Un massacre certain, un nombre introuvable
Le 16 juin 1960, des milliers d’habitants convergent vers le siège de l’administration portugaise à Mueda, sur le plateau makonde du nord du Mozambique. Ils viennent écouter des représentants revenus du Tanganyika, réclamer davantage d’autonomie et dénoncer les contraintes qui pèsent sur leur travail. La réunion tourne court. Deux porte-parole sont arrêtés. La foule proteste. Des soldats ouvrent le feu.
Plus de soixante ans après, personne ne conteste sérieusement qu’un massacre a eu lieu. Pourtant, son bilan oscille entre une poignée de morts dans les premiers récits administratifs et environ 600 victimes dans la mémoire nationaliste mozambicaine. Cet écart vertigineux n’est pas un simple problème de calcul. Il révèle la manière dont un pouvoir colonial fabrique une version minimale, puis dont un État indépendant transforme un traumatisme en acte de naissance.
L’enquête ne peut donc pas choisir confortablement un chiffre et refermer le dossier. Elle doit expliquer pourquoi les morts ont été si mal comptés, quelles voix furent empêchées de parler et comment une vérité politique peut demeurer forte lorsque la précision statistique reste hors d’atteinte.
Le plateau du coton forcé
Mueda se trouve au Cabo Delgado, à la frontière du Tanganyika britannique. Les Makonde vivent des deux côtés d’une ligne tracée par les puissances européennes. Les déplacements et les parentés la rendent bien moins étanche que ne le voudrait Lisbonne.
Au Mozambique, l’État colonial portugais impose l’impôt, le travail contractuel et des cultures obligatoires. Le coton est au cœur du mécontentement. Des paysans doivent le produire dans des conditions et à des prix qui profitent aux compagnies concessionnaires. Les hommes partent aussi travailler dans les plantations du Tanganyika, où ils rencontrent syndicats, associations et idées indépendantistes.
Deux organisations apparaissent parmi les migrants : la MANU, Mozambique African National Union, et la Sociedade dos Africanos de Moçambique. Leurs objectifs et leurs méthodes ne se confondent pas toujours. Certains militants demandent l’amélioration des conditions de vie ou une autonomie locale ; d’autres envisagent déjà l’indépendance. L’administration portugaise réduit volontiers cette pluralité à une agitation venue de l’étranger.
En 1960, l’Afrique change vite. Dix-sept pays deviennent indépendants cette année-là. Le Tanganyika se prépare à le devenir. Mais le régime de Salazar affirme que le Mozambique n’est pas une colonie : il serait une « province d’outre-mer » inséparable du Portugal. Cette fiction juridique permet de présenter toute revendication nationale non comme une négociation politique, mais comme une atteinte à l’unité du pays.
La réunion qui devient piège
Les militants Faustino Vanomba et Kibiriti Diwane, revenus du Tanganyika, cherchent à négocier avec les autorités. Une rencontre est annoncée à Mueda. La perspective attire une foule immense devant le bâtiment administratif. Elle vient entendre ce que le gouverneur du district, Teixeira da Silva, répondra aux revendications.
Les récits divergent sur les paroles exactes, le nombre de participants et la séquence des gestes. Ils convergent sur le basculement : les représentants sont arrêtés, la foule exige leur libération, l’administration fait intervenir ses forces. Selon plusieurs témoignages, de l’argent est jeté ou proposé pour disperser les présents, geste perçu comme une humiliation. Des pierres peuvent avoir été lancées. Puis les armes à feu répondent à une population qui ne dispose pas d’une puissance comparable.
Les tirs résultent d’un dispositif dans lequel l’autorité, la police et l’armée considèrent la réunion comme un danger avant même qu’elle ne commence. Arrêter les porte-parole au milieu de leurs soutiens provoque une confrontation sans issue honorable.
Le mot « émeute », employé par le pouvoir, inverse ensuite la scène. Il place au premier plan les mouvements de la foule et relègue la décision de tirer au rang de réponse nécessaire. Or la question décisive reste celle de la disproportion : pourquoi une administration réputée souveraine ne possède-t-elle d’autre langage que l’arrestation et les balles face à une demande politique ?
Quatorze, seize, plusieurs centaines
Les premières versions portugaises donnent des bilans très faibles, souvent quatorze ou seize morts selon les documents et les reprises. La tradition portée ensuite par le FRELIMO retient environ 600 victimes. Entre ces nombres, il n’existe ni registre complet, ni liste nominative unanimement reconnue, ni enquête médico-légale indépendante.
Le faible bilan colonial n’est pas neutre. L’administration contrôle le terrain, les communications, les soins et les rapports. Elle a intérêt à transformer une tuerie politiquement explosive en incident limité. Dans une dictature qui censure la presse et nie jusqu’à l’existence d’un problème colonial, compter peu protège la doctrine officielle.
Le chiffre de 600 n’est pourtant pas facile à vérifier. Il circule à partir de récits militants, de témoignages et d’une mémoire collective recueillie après les faits. Des corps auraient été emportés, enterrés rapidement ou jetés dans des ravins ; les familles dispersées n’ont pas produit un décompte centralisé. La commission d’enquête des Nations unies venue au Mozambique après la révolution portugaise de 1974 entend parler d’environ 500 morts, mais précise que les informations sont indirectes et insuffisantes pour conclure.
Dire cela ne revient pas à partager la différence et à inventer un chiffre moyen. Cela signifie que l’archive fut rendue incomplète par ceux qui détenaient les armes et l’administration, puis que la mémoire de libération a choisi un nombre capable d’exprimer l’ampleur ressentie. L’incertitude est une donnée historique, pas une permission de nier le massacre.
La preuve que l’archive ne contient pas
Une liste de victimes permettrait de comparer les récits. Mais Mueda est précisément le type d’événement où la bureaucratie coloniale produit beaucoup de papier autour de ce qu’elle veut le moins documenter. Les rapports parlent de maintien de l’ordre, des responsables, des militants et du risque subversif. Les morts africains deviennent une quantité administrative.
Les témoignages oraux rendent d’autres choses visibles : la peur, les courses vers la brousse, les proches qui ne reviennent pas, les lieux d’inhumation. Ils comportent aussi les fragilités de toute mémoire transmise. Les narrateurs réorganisent parfois la chronologie, utilisent les catégories politiques apparues après 1960 ou associent des pertes indirectes à la fusillade elle-même.
Une méthode sérieuse ne choisit pas entre « archive » et « mémoire » comme entre vérité et propagande. Elle demande qui pouvait écrire, à quel moment, sous quelle menace et dans quel but. Le rapport officiel est contemporain, mais produit par l’institution mise en cause. Le témoignage tardif est situé, mais peut conserver ce que cette institution avait intérêt à supprimer.
Il faudrait croiser les registres de missions, les dossiers hospitaliers, les correspondances privées, les lieux d’inhumation et les généalogies familiales. Une telle enquête demeure difficile, d’autant que la guerre commencée en 1964, les déplacements et les conflits plus récents au Cabo Delgado ont bouleversé la région.
De Mueda au FRELIMO
Deux ans après la fusillade, plusieurs mouvements nationalistes s’unissent pour former le Front de libération du Mozambique, le FRELIMO. En septembre 1964, celui-ci engage la lutte armée contre le Portugal. Mueda devient alors l’une des preuves majeures qu’aucune réforme pacifique ne peut être obtenue du régime colonial.
Le lien ne doit pas être simplifié. La guerre n’éclate pas automatiquement le soir du 16 juin 1960. Elle naît de réseaux transfrontaliers, de transformations internationales, de la répression portugaise et du travail d’organisation de nombreux militants. Mais le massacre donne à ces forces un récit commun : une foule venue parler a reçu des balles.
Le plateau makonde devient un foyer essentiel de la guérilla. Sa proximité avec la Tanzanie indépendante facilite les passages et le ravitaillement. Les communautés qui ont connu les contraintes du coton, la migration et la fusillade fournissent combattants et cadres. L’administration avait voulu décapiter une revendication locale ; elle contribue à nationaliser la colère.
Après l’indépendance du 25 juin 1975, le nouvel État inscrit Mueda dans son calendrier. Le 16 juin devient une journée commémorative. Le massacre est enseigné comme prélude à la libération. Cette reconnaissance rend justice à des victimes longtemps niées, mais elle fixe aussi une version officielle dont il devient difficile de discuter les détails sans paraître contester la lutte elle-même.
Le théâtre puis le cinéma de la mémoire
À Mueda, des habitants rejouent périodiquement le massacre sous forme théâtrale. La reconstitution collective n’est pas un simple spectacle : elle distribue les rôles du colon, de l’interprète, du militant et de la foule, transmet l’histoire et permet à la communauté de reprendre possession de la scène où elle fut désarmée.
Le cinéaste Ruy Guerra filme cette pratique dans Mueda, Memória e Massacre, réalisé en 1979-1980. L’œuvre est souvent présentée comme le premier long métrage de fiction du Mozambique indépendant, même si elle mêle théâtre populaire, témoignage et mise en scène. Faute d’images filmées en 1960, la reconstitution devient elle-même l’image publique de l’événement.
Cette opération est puissante et ambiguë. Le cinéma donne un visage à ce que l’archive coloniale a réduit à quelques lignes. Mais les recherches de Raquel Schefer montrent que le film a été censuré, partiellement retourné et remonté afin de mieux correspondre au récit historiographique du FRELIMO. La mémoire anticoloniale n’échappe donc pas au pouvoir : elle aussi sélectionne, ordonne et rend certaines voix plus audibles que d’autres.
Parler de « mythe fondateur » ne signifie pas que le massacre serait inventé. En histoire, un mythe politique peut reposer sur un événement réel tout en lui donnant une forme exemplaire. Mueda devient la scène où un peuple entier aurait compris, en un seul instant, la nécessité de l’indépendance. Cette clarté rétrospective rassemble ; elle efface les hésitations, les divisions et les temporalités multiples.
Ce que les chiffres font à la mémoire
Le débat public oppose parfois quatorze à 600 comme si l’un devait annuler l’autre. Les nostalgiques de l’empire utilisent l’incertitude pour réduire le crime ; les gardiens du récit national peuvent traiter toute question sur le bilan comme une attaque contre les victimes. Les deux positions empêchent l’enquête.
Même le chiffre le plus bas décrit des forces coloniales tirant sur des civils réunis autour d’une demande politique. Même le chiffre le plus élevé ne dispense pas de rechercher les noms. Une victime anonyme mobilisée dans un total symbolique risque de disparaître une seconde fois derrière le monument.
La responsabilité ne dépend pas seulement du nombre de morts. Elle concerne l’organisation coercitive du coton, le refus de reconnaître des interlocuteurs africains, l’arrestation calculée des représentants et l’usage d’armes létales. Elle concerne aussi le silence ultérieur du Portugal, qui n’a pas mené l’enquête indépendante capable de préserver les preuves.
Mueda enseigne enfin que la précision peut être détruite. Lorsqu’un État contrôle les corps, les dossiers et la parole, il produit l’incertitude qui servira plus tard à sa défense. Exiger aujourd’hui un registre parfait avant d’admettre le crime revient à récompenser la disparition des traces.
Un secret au grand jour
Le massacre n’est plus secret : il possède une date, un monument, un film et une place dans l’histoire nationale. Ce qui demeure caché est le processus par lequel les versions furent fabriquées. D’un côté, la colonie rapetisse la scène pour sauver l’image de son ordre. De l’autre, la nation agrandit le chiffre pour donner une mesure à une blessure impossible à compter.
Entre les deux, les habitants de Mueda ne sont ni des figurants d’une émeute ni une foule abstraite de 600 martyrs. Ils sont des producteurs de coton, des migrants, des militants, des familles et des témoins dont les trajectoires peuvent encore être retrouvées.
L’enquête la plus honnête aboutit donc à une conclusion inconfortable : nous savons assez pour nommer un massacre, mais pas assez pour annoncer un bilan définitif. Cette limite n’affaiblit pas l’accusation. Elle révèle l’une des violences les plus durables du colonialisme : après avoir tiré, le pouvoir a également confisqué la possibilité de compter.
Petit lexique
- Makonde : peuple du nord du Mozambique et du sud-est de la Tanzanie, fortement implanté sur le plateau de Mueda.
- Coton forcé : culture imposée ou fortement contrainte par l’administration coloniale au bénéfice de compagnies concessionnaires.
- MANU : organisation nationaliste formée parmi des Mozambicains du Tanganyika avant la création du FRELIMO.
- FRELIMO : Front de libération du Mozambique, fondé en 1962 et au pouvoir depuis l’indépendance.
- Mythe fondateur : récit collectif donnant à un événement réel une fonction d’origine et d’unification politique.
Sources
- Commission des Nations unies chargée d’enquêter sur les massacres signalés au Mozambique, rapport de novembre 1974.
- Commission portugaise d’histoire militaire, « Início da Guerra em Moçambique », Revista Portuguesa de História Militar, 2021.
- Raquel Schefer, « Ruy Guerra’s Mueda, Memória e Massacre: The Missing Images », Journal of African Cinemas, 2018.
- José Antônio Souza Queiroz, « Mueda: memória e massacre (1979) e a construção do mito fundacional », Em Tempo de Histórias, 2022.