Au début, personne ne connaît son nom.
On connaît seulement ce qu’il dérange.
Une femme ne dort plus. Une douleur revient sans que les remèdes l’épuisent. Elle perd l’appétit, s’irrite, s’affaiblit ou rêve d’une présence qui ne se laisse pas saisir. Sa famille consulte, attend, essaie autre chose. Certaines causes sont écartées ; d’autres demeurent possibles. Puis une hypothèse finit par entrer dans la maison : un zār s’est attaché à elle.
Encore faut-il savoir lequel.
Dans les cérémonies décrites au nord et au centre du Soudan, tous les esprits ne répondent ni au même rythme, ni au même parfum, ni aux mêmes couleurs. L’un veut une robe. Un autre réclame des bijoux, un aliment, une boisson, un sacrifice ou une journée de musique. Certains se présentent en souverains, en étrangers, en religieux, en médecins ou en voyageurs. Ils possèdent un caractère, une origine, une dignité et des exigences.
La maîtresse du rituel ouvre alors son répertoire.
Les tambours essaient un chant, puis un autre. L’encens épaissit l’air. Autour de la malade, des initiées reprennent les refrains, battent des mains et observent. Rien ne se produit. Le rythme change encore.
Soudain, une épaule frémit.
La tête commence à suivre la pulsation. Le mouvement s’amplifie comme si une serrure venait de reconnaître sa clef. Ce chant n’a pas seulement ému la femme : il a appelé quelqu’un.
Lorsque la transe s’installe, la question la plus importante n’est pourtant pas : « Comment le faire sortir ? »
C’est : « Que veut-il ? »
Car le zār soudanais ne se comporte pas toujours comme un intrus que l’on pourrait chasser une fois pour toutes. On l’identifie, on écoute ses demandes, on lui prépare ce qui lui revient et l’on conclut avec lui une paix surveillée.
La cérémonie ne prononce donc pas une expulsion.
Elle ouvre des relations diplomatiques avec l’invisible.
Zār : un esprit, un mal et son traitement
Le même mot désigne plusieurs réalités.
Un zār peut être l’esprit tenu pour responsable d’une affliction. Le mot peut aussi nommer l’état de possession, le cercle de celles et ceux qui connaissent ces esprits, ainsi que le rituel organisé pour les reconnaître et les apaiser.
Cette pluralité rend les traductions trompeuses. Parler simplement de « culte » donne l’impression d’une religion séparée, avec un dogme et des fidèles exclusifs. Parler d’« exorcisme » annonce une délivrance par le départ de l’esprit. Parler de « spectacle » ne conserve que la danse. Parler de « thérapie » risque enfin d’effacer ce que les participantes disent rencontrer.
Le zār est à la fois une manière d’expliquer certaines souffrances, un savoir sur les êtres invisibles et une technique pour vivre avec celui qui s’est rendu présent.
Ses formes circulent depuis longtemps entre la Corne de l’Afrique, la vallée du Nil, les rives de la mer Rouge, l’Égypte et jusqu’aux côtes de l’Iran et de la péninsule Arabique. Les routes maritimes, les migrations, les pèlerinages, le commerce et les déplacements forcés ont transporté des chants et des noms. Leur point de départ exact demeure discuté.
Au Soudan même, il n’existe pas un rituel immuable.
Le zār bori — également écrit burei selon les auteurs et les régions — ne doit pas être confondu avec le zār tumbura. Les deux univers peuvent se côtoyer ou échanger des éléments, mais leurs musiques, leurs organisations et leurs histoires sociales ne sont pas identiques. Le tumbura est notamment lié, dans les travaux de l’anthropologue Gerasimos Makris, à des communautés soudanaises marquées par l’histoire de l’esclavage et à la construction d’une identité africaine et musulmane.
Notre enquête suit surtout le zār bori observé dans des communautés arabophones musulmanes du nord du Soudan, notamment à travers les longs terrains de Janice Boddy dans les années 1970 et 1980, puis des descriptions de rituels urbains et centraux.
Il faut conserver cette échelle.
Ce qui est vrai dans une maison, à une époque et sous la conduite d’une praticienne ne devient pas automatiquement la règle de tout le Soudan.
Une maladie peut avoir plusieurs portes
La possession n’est pas nécessairement la première explication d’un trouble.
Dans les récits ethnographiques, une famille peut recourir à plusieurs mondes de soin : remèdes domestiques, médicaments, consultation médicale, prières, versets coraniques, guérisseur religieux, puis spécialiste du zār. Ces recours ne s’excluent pas toujours. On peut croire à l’efficacité d’un comprimé sur une douleur et penser qu’il ne répond pas à la raison pour laquelle elle revient.
Le diagnostic de possession se précise souvent lorsque les symptômes persistent, changent de forme ou semblent résister aux traitements déjà tentés. Il peut concerner une souffrance du corps, une fatigue profonde, des troubles de la fécondité, des malaises, des peurs ou un désordre que l’entourage ne parvient plus à nommer.
Cela ne signifie pas que toute souffrance inexpliquée serait un zār, ni qu’une cérémonie devrait remplacer des soins médicaux. Les textes ethnographiques décrivent un système de sens et de guérison ; ils ne fournissent pas un diagnostic médical à distance.
Mais, dans le monde vécu par les participantes, l’échec d’un remède n’est pas seulement un vide de connaissance.
Il peut être une résistance.
Quelque chose refuse de céder parce que quelqu’un exige d’être reconnu.
La femme qui sait ouvrir la boîte
Au centre de la cérémonie se tient souvent une shaykha, une maîtresse du zār.
Elle n’a pas appris son métier en restant extérieure à la possession. Les descriptions soudanaises la présentent comme une ancienne malade qui a elle-même traversé le rituel, appris à maintenir de bonnes relations avec ses esprits et acquis l’expérience nécessaire pour guider d’autres personnes.
Son autorité se matérialise dans une boîte appelée ʿilba — les translittérations varient. Elle peut contenir les encens associés aux esprits, des objets rituels, des parfums et la mémoire matérielle de son initiation. Ouvrir la boîte n’est pas sortir des accessoires. C’est rendre disponible un répertoire de présences.
La shaykha connaît les familles d’esprits, leurs chants, leurs rythmes, leurs vêtements et leurs tempéraments. Elle dirige les musiciennes et les chanteuses, surveille la malade, reconnaît une réaction, interroge ce qui se manifeste et empêche la séance de perdre sa forme.
Elle n’est ni une simple meneuse de chœur ni l’adversaire de l’esprit.
Elle est l’interprète des deux parties.
Face à la famille, elle donne à la présence invisible des demandes compréhensibles. Face au zār, elle garantit que les humains ont entendu. Face à la malade, elle sépare progressivement deux identités que les symptômes avaient confondues : ce qui lui appartient et ce qui appartient à l’autre en elle.
Avant la cérémonie principale, une première intervention peut procurer une accalmie. Dans certaines descriptions, cette étape provisoire est appelée tasbīra. Elle donne du temps pour réunir l’argent, les vêtements, la nourriture et tout ce que la grande cérémonie exigera.
Ce délai révèle déjà le rapport de force.
L’esprit peut soulager avant d’être satisfait.
Il montre ainsi qu’il sait tenir parole — et reprendre ce qu’il a accordé.
Les tambours procèdent par interrogatoire
Le répertoire musical du zār est un catalogue d’identités.
Chaque groupe d’esprits possède des rythmes, des chants et des gestes qui le distinguent. La cérémonie peut commencer par les Darawish, associés aux derviches et aux gens de Dieu, dans une atmosphère qui rappelle le dhikr soufi. D’autres séquences appellent des esprits éthiopiens, arabes, turco-égyptiens, africains ou européens tels que les participantes les reconnaissent dans leur univers rituel.
Ces catégories ne sont pas un atlas fidèle des peuples. Elles forment une géographie de l’altérité telle que le zār l’a travaillée : souvenirs d’empires, hiérarchies, métiers, modes vestimentaires, rencontres lointaines et images de l’étranger.
Le nom d’un esprit peut être répété jusqu’à ce que le rythme paraisse ne plus avancer mais creuser.
La femme écoute avec tout son corps.
À un chant, rien. À un autre, elle balance le haut du corps. Un tremblement apparaît, la tête se met à bouger, les épaules suivent. Le chœur insiste. Si la réponse s’éteint lorsque la musique change, puis revient au même appel, le cercle tient une piste.
Le tambour ne produit pas n’importe quelle transe.
Il vérifie une correspondance.
Ce qui ressemble de l’extérieur à une suite répétitive fonctionne, de l’intérieur, comme un interrogatoire où les questions ne sont pas des phrases : « Es-tu celui-ci ? Es-tu celle-là ? Reconnais-tu ton nom ? »
L’esprit répond en mouvement.
L’encens donne une adresse à l’invisible
La musique n’appelle pas seule.
L’encens est l’un des langages les plus constants du rituel soudanais. Des résines, bois et compositions parfumées sont déposés sur les braises. La fumée enveloppe la malade, les musiciennes et l’espace de la cérémonie. Certains parfums attirent une famille d’esprits, en réjouissent une autre ou aident la présence à se déclarer.
L’odorat accomplit ici ce que la vue ne peut pas faire.
Il remplit la cour sans avoir besoin d’une forme. Il franchit la distance, s’attache aux étoffes et demeure lorsque le charbon s’est assombri. Le parfum n’illustre pas la venue du zār : il prépare un milieu dans lequel l’esprit peut reconnaître qu’on s’adresse à lui.
Les objets demandés parlent également de voyage.
De l’eau de Cologne, une résine importée, un vêtement étranger ou un accessoire de métier peuvent faire entrer dans la maison un monde situé bien au-delà du village. Dans une cérémonie décrite par Baqie Badawi Muhammad, une femme fit venir d’Angleterre une tenue introuvable localement afin de satisfaire son esprit. Un esprit éthiopien présenté comme médecin pouvait exiger une blouse et des instruments médicaux ; un autre voulait les parures d’une mariée soudanaise.
L’esprit ne se contente donc pas d’avoir un nom.
Il veut que son identité devienne visible, odorante, audible et coûteuse.
Pourquoi l’esprit emprunte-t-il un étranger ?
Le monde des zayrān — pluriel de zār dans les travaux de Boddy — est peuplé d’êtres qui possèdent un sexe, un rang, une religion, une nationalité, un métier et une manière de se tenir.
Mais cette ressemblance avec l’humanité ne les rend pas humains.
Ils appartiennent à un univers parallèle et se présentent souvent comme étrangers à la vie ordinaire des femmes qu’ils habitent. Un souverain exige la majesté. Un militaire commande. Un médecin examine. Un personnage mondain fume, boit ou réclame des objets que la respectabilité quotidienne rendrait difficiles à demander en son propre nom.
Pendant la transe, le vêtement et le geste permettent à cet autre caractère d’occuper momentanément le corps de l’hôte. La scène peut être grave, joyeuse, provocatrice ou comique. Elle peut aussi déplacer les frontières du genre, du rang et de la conduite convenable.
Janice Boddy a lu dans ces apparitions un discours indirect sur la condition des femmes : le zār rend dicible, sous une autre identité, ce que la femme ne pourrait pas toujours réclamer ou jouer ouvertement. Il fait entrer dans la cour des possibilités que l’ordre quotidien tient à distance.
Cette analyse éclaire la cérémonie.
Elle ne l’épuise pas.
Dire qu’un esprit permet une parole sociale ne prouve pas que les participantes l’auraient inventé pour obtenir une robe ou contester un mari. Dans leur expérience, la femme ne manipule pas nécessairement le zār : elle doit aussi le servir, financer ses désirs, subir ses retours et respecter des obligations qu’elle n’a pas choisies.
L’esprit offre une voix.
Il impose également sa propre grammaire.
La malade devient la mariée de celui qui ne part pas
Dans certaines cérémonies soudanaises, la personne soignée est appelée la « mariée du zār ».
La comparaison ne signifie pas qu’un mariage identique partout unirait littéralement chaque possédée à son esprit. Elle organise cependant le rituel. La femme peut être isolée du travail domestique, entourée par d’autres, vêtue, parfumée et parée. Selon l’ampleur de la cérémonie et les ressources de la famille, celle-ci peut durer un, trois, cinq ou sept jours.
Comme dans une alliance, les deux côtés doivent devenir publics.
La famille reconnaît que la femme n’est pas seule dans l’affaire. L’esprit, amené par les chants à se manifester avec cohérence, doit cesser d’être une force indistincte. La shaykha s’adresse à lui à travers la voix, les gestes ou les réactions de son hôte.
Elle lui demande son identité.
Puis elle demande son prix.
Une robe d’une couleur précise. Des bijoux. Du parfum. Un repas. Une boisson. Des cigarettes dans certains récits anciens. Une fête périodique. Une offrande ou un animal sacrifié. Les exigences varient selon l’esprit, la région, l’époque et les moyens disponibles.
Certaines demandes paraissent modestes. D’autres pèsent lourdement sur une maisonnée.
C’est pourquoi le zār transforme aussi la souffrance privée en obligation collective. Parents, voisines et amies apportent de l’aide, de la nourriture ou de l’argent. Un mari réticent peut se trouver placé devant une alternative difficile : contribuer, ou être tenu pour celui qui empêche la guérison en refusant ce que l’esprit a demandé.
La possession ne supprime pas les rapports familiaux.
Elle introduit à leur table un interlocuteur que personne ne peut simplement interrompre.
Le pacte soigne sans libérer
Voici l’étrangeté décisive du zār : une cérémonie réussie ne met pas nécessairement fin à la possession.
Elle la règle.
Dans les villages étudiés par Boddy, l’esprit reste associé à son hôte après le rite. Il peut demeurer « au-dessus » d’elle, silencieux mais présent, et redescendre lors d’une cérémonie. La femme apprend son chant, ses signes, ses interdits et ce qu’il faut faire lorsque sa patience s’amenuise.
En échange des biens promis et d’une reconnaissance régulière, le zār accepte de cesser ses attaques ou de rendre la santé. La shaykha négocie au nom de la malade. La famille prend acte. L’esprit, rendu audible dans la transe, donne une forme à son consentement.
Ce contrat n’est ni écrit ni définitivement acquitté.
Il se renouvelle par l’attention.
La femme peut devoir assister à d’autres cérémonies, brûler un encens précis, porter du henné, conserver le vêtement réclamé, organiser une journée annuelle ou accomplir une promesse lorsque les symptômes reviennent. Une obligation négligée peut être interprétée comme la cause d’une rechute.
Le rite inaugural ne ferme donc pas le dossier.
Il en fixe les parties.
Avant lui, la souffrance arrive sans adresse. Après lui, elle possède un nom, une histoire et des clauses. Le danger n’a pas disparu, mais il est devenu négociable.
Qui tient réellement l’autre ?
On pourrait croire que la cérémonie domestique l’esprit : désormais nommé, habillé et contenu dans un calendrier, il a appris les usages humains.
C’est en partie vrai.
La shaykha lui impose de communiquer. Le chœur ne lui laisse pas toute la scène : il choisit l’ordre des chants, reconnaît les gestes, encadre la transe et traduit la demande en promesse réalisable. Ce qui était une attaque solitaire devient une relation surveillée par des femmes expérimentées.
Mais l’autre lecture est tout aussi solide.
L’esprit a obtenu sa musique, son parfum et une place durable dans la vie de son hôte. Il peut convoquer la famille par un malaise. Il reçoit des biens du monde humain. Il revient danser dans un corps qui lui donne des mains, une voix et un visage.
Boddy observe que la relation peut passer d’une trêve inquiète à une forme de symbiose. Avec le temps, la femme ne connaît pas seulement mieux son zār : elle peut entrer dans une communauté d’initiées, reconnaître les esprits d’autrui et acquérir à son tour une compétence rituelle.
L’intrus devient compagnon.
Mais un compagnon dont il faut se souvenir.
L’islam se trouve-t-il dehors ou dedans ?
Les femmes qui pratiquent le zār au nord du Soudan peuvent être musulmanes. Leur univers invisible ne se présente pas forcément, pour elles, comme une religion rivale de l’islam.
Certaines cérémonies commencent par des chants associés aux derviches ou par des formes qui rappellent le dhikr. Dans une description des années 1990, le sacrifice final autrefois dit accompli au nom de l’esprit était désormais formulé au nom de Dieu, donnant au geste une signification musulmane explicite.
Cette proximité n’efface pas le conflit.
Des religieux, des membres de famille et des autorités ont pu condamner le zār comme superstition, innovation blâmable ou pratique contraire au culte dû à Dieu. Certaines séances ont été déplacées ou discrètement organisées pour éviter l’opposition. Des femmes elles-mêmes peuvent prendre leurs distances en public tout en connaissant parfaitement les chants.
Le zār n’est donc ni un reste préislamique intact caché sous une couche musulmane, ni une expression unanimement acceptée de l’islam soudanais.
Il vit dans une zone de frottement.
Les rites empruntent, composent et répondent à des siècles de circulation religieuse. Ils peuvent permettre aux participantes de se penser pleinement musulmanes tout en maintenant des relations avec des esprits que d’autres musulmans refusent d’accueillir.
L’invisible possède lui aussi ses débats d’appartenance.
Le tumbura conserve une autre mémoire
La distinction avec le zār tumbura empêche de raconter une histoire trop lisse.
Les recherches de Gerasimos Makris décrivent le tumbura comme un monde rituel pratiqué notamment par des Soudanais noirs descendants de populations mises en esclavage ou socialement subalternisées. Ses initiés ont fait de cette appartenance un moyen d’affirmer une identité positive, africaine et musulmane, au sein d’un pays longtemps dominé par des définitions arabes du prestige et du pouvoir.
Ici, les esprits ne viennent pas seulement troubler un individu.
Ils gardent des traces de déplacements, de hiérarchies raciales et d’histoires que l’ordre officiel préfère parfois ne pas entendre. Le rituel peut transformer une origine stigmatisée en ancienneté, en savoir et en droit d’appartenir.
Le corps possédé devient alors une archive singulière.
Il ne récite pas une chronologie. Il fait revenir une relation au passé sous forme de sons, de noms et d’obligations. Ce passé n’est pas mort : il demande encore comment les vivants se définissent.
Réunir bori et tumbura sous la seule étiquette de « possession africaine » ferait perdre précisément ce qu’ils savent.
Chaque répertoire porte sa mémoire.
Une explication sociale suffit-elle ?
Il serait facile de conclure ainsi : la femme souffre d’une contrainte sociale ; le groupe invente un esprit ; la cérémonie autorise un relâchement ; le problème est résolu.
Cette formule est séduisante parce qu’elle rend immédiatement familier ce qui ne l’était pas.
Elle est aussi trop propre.
Elle ne dit pas pourquoi un chant précis touche un corps plutôt qu’un autre. Elle ne rend pas compte de l’autonomie attribuée à l’esprit, de ses refus, de ses retours ni de la discipline imposée à son hôte. Elle transforme les paroles des participantes en décor autour d’une vérité que l’observateur prétendrait seul posséder.
Les lectures psychologiques, médicales et sociales sont utiles. La transe peut redistribuer l’attention autour d’une malade, donner un langage à une détresse, créer une communauté de soutien et ouvrir une marge de négociation dans le couple ou la famille. Ce sont des effets réels et documentés.
Mais ces effets n’obligent pas à déclarer l’esprit irréel.
Pour celles qui le servent, le zār ne résume pas leurs difficultés : il ajoute une volonté aux volontés déjà présentes. Il n’est pas seulement ce que la femme ne peut pas dire. Il est celui qui peut lui dire non.
Prendre cette expérience au sérieux ne demande pas au lecteur d’adopter une croyance.
Cela demande de ne pas remplacer trop vite la question des participantes par la réponse de l’analyste.
Alors, que veut l’esprit qui refuse de partir ?
Il veut d’abord être distingué de tous les autres.
Son chant plutôt qu’un chant. Son parfum plutôt qu’une fumée quelconque. Sa couleur, son vêtement, sa nourriture, son jour. Il veut que le tremblement cesse d’être anonyme et devienne sa signature.
Il veut ensuite que sa présence engage d’autres personnes que son hôte.
La shaykha doit l’entendre. Le chœur doit l’appeler correctement. La famille doit reconnaître sa demande et payer une part du prix. La maison entière apprend qu’un malaise peut être une dette rappelée.
Enfin, il veut ce que les humains accordent difficilement à l’invisible : une place durable parmi eux.
Le zār ne gagne pas nécessairement le corps pour toujours. Il gagne le droit d’y revenir. Il obtient une porte, un rythme qui l’ouvre et une assemblée capable de reconnaître son entrée.
La femme, elle, gagne quelque chose de considérable mais d’incomplet. Sa souffrance possède désormais un interlocuteur. Elle peut l’anticiper, lui répondre, solliciter celles qui connaissent ses habitudes et transformer une attaque sans forme en relation.
Ce n’est pas une victoire égale.
La paix dépend encore du respect des clauses, et l’esprit a déjà prouvé qu’il savait rappeler une promesse par le corps.
Au terme de la cérémonie, personne ne peut annoncer qu’il est parti.
Les tambours se taisent. Les vêtements sont rangés. Le parfum demeure un peu dans la cour.
Le zār, lui, a obtenu mieux qu’une apparition.
Il a obtenu qu’on se souvienne de ce qu’il aime.
Et dans ce traité sans papier, tant que son hôte vivra, oublier pourra toujours signifier rompre.
Repères documentaires
- Janice Boddy, « Spirits and Selves in Northern Sudan: The Cultural Therapeutics of Possession and Trance », American Ethnologist, 1988 — étude de référence sur le diagnostic, la transe et la relation contractuelle entre une femme et son zār dans le nord du Soudan.
- Janice Boddy, *Wombs and Alien Spirits: Women, Men, and the Zar Cult in Northern Sudan*, University of Wisconsin Press, 1989 — ethnographie issue de près de deux années de terrain à Hofriyat, consacrée aux esprits, au genre, à la parenté et au monde moral du village.
- Baqie Badawi Muhammad, « The Sudanese Concept of Beauty, Spirit Possession, and Power », Folklore Forum, 1993 — description détaillée de la shaykha, de la boîte rituelle, des encens, des costumes, des groupes d’esprits et du déroulement d’une cérémonie.
- Gerasimos Makris, « Spirit Possession and Witchcraft in Modern Sudan », The Greek Review of Social Research, 2013 — analyse du zār tumbura, de son lien avec l’histoire de l’esclavage et de la construction d’une identité africaine et musulmane au Soudan.
- Maria Sabaye Moghaddam, « Zār », Encyclopaedia Iranica, 2009, mise à jour en 2015 — comparaison utile des rituels de la mer Rouge et du golfe Persique, de l’identification musicale de l’esprit et du caractère durable du pacte.
- Janice Boddy, « Managing Tradition: “Superstition” and the Making of National Identity among Sudanese Women Refugees », dans The Pursuit of Certainty, 1995 — réflexion sur la transformation du zār en migration et sur les débats entourant son appartenance à la culture soudanaise et à l’islam.