Une frontière déplacée jusqu’à la liste électorale
Le 19 mars 1967, les habitants de la Côte française des Somalis devaient choisir : rester liés à la France ou accéder à l’indépendance. Officiellement, le scrutin donna une nette victoire au maintien de la présence française. Mais avant que les bulletins soient déposés, une autre décision avait déjà commencé : qui était suffisamment « originaire » du territoire pour voter, et qui pouvait être expulsé comme étranger ?
Dans les mois entourant le référendum, les autorités révisèrent les listes, contrôlèrent les cartes d’identité et éloignèrent des milliers de personnes qualifiées de clandestines, surtout des Somalis. Une barrière de fils de fer et de postes de contrôle ceintura progressivement Djibouti-ville. Le vote ne portait donc pas seulement sur la frontière extérieure du territoire. Il redessinait une frontière intérieure entre habitant, électeur et indésirable.
Comment un référendum censé mesurer la volonté d’une population peut-il contribuer à fabriquer cette population au moment même où il la consulte ?
Un port plus important que son arrière-pays
La présence française s’établit autour d’Obock puis de Djibouti à la fin du XIXe siècle. Le port et le chemin de fer vers Addis-Abeba donnèrent au petit territoire une importance qui dépassait sa superficie : débouché maritime de l’Éthiopie, escale sur la route de Suez et position militaire à l’entrée de la mer Rouge.
La population réunissait notamment Afars et Somalis — en particulier Issas — ainsi que des groupes venus du Yémen, d’Éthiopie et d’ailleurs. Les circulations régionales existaient bien avant la frontière coloniale. Des familles, troupeaux et réseaux commerciaux traversaient des espaces que l’administration voulut ensuite transformer en nationalités fixes.
Cette mobilité rendait la question électorale explosive. Définir l’« autochtone » n’était pas un simple travail de recensement : selon les critères retenus, l’équilibre entre groupes et l’issue du vote pouvaient changer.
1958 : un premier non à l’indépendance
En septembre 1958, dans le contexte de la nouvelle Constitution française, le territoire vota sur son maintien au sein de la Communauté française. Le « oui » l’emporta officiellement. Mahmoud Harbi, partisan de l’indépendance et figure politique somalie, dénonça les conditions du scrutin avant de partir en exil.
Ce premier référendum installa durablement le soupçon. Les partisans du maintien à la France expliquaient le résultat par les avantages économiques, la crainte de l’instabilité régionale et la volonté d’une partie des Afars. Les indépendantistes insistaient sur les pressions, le contrôle administratif et la composition des listes.
La mort de Mahmoud Harbi dans un accident d’avion en 1960 priva le mouvement indépendantiste de l’une de ses figures centrales. Mais la décolonisation du continent et l’indépendance de la Somalie la même année rendirent la question impossible à refermer.
De Gaulle accueilli par des cris d’indépendance
En août 1966, Charles de Gaulle visita Djibouti. Des manifestants réclamèrent l’indépendance ; la confrontation avec les forces de l’ordre fit des morts et des blessés. Les images contredisaient l’idée d’un territoire paisiblement attaché à la France.
Un nouveau référendum fut annoncé. Pour Paris, il devait donner une réponse incontestable. Pour les militants indépendantistes, l’enjeu était de savoir si la consultation porterait réellement sur tous ceux qui vivaient dans le territoire.
Le calendrier politique se doubla alors d’une opération administrative et policière. Les contrôles d’identité s’intensifièrent. Des personnes furent renvoyées vers la Somalie ou l’Éthiopie. La catégorie de « clandestin » permettait de présenter ces départs comme une simple défense de la frontière, alors qu’ils modifiaient aussi la population susceptible de participer au choix.
Qui avait le droit d’être du pays ?
Dans une région de mobilité pastorale et commerciale, prouver une résidence ancienne n’allait pas de soi. Les documents coloniaux ne couvraient pas chaque naissance ni chaque déplacement. Une personne pouvait travailler depuis des années à Djibouti sans posséder la pièce correspondant aux exigences du moment.
L’administration distinguait les ressortissants du territoire des habitants venus des pays voisins. Juridiquement, toute exclusion n’était pas automatiquement frauduleuse : un référendum possède des conditions d’inscription. Politiquement, toutefois, le choix des preuves et la manière de les appliquer déterminaient qui formait le corps électoral.
Les indépendantistes accusèrent la France d’écarter des Somalis susceptibles de voter pour la rupture et de favoriser les Afars considérés comme plus attachés au maintien. Cette lecture ne doit pas conduire à enfermer chaque personne dans un vote ethnique prévisible. Des Afars soutenaient l’indépendance ; des Somalis pouvaient craindre une union ou une domination venue de Mogadiscio. Mais l’administration raisonna elle-même en équilibres communautaires.
La ville derrière les barbelés
Après les troubles, une clôture de barbelés surveillée — bientôt surnommée le barrage — entoura Djibouti-ville. Elle devait contrôler les entrées et empêcher l’arrivée de personnes non autorisées. Dans la pratique, elle séparait le port et les quartiers urbains de leur environnement proche.
Le barrage donnait une forme physique à la liste électorale. À l’intérieur se trouvaient emplois, administration et bureaux de vote ; à l’extérieur, des personnes dont la présence était devenue suspecte. Passer demandait des papiers et l’acceptation des contrôleurs.
La construction ne peut être réduite au seul référendum : les autorités invoquaient sécurité et immigration. Mais son calendrier et son ciblage en firent l’un des symboles du scrutin. Le territoire consulté semblait devoir être filtré avant de pouvoir répondre.
Un résultat net, une légitimité discutée
Le 19 mars 1967, environ 60 % des suffrages exprimés choisirent le maintien sous souveraineté française. Le territoire prit ensuite le nom de Territoire français des Afars et des Issas, formulation censée reconnaître ses deux principales composantes.
Pour la France et les partisans du « oui », le résultat confirmait qu’une indépendance immédiate ne recueillait pas la majorité. Pour l’opposition, les expulsions, la révision des listes, les contraintes de campagne et le rôle de l’administration avaient produit le résultat avant le dépouillement.
L’existence d’irrégularités ou de manipulations ne permet pas de recalculer avec certitude ce qu’aurait donné un scrutin différent. C’est précisément la blessure durable : lorsque la définition des électeurs est contestée, le pourcentage final ne suffit plus à mesurer la volonté politique.
Une décision locale observée depuis trois capitales
Le référendum ne concernait pas seulement Paris et Djibouti. La Somalie indépendante défendait l’idée d’un rassemblement des territoires peuplés de Somalis. L’Éthiopie, attentive au chemin de fer et au port, suivait aussi le scrutin. Les deux voisins avaient des intérêts différents dans l’avenir du territoire.
Les Nations unies étaient devenues une arène essentielle de la décolonisation. Les représentants indépendantistes y dénonçaient la composition du corps électoral et les expulsions ; la France présentait la consultation comme l’expression du libre choix. Chaque mesure locale — carte retirée, personne refoulée, inscription acceptée — entrait dans une bataille diplomatique mondiale.
La base militaire ajoutait un autre enjeu. À l’entrée de la mer Rouge, la France conservait une position navale et aérienne précieuse, au moment où Suez, la guerre froide et les transformations de la Corne rendaient les routes maritimes stratégiques. Maintenir le territoire, ce n’était donc pas seulement protéger ses habitants d’une incertitude régionale, comme l’affirmaient les autorités ; c’était préserver un dispositif français.
Cette superposition explique pourquoi la définition d’un électeur prit tant de poids. Une carte locale contribuait indirectement à décider quel État disposerait d’un port, d’une base et d’un point d’appui international.
Ali Aref et la politique des équilibres
Après 1967, Ali Aref Bourhan, dirigeant afar favorable au maintien des liens avec la France, domina le gouvernement territorial. Le pouvoir colonial encouragea un équilibre qui limitait l’influence indépendantiste somalie. Les recrutements, circonscriptions et contrôles migratoires devinrent inséparables de la question communautaire.
Ce système renforça les identités qu’il prétendait administrer. Être afar, issa ou « étranger » déterminait de plus en plus la place supposée dans le conflit. Les appartenances multiples, mariages, déplacements et solidarités politiques traversant les groupes entraient mal dans cette grille.
La stratégie pouvait retarder l’indépendance ; elle ne supprimait pas sa revendication. Les organisations nationalistes poursuivirent la mobilisation, tandis que l’évolution régionale et internationale rendait le maintien colonial de plus en plus coûteux.
1977 : voter à nouveau, mais sur quel héritage ?
Au milieu des années 1970, la France accepta le principe de l’indépendance. Ali Aref démissionna en 1976 ; Hassan Gouled Aptidon devint la figure centrale de la transition. Un troisième référendum, le 8 mai 1977, donna une majorité presque unanime à l’indépendance, proclamée le 27 juin.
Ce résultat ne prouve pas mécaniquement que celui de 1967 était entièrement fictif. Dix années avaient changé les alliances, les attentes et la politique française. Il montre cependant que la solution de 1967 n’avait pas clos la question.
Le nouvel État hérita des catégories et méfiances produites pendant la période coloniale. Construire une citoyenneté djiboutienne exigeait de réunir une population que les scrutins précédents avaient souvent présentée comme un équilibre dangereux entre communautés.
Un électeur n’est jamais seulement trouvé
Toute élection commence par une liste. On imagine volontiers que cette liste enregistre une population déjà définie. Dans une situation coloniale, elle peut au contraire la fabriquer : choisir une durée de résidence, reconnaître tel document, tracer une frontière et décider quelles mobilités sont légitimes.
Cette mécanique n’est pas propre à Djibouti. Mais le petit nombre d’habitants, l’importance militaire du port et la proximité de la Somalie et de l’Éthiopie lui donnèrent une intensité particulière. Quelques milliers d’inscriptions ou d’expulsions pouvaient déplacer l’équilibre national.
Les mots employés comptaient. « Nettoyer » les listes suggérait qu’on retirait une erreur ; « expulser des clandestins » qu’on restaurait la légalité. Pour celui qui vivait, travaillait ou avait de la famille dans la ville, la même opération pouvait signifier être soudain déclaré extérieur à l’avenir du lieu.
Le référendum avant le bulletin
Comment un référendum transforma-t-il des habitants en étrangers ? Pas par une seule décision secrète, mais par l’enchaînement des contrôles, des preuves exigées, des radiations, des expulsions et du barrage. Le scrutin eut lieu au terme de ce tri.
Il serait trop simple d’affirmer que chaque personne expulsée était un électeur légitime ou que tous les votes suivaient une appartenance communautaire. Il serait tout aussi trompeur de traiter le corps électoral comme une donnée neutre. La question de l’indépendance et celle de l’identité des votants furent construites ensemble.
L’urne de 1967 demandait : « Voulez-vous rester avec la France ? » Mais le pouvoir décisif se trouvait aussi en amont, dans une question moins visible : « Qui est ce vous ? » À Djibouti, la frontière la plus efficace n’était peut-être pas encore celle d’un futur État. C’était celle qui passait entre deux noms sur une liste.
Petit lexique
- Côte française des Somalis — nom colonial du territoire jusqu’en 1967.
- Territoire français des Afars et des Issas — appellation utilisée de 1967 à l’indépendance.
- Issa — groupe somali important à Djibouti et dans les régions voisines.
- Afar — peuple présent à Djibouti, en Éthiopie et en Érythrée.
- Barrage — clôture contrôlée entourant Djibouti-ville après les troubles des années 1960.
Repères documentaires
- 28 septembre 1958 — premier référendum, victoire officielle du maintien dans la Communauté française.
- 1960 — indépendance de la Somalie et mort de Mahmoud Harbi.
- Août 1966 — visite de Charles de Gaulle, manifestations et répression à Djibouti.
- 19 mars 1967 — second référendum, victoire officielle du maintien sous souveraineté française.
- 1967 — le territoire devient le Territoire français des Afars et des Issas.
- 8 mai 1977 — troisième référendum, victoire massive de l’indépendance.
- 27 juin 1977 — proclamation de la République de Djibouti.
Sources
- Virginia Thompson et Richard Adloff, Djibouti and the Horn of Africa, Stanford University Press — étude historique des référendums, équilibres communautaires et politiques françaises.
- Elections in Africa: A Data Handbook, chapitre consacré à Djibouti, Oxford University Press — données électorales des référendums de 1967 et 1977.
- Alain Gascon, « Djibouti : Singapour sur mer Rouge ? », Outre-Terre, 2005 — réexamen des listes, expulsions et campagne encadrée de 1967.
- Library of Congress, Djibouti: A Country Study — contexte politique de la décolonisation et des consultations successives.
- Nations unies, documents du Comité spécial de la décolonisation consacrés à la Côte française des Somalis — débats internationaux sur les conditions du référendum et les expulsions.