Le pays que l’administration raya d’un décret
Le 5 septembre 1932, le président français Albert Lebrun signe quatre articles qui font disparaître la Haute-Volta. Pas d’invasion, pas de sécession, pas de catastrophe naturelle : une colonie entière est supprimée parce que Paris la juge coûteuse et mal commode.
À partir du 1er janvier suivant, Ouagadougou n’est plus la capitale d’aucun territoire autonome. La plus grande partie de l’actuel Burkina Faso devient le nord de la Côte d’Ivoire ; l’ouest est rattaché au Soudan français, futur Mali ; l’est rejoint le Niger. Sur les cartes administratives, la Haute-Volta cesse d’exister pendant près de quinze ans.
Les habitants, eux, ne disparaissent évidemment pas. Ils changent de gouverneur, d’impôts, de chef-lieu et parfois de destination de travail sans avoir été consultés. Leur territoire est découpé selon les besoins d’autres colonies : plantations ivoiriennes, périmètres irrigués de l’Office du Niger, administration des régions sahéliennes.
Pourquoi créer une colonie en 1919, l’effacer en 1932, puis la rétablir presque à l’identique en 1947 ? Derrière ce curieux mouvement de gomme et de crayon se trouve une conception brutale de l’espace colonial : un territoire valait moins par les sociétés qui l’habitaient que par les travailleurs qu’on pouvait en extraire.
Une colonie récente, dessinée après la conquête
La Haute-Volta n’est pas un État ancien simplement rebaptisé par la France. Elle rassemble des royaumes mossi, des sociétés gourmantché, lobi, bobo, sénoufo, gourounsi et bien d’autres ensembles qui n’avaient jamais formé une seule unité politique.
Après la conquête de Ouagadougou en 1896, ces espaces sont intégrés à de vastes constructions administratives dont les limites changent souvent. La colonie de Haute-Volta est créée par décret le 1er mars 1919, à partir de cercles auparavant gouvernés depuis Bamako. Ouagadougou devient son chef-lieu.
La décision répond à une logique de contrôle. Les distances sont grandes, les communications difficiles et les autorités françaises veulent surveiller plus directement des populations qui ont opposé des résistances importantes, notamment lors de la guerre du Bani-Volta de 1915-1916.
L’administration prétend aussi favoriser un développement économique cohérent. Elle impose les cultures, prélève l’impôt, recrute des soldats et mobilise la main-d’œuvre. Mais elle découvre rapidement que la nouvelle colonie ne possède ni port, ni grandes recettes douanières, ni production d’exportation comparable au cacao et au café de la zone forestière.
Le « manque de richesses » cachait une autre richesse
Dans les comptes coloniaux, la Haute-Volta apparaît pauvre. Ses budgets sont difficiles à équilibrer. Les administrateurs se plaignent des dépenses nécessaires pour entretenir le chef-lieu, les services techniques et les postes éloignés.
Mais le territoire possède ce que les voisins réclament avec insistance : des hommes. Les régions mossi sont densément peuplées. Les plantations de Côte d’Ivoire manquent de bras ; l’Office du Niger cherche des ouvriers agricoles ; les chantiers ferroviaires consomment une main-d’œuvre considérable.
La population devient ainsi la principale « ressource » que le système colonial attribue à la Haute-Volta. Ce vocabulaire économique dissimule la réalité des recrutements forcés, des prestations obligatoires, de l’impôt de capitation et des départs provoqués par la contrainte.
Beaucoup d’hommes préfèrent franchir la frontière de la Gold Coast britannique, l’actuel Ghana, où les salaires et les conditions leur paraissent plus favorables. Aux yeux de l’administration française, cette migration est une perte : les travailleurs échappent aux plantations et aux chantiers contrôlés par la France.
Rattacher les régions les plus peuplées directement à la Côte d’Ivoire permettrait de raccourcir la chaîne de commandement. Le réservoir humain serait placé dans la même colonie que les entreprises qui veulent l’utiliser.
Le décret parlait d’économies
Le rapport présenté au président de la République en 1932 donne une justification presque comptable. Après « plus de dix années », affirme-t-il, l’expérience aurait montré que la Haute-Volta ne répond à aucune nécessité. Sa suppression permettrait des économies et libérerait du personnel administratif.
Le texte ajoute que le prolongement vers le nord du chemin de fer ivoirien facilite le remaniement. La voie ferrée, encore loin d’Ouagadougou, indique déjà l’orientation souhaitée : l’intérieur doit alimenter la côte.
Le décret distribue alors les cercles comme des pièces détachées. Fada et Dori vont au Niger. Ouahigouya et une partie de Dédougou rejoignent le Soudan français. Ouagadougou, Kaya, Koudougou, Tenkodogo, Gaoua, Batié et Bobo-Dioulasso sont attribués à la Côte d’Ivoire.
Le mot « peuple » n’apparaît pas dans la décision. Aucun mécanisme de consultation n’est prévu. La frontière coloniale, pourtant présentée comme l’ossature naturelle de futurs territoires, se révèle pour ce qu’elle est : un instrument que l’administration peut déplacer selon son budget.
Ouagadougou devint une ville périphérique
Pour Ouagadougou, la suppression est un déclassement. La ville perd son gouverneur et plusieurs services. Elle dépend désormais d’Abidjan, située à plus de mille kilomètres et tournée vers le littoral. Bobo-Dioulasso, plus proche de l’avancée du chemin de fer, gagne en importance économique.
Cette rivalité inquiète la cour du Mogho Naaba, souverain de Ouagadougou. Le pouvoir colonial a maintenu les chefferies mossi tout en les subordonnant. Il s’appuie sur elles pour lever l’impôt, recruter et maintenir l’ordre ; celles-ci utilisent en retour leur place dans le dispositif pour défendre leurs intérêts.
Le Mogho Naaba Koom II réclame le rétablissement de la Haute-Volta et le prolongement du rail jusqu’à Ouagadougou. Ce combat ne correspond pas encore au nationalisme moderne. Il mêle protection d’un espace d’autorité, crainte du déclin économique et opposition à une administration trop lointaine.
En 1937, les territoires rattachés à la Côte d’Ivoire sont regroupés dans une région de Haute-Côte d’Ivoire dotée d’un administrateur supérieur à Ouagadougou. Cette concession reconnaît implicitement que gouverner directement depuis Abidjan fonctionne mal.
Le train promettait du développement et amenait les recruteurs
Le chemin de fer Abidjan-Niger atteint Bobo-Dioulasso en 1934. Il facilite le commerce, les déplacements et l’arrivée des marchandises. Il permet aussi d’acheminer plus efficacement les travailleurs vers le sud.
L’infrastructure possède donc un double visage. Les chefs de Ouagadougou la réclament parce qu’elle peut restaurer la centralité de leur ville. Les planteurs ivoiriens la voient comme un moyen d’obtenir de la main-d’œuvre. L’administration l’utilise comme argument pour relier politiquement le pays mossi à la Côte d’Ivoire.
Le « chemin de fer du Mossi » ne parviendra à Ouagadougou qu’en 1954, sept ans après la reconstitution de la Haute-Volta. Entre-temps, le projet aura servi de monnaie dans les négociations entre chefferie et pouvoir colonial.
Cette histoire empêche de raconter le rail comme une simple ligne de progrès. Sa direction, son calendrier et ses gares décident quelles régions deviennent des centres et lesquelles fournissent les voyageurs.
Partir pouvait être une fuite
Les migrations voltaïques vers la Côte d’Ivoire ne commencent pas toutes avec le démembrement, et elles ne relèvent pas toutes de la contrainte directe. Des travailleurs partent gagner un revenu, rejoindre des proches ou explorer une économie nouvelle.
Mais la liberté du départ est limitée par l’impôt, le travail forcé et les réquisitions. Des villages doivent fournir des contingents. Certains migrants choisissent la Gold Coast précisément pour échapper à l’administration française. Un déplacement présenté dans les rapports comme « volontaire » peut être la réponse à une situation qui ne l’est pas.
Après 1932, l’ex-Haute-Volta devient plus étroitement intégrée à l’économie ivoirienne. Cette circulation contribue à former d’importantes communautés burkinabè en Côte d’Ivoire et un espace humain qui survivra aux indépendances.
La disparition administrative du territoire produit ainsi un héritage paradoxal. Elle fragilise un centre politique tout en renforçant des liens économiques et familiaux transfrontaliers qui comptent encore aujourd’hui.
La guerre mondiale change la valeur des loyautés
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les autorités françaises recrutent à nouveau soldats et travailleurs. Les chefs mossi rappellent leur soutien à la France et utilisent cette loyauté pour renouveler leurs demandes.
Le Mogho Naaba Koom II meurt en 1942, mais son successeur Saaga II reprend le dossier. Après 1945, le contexte politique se transforme. Les colonies obtiennent une représentation dans les institutions françaises ; les partis et élus africains disposent de nouvelles tribunes ; la fin du travail forcé est votée en 1946.
La revendication de reconstitution rassemble alors des intérêts différents. La chefferie veut restaurer Ouagadougou. Des responsables politiques veulent une circonscription et des sièges propres. L’administration cherche des alliés dans une Afrique occidentale où les mouvements anticoloniaux se développent.
Même certains acteurs ivoiriens peuvent préférer séparer politiquement le nord voltaïque, dont la représentation démographique modifierait les équilibres électoraux de la colonie. Le rétablissement n’est donc pas le résultat d’une seule résistance héroïque : c’est une alliance de circonstance.
La loi de 1947 recolla la carte
Le 4 septembre 1947, une loi française abroge le décret de 1932. Le territoire de Haute-Volta retrouve l’autonomie administrative et financière des autres territoires de l’Afrique occidentale française. Ouagadougou redevient chef-lieu et les frontières sont rétablies telles qu’elles existaient au moment de la suppression.
La symétrie des deux textes est frappante. Un décret avait dispersé les cercles ; une loi les rassemble. Quinze ans de vies administrées sous trois colonies tiennent entre deux décisions prises à Paris.
Le pays reconstitué n’est pourtant pas identique à celui de 1932. Des routes migratoires se sont consolidées, Bobo-Dioulasso s’est affirmée, une génération a vécu sous les règlements ivoiriens, soudanais ou nigériens. La frontière restaurée ne peut effacer les expériences produites par son absence.
En 1958, la Haute-Volta devient une république autonome au sein de la Communauté française, puis indépendante en 1960. En 1984, Thomas Sankara lui donne le nom de Burkina Faso. Le territoire que la France jugeait quinze ans plus tôt inutile devient le cadre d’un État souverain.
Un pays peut-il exister quand son nom disparaît ?
Dire que la Haute-Volta a « disparu » entre 1932 et 1947 peut induire en erreur. Une administration a disparu ; les sociétés, les autorités locales, les langues et les relations n’ont pas cessé d’exister. Il n’y avait pas non plus avant 1919 une nation voltaïque achevée attendant d’être reconnue.
L’épisode montre plutôt comment les futurs États africains se sont formés dans un dialogue conflictuel avec les découpages coloniaux. Une frontière arbitraire peut malgré tout devenir un espace vécu, puis un objet de revendication. La chefferie mossi défendait ses intérêts, les travailleurs empruntaient d’autres routes, les élus cherchaient une représentation : de ces mouvements est née une demande commune de territoire.
La Haute-Volta n’a donc pas été effacée parce qu’elle ne contenait rien. Elle a été effacée parce que l’administration considérait que ce qu’elle contenait — surtout sa population — serait plus rentable ailleurs.
Lorsque la carte fut recollée en 1947, elle racontait moins le retour d’un tracé naturel que l’échec d’une expérience : on pouvait déplacer des bureaux et des frontières, mais pas gouverner durablement un pays comme un simple entrepôt de main-d’œuvre.
Petit lexique
- Haute-Volta : nom colonial puis premier nom de l’État devenu Burkina Faso en 1984.
- Cercle : principale circonscription administrative locale dans l’Afrique occidentale française.
- AOF : Afrique occidentale française, fédération de colonies gouvernée depuis Dakar.
- Mogho Naaba : souverain de Ouagadougou et figure majeure de la royauté mossi.
- Haute-Côte d’Ivoire : région administrative créée dans les territoires voltaïques rattachés à la Côte d’Ivoire après 1932.
- Office du Niger : grand projet agricole colonial établi au Soudan français et demandeur de main-d’œuvre.
Repères documentaires
- 1896 — Prise de Ouagadougou par les Français.
- 1er mars 1919 — Création de la colonie de Haute-Volta.
- 5 septembre 1932 — Décret supprimant la colonie et partageant ses cercles entre Côte d’Ivoire, Soudan français et Niger.
- 1er janvier 1933 — Entrée en application du démembrement.
- 1934 — Le chemin de fer atteint Bobo-Dioulasso.
- 1937 — Création de la région de Haute-Côte d’Ivoire administrée depuis Ouagadougou.
- 4 septembre 1947 — Loi rétablissant le territoire de Haute-Volta.
- 5 août 1960 — Indépendance de la République de Haute-Volta.
- 4 août 1984 — Le pays prend le nom de Burkina Faso.
Sources
- République française, décret du 5 septembre 1932 supprimant la Haute-Volta — texte intégral et répartition des cercles.
- République française, loi no 47-1707 du 4 septembre 1947 — rétablissement du territoire dans ses anciennes limites.
- Joseph Abo Kobi, « La main-d’œuvre voltaïque dans la Côte d’Ivoire forestière de 1932 à 1947 », Lettres, Sciences sociales et humaines — démembrement et mobilisation des travailleurs.
- Boubié Bazié, « Le chemin de fer du Mossi », Revue d’histoire contemporaine de l’Afrique, 2023 — lutte politique autour du rail et rôle de la chefferie.
- Jean-Yves Marchal, « La Haute-Volta devient Burkina Faso : un territoire qui se crée, se défait et s’affirme au rythme des enjeux », ORSTOM — histoire territoriale et conséquences du partage.
- Mark Breusers, « The Making of History in Colonial Haute Volta », Journal of African History, 1999 — travail forcé, impôt et migrations mossi.
- Assemblée législative de transition du Burkina Faso, histoire du Parlement de la Haute-Volta au Burkina Faso — reconstitution et représentation politique.