Une catastrophe naturelle administrée comme un secret
Au Cap-Vert, la sécheresse n’est pas une surprise. L’archipel volcanique connaît des pluies irrégulières, des sols fragiles et des récoltes vulnérables. Pourtant, entre 1941 et 1943, puis de nouveau en 1947-1948, la faim tue à une échelle vertigineuse. Les estimations les plus souvent reprises attribuent environ 24 000 morts à la première crise et plus de 45 000 aux deux famines des années 1940.
Le Portugal de Salazar ne crée pas l’absence de pluie. Il décide en revanche de la manière dont les vivres circulent, dont les secours sont distribués et dont les victimes peuvent quitter les îles. Il contrôle l’information, refuse de solliciter largement l’aide internationale et transforme parfois le secours en travail exténuant. Pour des milliers de personnes, l’unique échappatoire devient un contrat vers les plantations de São Tomé et Príncipe.
La question historique n’est donc pas : « Le Portugal a-t-il provoqué la sécheresse ? » Elle est plus dérangeante : pourquoi un État colonial qui connaissait parfaitement le risque a-t-il laissé une crise climatique devenir une hécatombe, puis présenté l’émigration contrainte comme une solution ?
Un archipel habitué aux famines, donc prévisible
Situé au large du Sénégal, le Cap-Vert dépend fortement des pluies saisonnières. Certaines îles sont plus agricoles ; d’autres vivent du port, du commerce et des transferts de migrants. Le maïs occupe une place centrale dans l’alimentation, mais ses rendements chutent brutalement lorsque les pluies manquent.
Depuis le XVIIIe siècle au moins, les archives enregistrent des famines récurrentes. Entre 1863 et 1866, environ 30 000 personnes meurent sur une population proche de 100 000 selon certaines estimations. Cette répétition retire à l’administration l’excuse de l’imprévisibilité. Les gouverneurs savent qu’une succession de mauvaises pluies exige des stocks, des importations rapides et des mécanismes de distribution accessibles aux plus pauvres.
La vulnérabilité n’est d’ailleurs pas uniquement naturelle. La concentration foncière, l’endettement, le surpâturage, l’érosion et la dépendance envers quelques cultures déterminent qui dispose de réserves. Un propriétaire peut attendre ou acheter ; un métayer sans récolte perd simultanément nourriture, revenu et capacité de payer son loyer.
Sous l’Estado Novo, le Cap-Vert est intégré à un empire qui prétend former une nation pluricontinentale. Mais lorsque la nourriture disparaît, l’égalité proclamée se mesure au nombre de bateaux et de sacs de grain effectivement envoyés.
1941 : la guerre mondiale ferme les routes
La première famine commence pendant la Seconde Guerre mondiale. Les liaisons maritimes sont perturbées, les importations deviennent plus difficiles et les prix augmentent. Le port de Mindelo conserve une importance stratégique dans l’Atlantique, tandis que Lisbonne renforce la garnison portugaise par crainte d’une attaque alliée ou allemande.
Nourrir les militaires et maintenir les intérêts stratégiques concurrence l’approvisionnement de la population. Des rapports du vice-consulat britannique décrivent des denrées qui s’épuisent, des navires irréguliers ou incapables de prendre suffisamment de cargaison. Ils soulignent aussi que le gouvernement portugais possède les moyens d’intervenir davantage.
Le Portugal est neutre. Il ne subit ni invasion ni destruction de son appareil agricole métropolitain. Il commerce avec les deux camps et accumule des réserves financières grâce notamment au tungstène. La pénurie maritime est réelle, mais elle n’explique pas seule pourquoi des dizaines de milliers de citoyens coloniaux restent sans nourriture.
L’ordre des priorités est visible : garantir la défense et le fonctionnement administratif avant d’organiser un secours massif. La distance transforme les morts en statistique périphérique.
Pourquoi Lisbonne refuse-t-elle d’appeler au secours ?
Reconnaître une famine coloniale fragilise la propagande de l’Estado Novo. Salazar présente l’empire portugais comme ancien, harmonieux et civilisateur. Demander l’aide étrangère reviendrait à admettre que cet empire n’est pas capable de nourrir une petite population placée sous son autorité depuis des siècles.
Des témoignages diplomatiques affirment que les autorités restent réticentes à communiquer des informations et ne souhaitent pas d’assistance extérieure. La presse est censurée. Les mots mêmes de la catastrophe sont surveillés. Ce silence ne signifie pas que personne ne sait : les habitants, les administrateurs locaux, les marins et la diaspora voient les corps affaiblis et les villages vidés.
L’aide venue des communautés capverdiennes des États-Unis est compliquée par les contrôles, les transports et la volonté de Lisbonne de maîtriser l’image de la crise. Accepter des secours indépendants donnerait à la diaspora un rôle politique et démontrerait l’insuffisance de la métropole.
La souveraineté impériale devient ainsi un obstacle matériel. Des personnes meurent non parce qu’aucun grain n’existe dans l’Atlantique, mais parce que l’État veut décider seul quand la faim mérite d’être reconnue.
Le secours payé par le travail
L’administration ouvre des frentes de trabalho, chantiers de routes et autres travaux publics où les nécessiteux reçoivent un salaire ou des rations. Sur le papier, cette politique évite l’assistance gratuite et construit des infrastructures utiles. Dans la réalité, elle exige un effort physique de personnes déjà sous-alimentées.
Les chantiers servent aussi à trier les pauvres. Celui qui peut casser de la pierre prouve qu’il mérite l’aide ; celui qui est trop faible risque d’en être exclu. Le secours devient une discipline. Des familles parcourent de longues distances jusqu’aux travaux, dépensant une énergie qu’elles ne peuvent remplacer.
Les rations restent insuffisantes et irrégulières. La maladie accompagne la faim : diarrhées, infections et épidémies tuent des organismes privés de défense. Les statistiques de décès peuvent alors attribuer la mort à une pathologie sans enregistrer la malnutrition qui l’a rendue fatale.
Cette comptabilité explique une part des incertitudes. « Mort de faim » n’est pas toujours une catégorie administrative. Les historiens comparent l’excès de mortalité, les registres paroissiaux, les rapports locaux et les estimations de démographes comme António Carreira.
Les îles de la faim alimentent les plantations
Depuis le XIXe siècle, São Tomé et Príncipe manque de main-d’œuvre pour ses plantations de cacao et de café. Après l’abolition de l’esclavage, le système des serviçais repose sur des contrats dont les conditions de recrutement, de retour et de travail sont souvent coercitives.
Le Cap-Vert fournit une partie de ces travailleurs. Dans les années 1940, la famine transforme radicalement la liberté du contrat. Accepter de partir peut être juridiquement volontaire ; lorsque l’alternative est la mort, le choix est produit par la catastrophe.
En 1947, les autorités présentent explicitement la migration vers São Tomé comme une réponse à la crise. Des centres accueillent les indigents et organisent les départs. Pour Lisbonne, l’opération résout deux problèmes : elle réduit le nombre de bouches à nourrir au Cap-Vert et fournit des bras aux plantations d’une autre colonie.
Plus de 15 000 personnes auraient été poussées à migrer durant les deux famines des années 1940. Les chiffres varient selon que l’on compte les contrats, les familles ou l’ensemble des départs. Le mécanisme, lui, est clair : l’empire déplace ses sujets affamés vers les lieux où leur travail devient rentable.
1947 : pourquoi la catastrophe recommence-t-elle ?
La guerre est terminée lorsque la seconde grande famine frappe. Les contraintes maritimes se sont relâchées. La répétition démontre que le problème n’était pas uniquement le blocus, les sous-marins ou la mobilisation militaire.
Les pluies échouent de nouveau, les récoltes s’effondrent et les réserves sont insuffisantes. Les secours commencent tard et restent liés aux chantiers et à l’émigration. Une administration qui vient de traverser la crise de 1941-1943 n’a pas construit un système capable d’empêcher sa reproduction.
Cette inertie tient à la place du Cap-Vert dans l’économie impériale. Investir durablement dans l’irrigation, les stocks, la santé et la diversification coûte cher. L’archipel n’offre pas les profits miniers ou agricoles d’autres colonies. Ses habitants servent en revanche de marins, d’employés, d’intermédiaires et de travailleurs mobiles dans l’empire.
La réponse structurelle devient donc la mobilité plutôt que la sécurité alimentaire. On ne protège pas nécessairement le droit des Capverdiens à vivre sur leurs îles ; on organise leur utilité ailleurs.
Comment la musique et la littérature brisent-elles le silence ?
La censure limite la dénonciation politique directe. Les écrivains de la revue Claridade, fondée en 1936, décrivent néanmoins la sécheresse, l’exode et la vie insulaire. Baltasar Lopes, Manuel Lopes et Jorge Barbosa font de la faim un fait littéraire impossible à réduire aux bulletins administratifs.
La morna et d’autres formes musicales conservent également l’expérience de la séparation, du départ et de la sodade. Toutes les chansons sur l’émigration ne parlent pas explicitement de famine ; ensemble, elles racontent un monde où partir est devenu une condition de survie.
Cette archive culturelle est essentielle parce que le langage officiel naturalise la catastrophe. Il parle de manque de pluie, d’indigents, de secours et de contrats. La littérature restitue les choix : le grenier vide, le bateau attendu, la famille divisée, la route construite par un homme trop faible.
Après l’indépendance en 1975, les famines des années 1940 occupent une place majeure dans la mémoire nationale. Elles expliquent en partie pourquoi la lutte anticoloniale du PAIGC lie libération politique et dignité matérielle.
Combien de personnes sont mortes ?
António Carreira estime à 24 643 les décès attribuables à la famine de 1941-1943. Pour les deux crises de 1941-1943 et 1947-1948, un total supérieur à 45 000 morts est fréquemment cité. Rapporté à une population d’environ 180 000 habitants au début des années 1940, le choc est colossal.
Ces nombres ne doivent pas être transformés en précision absolue. Les méthodes diffèrent : décès directement déclarés, excès de mortalité par rapport aux années ordinaires, morts de maladies aggravées par la faim, disparitions après migration. Les données varient aussi selon les îles.
La prudence statistique n’autorise toutefois pas le relativisme. Les registres montrent une mortalité exceptionnelle, les témoignages décrivent une détresse généralisée et les départs massifs confirment l’effondrement. Que le total exact soit légèrement inférieur ou supérieur ne change pas la responsabilité d’un État informé.
Le chiffre le plus important est peut-être celui de la répétition : après des siècles de crises connues, puis une première hécatombe en 1941-1943, le système laisse revenir la mort quatre ans plus tard.
Sécheresse ou crime colonial ?
Qualifier la famine de crime intentionnel exigerait de prouver que Lisbonne voulait la mort des Capverdiens. Les sources établissent plus solidement autre chose : une indifférence structurée, une dissimulation, des secours insuffisants et une utilisation de la crise pour orienter la main-d’œuvre.
L’État colonial ne commande pas aux nuages. Il contrôle les ports, les budgets, les entrepôts, la presse et les déplacements. C’est à ce niveau que se situe sa responsabilité. Une sécheresse devient famine lorsque les protections sociales échouent ; elle devient catastrophe coloniale lorsque cet échec suit une hiérarchie entre métropole et sujets périphériques.
Le Portugal invoque le climat pour naturaliser ce qui relève aussi de décisions politiques. Inversement, une enquête sérieuse ne doit pas nier l’extrême fragilité écologique des îles. Elle doit montrer comment environnement et pouvoir se combinent.
Le secret des famines du Cap-Vert n’est pas un ordre caché de laisser mourir. C’est un système visible qui juge moins coûteux de censurer, de faire travailler et de déplacer que de garantir à chacun de quoi manger.
Petit lexique
- Claridade : revue littéraire capverdienne fondée en 1936, majeure dans la représentation de la sécheresse et de l’insularité.
- Estado Novo : dictature portugaise dirigée par António de Oliveira Salazar à partir des années 1930.
- Frentes de trabalho : chantiers de secours où les personnes affamées travaillaient contre salaire ou rations.
- Morna : genre musical et poétique capverdien souvent associé à la séparation et à la sodade.
- Serviçais : travailleurs contractuels employés notamment dans les plantations de São Tomé et Príncipe.
- Sodade : sentiment de manque et d’éloignement, proche de la saudade portugaise mais profondément ancré dans l’expérience capverdienne.
Sources
- Pedro Aires Oliveira, « Estado, seca e fome em Cabo Verde : algumas respostas públicas no século XX », dans Pobreza e Fome, uma história contemporânea, 2022.
- Alexander Keese, « Managing the Prospect of Famine: Cape Verdean Officials, Subsistence Emergencies, and the Change of Elite Attitudes During Portugal’s Late Colonial Phase, 1939-1961 », Itinerario, 2012.
- António Carreira, Cabo Verde: aspectos sociais, secas e fomes do século XX, Ulmeiro, 1984.
- Toby Green, Remembering the Liberation Struggles in Cape Verde: A Mnemohistory, travaux collectifs publiés en 2023.
- Rapports du vice-consulat britannique à São Vicente, 1941-1943, The National Archives, FO 371.