ne pourrait être protégé qu’en effaçant ceux dont l’histoire a contribué à le rendre possible.

Petit lexique

Conservation forteresse — Modèle de protection qui sépare un espace naturel de ses habitants et restreint fortement leurs usages.

Ngorongoro Conservation Area — Aire tanzanienne à usages multiples créée en 1959, distincte d’un parc national classique.

Loliondo — Division du district de Ngorongoro où un conflit foncier distinct entoure la réserve de Pololeti.

Msomera — Village de la région de Tanga choisi pour accueillir des habitants quittant le Ngorongoro.

Consentement libre, préalable et éclairé — Principe exigeant qu’une communauté décide sans contrainte, avant une mesure et avec une information complète.

Sources

  • Unesco, « UNESCO statement on the Ngorongoro Conservation Area », 2026 : https://www.unesco.org/en/articles/unesco-statement-ngorongoro-conservation-area
  • Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, communication AL TZA 3/2024 : https://spcommreports.ohchr.org/TMResultsBase/DownLoadPublicCommunicationFile?gId=29407
  • Gouvernement de Tanzanie, Bureau du Premier ministre, présentation de la relocalisation volontaire à Msomera, 7 mars 2023 : https://www.pmo.go.tz/news/waziri-mkuu-rais-samia-anataka-kuona-mabadiliko-sekta-ya-mifugo
  • National Audit Office of Tanzania, Annual General Report for Audit of Public Authorities 2021/22 : https://www.nao.go.tz/uploads/Annual_General_Report_for_Audit_of_Public_Authorities_FY_2021-22.pdf
  • Chris Huggins et al., « Making land grabbable: Stealthy dispossessions by conservation in Ngorongoro Conservation Area », 2022 : https://doi.org/10.1111/joac.12468