Deux souverainetés sur la même feuille

En mars 1843, le navire espagnol Nervión mouille près de Corisco, petite île du golfe de Guinée. Son commandant, Juan José de Lerena, rencontre Bonkoro Ier, roi benga. Un document est établi ; le drapeau espagnol est hissé ; Lerena affirme avoir pris possession de l’île, des Elobey et de dépendances continentales.

Dans les archives européennes, l’épisode devient une cession ou une soumission volontaire à l’Espagne. Mais qu’avait accepté Bonkoro ? Une annexion, un protectorat, une alliance commerciale, la protection d’un partenaire lointain contre des rivaux ? Le papier traduit la rencontre dans les catégories de Madrid, pas nécessairement dans celles de la cour benga.

L’enquête ne cherche pas un contrat secret qui résoudrait tout. Elle demande comment deux autorités ont pu sortir de la même cérémonie en revendiquant chacune une souveraineté intacte.

Une Espagne qui possédait sans occuper

En 1778, le Portugal cède à l’Espagne Fernando Pó — aujourd’hui Bioko — et des droits sur une portion de la côte continentale par les traités de San Ildefonso et d’El Pardo. Sur les cartes diplomatiques européennes, Madrid acquiert un territoire africain.

La première expédition espagnole tourne au désastre : maladie, mutineries et manque de moyens. Pendant des décennies, la présence effective reste faible. Des commerçants britanniques, français et africains organisent leurs propres réseaux. Les souverains côtiers continuent de gouverner.

La différence entre titre européen et contrôle local devient centrale. L’Espagne peut montrer un traité avec le Portugal ; le Portugal n’avait pas pour autant le pouvoir quotidien de céder les villages benga comme une propriété.

En 1843, Lerena vient donc réactiver un droit que Madrid craint de voir contesté. Hissé sur une plage, le drapeau doit transformer une prétention ancienne en fait visible.

Corisco n’était pas une île vide

Les Benga appartiennent aux peuples de langue ndowe établis sur les côtes et îles du golfe de Guinée. Leurs chefs contrôlent des relations de parenté, des échanges, des mouillages et des alliances qui relient Corisco au continent.

Le titre de « roi » facilite les négociations européennes : il semble désigner un souverain capable de signer pour un territoire entier. L’autorité de Bonkoro est réelle, mais elle s’exerce avec des notables, des lignages et des communautés. Elle ne correspond pas nécessairement à la monarchie territoriale imaginée par l’officier.

Les commerçants côtiers maîtrisent depuis longtemps la diplomatie des présents et des pavillons. Accepter un drapeau peut offrir protection, prestige et accès au commerce sans signifier l’abandon définitif de la terre.

La cérémonie de 1843 doit donc être lue comme une négociation dans un monde où les Européens ne sont pas les seuls à savoir utiliser les étrangers.

Ce que le mot « protectorat » protège

Un protectorat prétend laisser un pouvoir intérieur tout en confiant les relations extérieures à une puissance. Dans la pratique impériale, cette formule sert souvent d’étape vers l’annexion. Elle permet à l’Européen de déclarer qu’un souverain africain a librement demandé sa propre subordination.

Pour Bonkoro, une alliance avec l’Espagne peut au contraire renforcer son autorité face aux concurrents commerciaux et aux pressions régionales. Le partenaire promet une protection ; il doit donc reconnaître celui qu’il protège comme interlocuteur.

Chaque partie trouve ainsi un avantage dans l’ambiguïté. Lerena rapporte une acquisition. Bonkoro obtient des présents, un lien diplomatique et peut-être l’assurance qu’aucune autre puissance ne s’imposera sans le consulter.

Le conflit apparaît plus tard, lorsque l’Espagne transforme le langage relationnel en titre exclusif. Ce que l’un pensait ajouter à ses alliances devient, dans les archives de l’autre, la preuve qu’il ne peut plus en conclure d’autres.

Un traité traduit par ceux qui l’emportent

Nous ne disposons pas d’un procès-verbal benga autonome donnant mot pour mot la compréhension de Bonkoro. Le texte, les rapports et les cartes sont principalement produits par l’expédition espagnole. Cette asymétrie interdit de prétendre connaître sa pensée exacte.

La traduction passe par plusieurs langues et notions. Des mots comme territoire, dépendance, propriété ou obéissance n’ont pas d’équivalent politique automatique. Un interprète peut rendre une formule compréhensible sans en aligner toutes les conséquences.

La signature ou la marque d’un chef n’est pas la preuve d’un consentement aux doctrines juridiques européennes. Elle prouve qu’une cérémonie a eu lieu et qu’un accord a été matérialisé. Reste à déterminer l’objet réel de cet accord.

L’historien doit donc lire le document avec ses silences : qui l’a rédigé, dans quelle langue, devant quels témoins, quels présents ont circulé, et quelle conduite les Benga ont adoptée ensuite ?

Les présents étaient-ils le prix d’un royaume ?

Les relations diplomatiques sur la côte passent par des dons. Tissus, armes, alcool, objets manufacturés ou signes honorifiques peuvent ouvrir une négociation et reconnaître le rang d’un interlocuteur. Dans un rapport européen, ces biens deviennent facilement le « paiement » qui prouverait une vente.

Mais un présent n’a pas un sens unique. Il peut remercier l’hospitalité, sceller une alliance, compenser un droit de mouillage ou engager celui qui le reçoit à revenir. Sa valeur ne se mesure pas seulement à son prix : elle dépend de la relation qu’il crée. Recevoir n’équivaut donc pas automatiquement à vendre, pas plus qu’offrir ne garantit la propriété.

Cette ambiguïté avantage l’officier. Il peut faire signer un texte préparé selon ses catégories, distribuer des biens, puis décrire l’ensemble comme une transaction achevée. Les destinataires peuvent au contraire considérer que l’échange inaugure des obligations réciproques. Si le partenaire ne protège pas, ne commerce pas ou ne revient pas, la relation peut leur sembler caduque.

L’écart concerne aussi la terre. Dans de nombreuses sociétés côtières, un chef peut autoriser l’installation ou l’usage sans disposer du pouvoir de céder définitivement tous les droits des lignages. L’Espagne raisonne comme si elle rencontrait un propriétaire souverain précisément parce que cette figure rend la cession possible sur le papier.

Il serait tout aussi imprudent d’affirmer que Bonkoro n’accordait qu’un simple mouillage : aucune archive benga contemporaine ne l’établit. Ce que l’on peut démontrer, c’est que le rapport espagnol transforme plusieurs gestes — accueil, dons, pavillon et accord — en une seule conclusion juridique, celle dont l’expédition avait besoin avant même d’arriver.

La France arrive par le continent

Au XIXe siècle, les Français développent leurs positions au Gabon voisin. Des traités conclus avec des chefs côtiers leur servent eux aussi à revendiquer des territoires. La baie de Corisco devient une zone de chevauchement entre titres espagnols et français.

Chaque empire utilise les mêmes armes juridiques : cartes, pavillons, postes, missions et accords locaux. Chacun accuse l’autre de s’appuyer sur des textes vagues. Les communautés côtières continuent pendant ce temps à commercer et négocier avec plusieurs partenaires.

La conférence de Berlin de 1884-1885 renforce l’exigence européenne d’occupation effective, sans inviter les sociétés concernées à redéfinir les accords. Les puissances transforment leurs propres rivalités en règle de partage.

Le traité de Paris de 1900 finit par délimiter les possessions françaises et espagnoles. La Guinée espagnole reçoit un continent beaucoup plus petit que les prétentions initiales de Madrid. Corisco reste du côté espagnol. Une frontière internationale naît de la négociation entre deux États européens autour de textes conclus avec des autorités africaines.

Bonkoro après sa signature

Si Bonkoro avait cédé toute souveraineté en 1843, son rôle aurait dû s’éteindre. Or l’Espagne continue d’avoir besoin des chefs benga pour gouverner, commercer et rendre ses décisions effectives. La relation coloniale s’appuie sur l’autorité qu’elle prétend avoir absorbée.

Les successeurs de Bonkoro négocient à leur tour. Ils utilisent titres, uniformes, cadeaux et reconnaissance officielle tout en conservant des obligations envers leurs communautés. Le pouvoir local n’est ni intact ni simplement supprimé ; il est reconfiguré.

Cette continuité ne prouve pas que le traité était sans effet. Le drapeau donne à l’Espagne un argument contre la France, les commerçants et plus tard les Benga eux-mêmes. Il modifie l’équilibre dès que des navires, missionnaires et administrateurs peuvent le soutenir.

La souveraineté coloniale se construit donc moins en un instant qu’en répétant que l’instant de 1843 avait déjà tout décidé.

Une prise de possession jouée comme un spectacle

Le lever du drapeau, les salves, la lecture d’un acte et la présence de témoins ne sont pas de simples décorations. Ils fabriquent une scène reproductible. Lerena peut la décrire à ses supérieurs ; un journal peut la raconter ; un cartographe peut colorier l’île. Chaque reproduction éloigne l’événement de la conversation initiale et renforce sa version impériale.

La cérémonie s’adresse en réalité à trois publics. Elle parle aux Benga présents, à qui l’Espagne promet puissance et continuité. Elle parle aux rivaux européens, avertis qu’un pavillon a été planté. Elle parle enfin à Madrid, où l’officier doit prouver qu’il a accompli sa mission avec peu de moyens.

Le paradoxe est que le spectacle révèle aussi la fragilité espagnole. Une souveraineté parfaitement installée n’aurait pas besoin d’être proclamée avec tant d’insistance. En 1843, le navire peut repartir ; Bonkoro et les communautés restent. L’acte compense par la solennité ce que l’occupation ne peut encore assurer au quotidien.

La présence de témoins locaux ne dissipe pas l’ambiguïté. Ils peuvent attester qu’un engagement a été conclu sans partager la définition juridique qu’en donnera Madrid. Témoigner d’une alliance n’est pas nécessairement témoigner d’une dépossession. L’archive impériale confond les deux parce qu’elle ne conserve qu’un seul procès-verbal.

Des décennies plus tard, la photographie administrative, la mission, le poste militaire et l’impôt donneront au titre une matérialité plus contraignante. L’événement fondateur paraît alors avoir contenu dès l’origine ce qui a été construit progressivement. C’est une illusion rétrospective fréquente des archives coloniales : le résultat final se projette sur la première rencontre.

Les petites îles et les grands dossiers

Corisco, les Elobey et les îlots de la baie paraissent minuscules. Ils comptent pourtant pour les routes maritimes, la pêche, les eaux territoriales et, aujourd’hui, les ressources offshore. Les vieux traités continuent d’apparaître dans les contentieux frontaliers.

Devant la Cour internationale de Justice, la Guinée équatoriale et le Gabon ont encore produit au XXIe siècle des documents coloniaux pour discuter des îles et frontières de la baie. Un papier rédigé pour une expédition du XIXe siècle devient une pièce dans le droit contemporain.

Cette durée donne aux mots de Lerena une puissance que Bonkoro ne pouvait entièrement prévoir. Elle ne rend pas pour autant le récit espagnol plus vrai ; elle montre quel système a conservé, classé et imposé son archive.

Réexaminer le traité ne consiste pas à effacer les frontières actuelles par imagination. Il s’agit de reconnaître que leur généalogie contient des accords dont les parties ne partageaient pas nécessairement le sens.

Donner, confier ou multiplier les alliés

Bonkoro n’a probablement pas « donné son royaume » comme un propriétaire remet une maison. Il a conclu une relation dans un contexte où l’Espagne cherchait un titre et où la cour benga cherchait un avantage. La différence entre les deux intentions est précisément ce que la cérémonie a permis de cacher.

Le document a fonctionné parce qu’il pouvait être raconté de deux façons. Sur l’île, il attestait un lien avec une puissance. À Madrid, il attestait une possession. Lorsque l’Espagne a disposé des moyens d’occuper, une seule lecture a survécu dans l’administration.

La question n’est donc pas de décider que Bonkoro n’avait rien compris. C’est l’inverse : il comprenait la diplomatie de son monde. Ce qu’il ne contrôlait pas était l’avenir d’une feuille transportée en Europe, recopiée sur les cartes puis ramenée sous forme de frontière.

Petit lexique

  • Benga : peuple ndowe établi notamment sur Corisco et la côte continentale du golfe de Guinée.
  • Corisco : île aujourd’hui équato-guinéenne, proche de l’estuaire du Muni.
  • Protectorat : relation où une puissance prétend contrôler les affaires extérieures d’une autorité locale.
  • Occupation effective : doctrine coloniale exigeant une présence réelle pour soutenir une revendication territoriale.
  • Bonkoro Ier : souverain benga associé à l’accord conclu avec Lerena en 1843.

Repères documentaires

  • 1778 : le Portugal cède à l’Espagne Fernando Pó et des droits côtiers contestés.
  • 1843 : expédition de Juan José de Lerena, cérémonie et accord avec Bonkoro Ier à Corisco.
  • 1884-1885 : conférence de Berlin et durcissement des règles européennes de partage.
  • 1900 : traité de Paris délimitant les possessions françaises et espagnoles dans la région.
  • 1968 : indépendance de la Guinée équatoriale.
  • XXIe siècle : réapparition de documents coloniaux dans les litiges insulaires entre Guinée équatoriale et Gabon.

Sources

  • Archives historiques espagnoles, documents de l’expédition de Juan José de Lerena et de l’annexion de Corisco, 1843.
  • Ibrahim K. Sundiata, From Slaving to Neoslavery: The Bight of Biafra and Fernando Po in the Era of Abolition, University of Wisconsin Press, 1996.
  • Gustau Nerín, travaux sur l’histoire coloniale de la Guinée espagnole et les sociétés ndowe.
  • Cour internationale de Justice, pièces relatives à la souveraineté sur les îles de la baie de Corisco.