Sur une île espagnole, des mots venus d’ailleurs
À Annobón, on peut grandir dans un pays dont la langue officielle est l’espagnol, apprendre l’espagnol à l’école, entendre le pichi à Malabo et parler chez soi une langue qui conserve la trace d’un monde portugais vieux de cinq siècles. Cette langue s’appelle le Fa d’Ambô — littéralement, la « parole d’Ambô », le nom que les habitants donnent à leur île et à eux-mêmes.
Ce n’est pas simplement du portugais ancien resté intact au milieu de l’Atlantique. Ce n’est pas davantage un dialecte espagnol. Le Fa d’Ambô est une langue créole autonome, avec sa propre grammaire, ses sons, son histoire et ses façons d’organiser la phrase. Son vocabulaire révèle une forte parenté avec le portugais, tandis que sa structure et une partie de ses mots racontent aussi les langues africaines mises en contact sur les plantations du golfe de Guinée.
Le paradoxe commence sur la carte. Annobón appartient à la Guinée équatoriale, ancienne colonie espagnole. Mais l’île se trouve à plus de 600 kilomètres du territoire continental du pays, au sud de São Tomé et presque sur la ligne qui prolonge, dans le golfe de Guinée, une chaîne de volcans. Pour comprendre la langue parlée sur ce fragment de terre, il faut donc quitter les frontières politiques actuelles et remonter jusqu’à une autre île.
La langue a voyagé avant le pays
Lorsque les navigateurs portugais atteignent São Tomé et Annobón à la fin du XVe siècle, ces îles volcaniques ne semblent pas habitées. São Tomé devient rapidement le centre d’une économie de plantation fondée sur l’esclavage. Des personnes venues de régions africaines différentes y sont contraintes de vivre et de travailler ensemble sous domination portugaise.
Dans cette situation violente, une langue de contact se forme. Elle emprunte l’essentiel de son lexique au portugais, mais elle ne reproduit pas simplement la grammaire de la métropole. Des locuteurs parlant notamment des langues liées à l’ancien royaume du Bénin et au monde kongo participent à sa formation. Cette langue devient assez stable pour être transmise à des enfants comme langue première.
Les linguistes parlent aujourd’hui d’un proto-créole du golfe de Guinée. Il ne s’agit pas d’un texte retrouvé dans une archive, mais d’un ancêtre reconstruit grâce aux ressemblances systématiques entre quatre langues actuelles : le santome, l’angolar, le principense et le Fa d’Ambô. Elles ne sont plus forcément compréhensibles entre elles, mais partagent trop de vocabulaire et de mécanismes grammaticaux pour que cette parenté soit fortuite.
Au XVIe siècle, des habitants de São Tomé sont envoyés à Annobón. Parmi eux se trouvent des personnes réduites en esclavage et déjà locutrices de cette langue créole. Le Fa d’Ambô ne naît donc probablement pas d’une rencontre directe entre le portugais et des langues africaines sur Annobón : son noyau arrive déjà formé depuis São Tomé, puis poursuit sa propre histoire sur la nouvelle île.
Une parenté que l’oreille ne suffit plus à reconnaître
Le Fa d’Ambô et le santome conservent aujourd’hui une forte part de vocabulaire d’origine portugaise. Une étude de Tjerk Hagemeijer et Armando Zamora estime également que le Fa d’Ambô partage environ 82 % de son vocabulaire fondamental avec le santome. Pourtant, cinq siècles d’évolution séparée ont modifié les sons, le sens des mots et les usages au point de limiter leur compréhension réciproque.
La parenté apparaît mieux lorsqu’on compare des constructions entières. Dans les deux langues, par exemple, la négation peut encadrer le groupe verbal avec deux éléments au lieu d’un seul. Le Fa d’Ambô a aussi développé ses propres oppositions de tons et de longueur vocalique. Une différence de durée ou de hauteur peut distinguer deux mots que l’écriture espagnole ou portugaise rendrait maladroitement.
Il faut donc se méfier de l’expression « portugais corrompu », longtemps appliquée aux créoles. Une langue créole n’est pas une version incomplète de la langue européenne dont provient une partie de son lexique. Elle possède des règles que les enfants acquièrent, que les adultes reconnaissent et que les locuteurs peuvent employer pour raconter, plaisanter, prier, négocier ou contester.
Ce qui semble mélangé à un observateur extérieur est cohérent pour ceux qui le parlent.
L’isolement n’a jamais été un silence total
Annobón est souvent décrite comme une île isolée, et cette distance a effectivement compté. Les propriétaires des plantations y résident peu. Les navires viennent chercher de l’eau, des fruits ou des provisions, mais ne maintiennent pas une présence continue. Les habitants ne peuvent pas facilement parcourir en pirogue les centaines de kilomètres qui les séparent des autres îles.
Cet isolement donne au Fa d’Ambô le temps de se transformer sans être constamment rapproché du portugais européen. Mais il ne faut pas imaginer une capsule fermée. L’île échange avec les équipages de passage. Le catholicisme structure une partie de la vie collective. Des autorités portugaises puis espagnoles tentent de l’administrer. Les Annobonais développent aussi des formes d’autonomie face à des pouvoirs souvent lointains.
En 1778, après des accords entre les couronnes ibériques, Annobón passe officiellement sous souveraineté espagnole. Le drapeau change plus vite que la langue quotidienne. La présence espagnole demeure longtemps limitée ; elle ne transforme pas immédiatement les maisons, les marchés et les conversations en espaces hispanophones.
Au début du XXe siècle encore, la transmission familiale reste dominée par le Fa d’Ambô. L’espagnol entre surtout par la mission, l’administration et l’école. Jusque dans la période précédant l’indépendance de 1968, de nombreux enfants et de nombreuses femmes vivant sur l’île ont peu de contacts avec lui.
Deux langues portugaises sur la même île
L’enquête se complique encore lorsqu’on écoute les cérémonies. À côté du Fa d’Ambô quotidien, des chercheurs ont documenté une variété rituelle parfois appelée « portugais » par les habitants. Elle apparaît notamment dans des pratiques religieuses associées aux sangitan et aux veuves.
Cette parole cérémonielle ne correspond ni au portugais moderne ni exactement au Fa d’Ambô. Elle assemble des éléments portugais anciens, des formes créoles et quelques expressions possiblement latines, conservées par répétition et transmission orale. Une formule peut continuer de vivre alors même que ceux qui la récitent ne l’emploieraient jamais pour demander du poisson ou raconter leur journée.
L’île a donc gardé deux mémoires linguistiques distinctes : une langue complète utilisée dans la vie sociale et une parole plus figée, réservée à certains moments. La seconde n’est pas « plus authentiquement portugaise » que la première. Elle répond simplement à une autre fonction : maintenir la forme d’un rite quand le monde qui l’a introduite a disparu.
Cette coexistence explique pourquoi Annobón intéresse autant les linguistes. Elle permet d’observer plusieurs manières de transmettre une langue : en la recréant chaque jour dans la conversation, ou en protégeant des suites de mots parce que leur exactitude fait partie du geste cérémoniel.
L’école a changé la hiérarchie des voix
Sur Annobón, un enfant peut commencer sa vie en Fa d’Ambô puis découvrir à l’école que le savoir écrit, les examens et l’autorité parlent espagnol. Des témoignages recueillis par la linguiste Marike Post indiquent même que l’usage du Fa d’Ambô à l’école a été sévèrement puni à certaines périodes.
Cette division installe une hiérarchie : la langue de la maison devient celle de l’intimité et de l’oral, tandis que l’espagnol occupe l’écrit et les institutions. Le Fa d’Ambô ne dispose pas d’une orthographe officielle stable ni d’une longue tradition de publication. Un paradoxe en découle : des chercheurs ont davantage écrit sur cette langue que ses locuteurs n’ont pu publier dans cette langue.
Pourtant, son absence des manuels ne signifie pas son absence du savoir. La langue porte des récits, des poèmes, des généalogies, des descriptions de la mer et une mémoire des rapports sociaux de l’île. Le Cancionero oral annobonés de Francisco Zamora Loboch a précisément tenté de faire passer sur la page une partie de cette littérature transmise à voix haute.
Écrire pose toutefois des choix difficiles. Faut-il rapprocher l’orthographe du portugais, de l’espagnol ou de la prononciation locale ? Comment noter les tons et les voyelles longues ? Une écriture utile aux linguistes n’est pas automatiquement celle qu’une communauté souhaitera employer sur un téléphone ou dans un livre pour enfants.
Malabo est devenue la seconde île
La menace la plus importante ne vient peut-être plus directement de l’espagnol. Une grande partie de la communauté annobonaise vit aujourd’hui à Malabo, sur Bioko. Les études et l’emploi ont divisé les familles entre l’île d’origine et la capitale. Dans cette ville multilingue, le pichi — un créole à base lexicale anglaise — sert largement de langue de rue, de commerce et de rencontre.
Le Fa d’Ambô se trouve ainsi pris entre deux forces différentes. L’espagnol domine les domaines officiels. Le pichi attire les conversations informelles entre jeunes venus de communautés différentes. La langue d’Annobón reste forte lorsqu’un réseau familial dense permet de l’utiliser chaque jour, mais elle s’affaiblit lorsque ses locuteurs sont dispersés et que chaque nouvel espace social exige une autre langue.
L’ouverture d’un aéroport et d’un port modernes en 2010 a elle aussi renversé l’ancien rapport à l’isolement. Les avions, la télévision et les télécommunications rendent l’île moins coupée du monde. C’est une amélioration matérielle majeure, mais elle supprime en même temps une partie de la protection involontaire dont bénéficiait la langue.
Le danger n’est donc pas qu’un dernier locuteur oublie soudain tous ses mots. Le basculement peut être beaucoup plus discret : davantage d’emprunts, des enfants qui comprennent mais répondent en espagnol, une conversation entre jeunes qui passe au pichi, une cérémonie dont les paroles ne sont plus entièrement comprises.
Une langue devenue argument diplomatique
En 2010, la Guinée équatoriale déclare le portugais langue officielle aux côtés de l’espagnol et du français. Quatre ans plus tard, elle rejoint la Communauté des pays de langue portugaise. Le Fa d’Ambô sert alors d’argument historique : le pays possède bien, sur son territoire, une communauté dont la langue est liée au portugais.
Mais cette reconnaissance internationale n’a pas automatiquement donné au Fa d’Ambô des enseignants, des livres, une radio ou une politique de transmission. Le portugais officiel invoqué par l’État et le créole vécu par les Annobonais ne sont pas interchangeables. L’un ouvre une porte diplomatique ; l’autre demeure minoritaire dans son propre pays.
Voilà le cœur du mystère. Annobón ne parle pas une langue « étrangère » restée par accident. Elle parle le résultat local d’une histoire atlantique : esclavage, déplacement, création linguistique, isolement, catholicisme, domination espagnole et migration intérieure. Le Fa d’Ambô a traversé tous ces changements parce qu’il n’était pas seulement un héritage. Il était ce dont les habitants avaient besoin pour vivre ensemble.
La question actuelle n’est plus de savoir comment la langue a survécu cinq siècles. Elle est de savoir si elle pourra entrer dans l’école, l’écran et la ville sans devoir cesser d’être elle-même.
Petit lexique
- Annobón / Ambô : île volcanique de Guinée équatoriale ; Ambô est le nom local à l’origine de l’expression Fa d’Ambô.
- Fa d’Ambô : langue créole à base lexicale portugaise parlée à Annobón et au sein de la diaspora annobonaise, notamment à Malabo.
- Créole : langue née d’une situation de contact intense, devenue langue complète et souvent langue maternelle d’une communauté.
- Pichi : créole à base lexicale anglaise largement employé comme langue véhiculaire à Malabo.
- Santome : créole du golfe de Guinée parlé sur l’île de São Tomé, apparenté au Fa d’Ambô.
- Sangitan : terme associé à des pratiques cérémonielles annobonaises où subsiste une variété rituelle distincte du Fa d’Ambô quotidien.
Repères documentaires
- XVIe siècle : peuplement durable d’Annobón par des personnes venues notamment de São Tomé ; le futur Fa d’Ambô se sépare de l’ancêtre commun aux créoles du golfe de Guinée.
- 1778 : Annobón passe de la souveraineté portugaise à la souveraineté espagnole.
- 1888 : Hugo Schuchardt publie la première étude connue comportant des données sur la langue.
- 1968 : indépendance de la Guinée équatoriale.
- 2010 : ouverture d’infrastructures portuaire et aéroportuaire modernes à Annobón ; le portugais devient officiellement langue du pays.
- 2014 : la Guinée équatoriale entre dans la Communauté des pays de langue portugaise.
Sources
- Tjerk Hagemeijer et Armando Zamora, « Fa d’Ambô: from past to present », International Journal of the Sociology of Language, 2016 : https://repositorio.ulisboa.pt/handle/10451/31056
- Marike Post, « Survey chapter: Fa d’Ambô », Atlas of Pidgin and Creole Language Structures Online : https://apics-online.info/surveys/38
- Gabriel Antunes Araujo et al., « Fa d’Ambô: língua crioula de Ano Bom », Cadernos de Estudos Linguísticos, 2013 : https://doi.org/10.20396/cel.v55i2.8637289
- Ana Lívia Agostinho, « Fa d’Ambô (Equatorial Guinea) — Language Snapshot », Language Documentation and Description, 2021 : https://www.lddjournal.org/article/1262