Une vanne commande plus qu’un champ

Entre le Nil Bleu et le Nil Blanc, la plaine de la Gezira est découpée par des canaux qui semblent suivre une géométrie naturelle. Elle ne l’est pas. Cette grille a été organisée au début du XXe siècle pour produire du coton à destination de l’industrie textile britannique. Un barrage, des canaux principaux, des milliers de petits ouvrages et un calendrier commun ont transformé près d’un million d’hectares en machine agricole.

Un siècle plus tard, le coton n’est plus l’unique raison d’être du périmètre. Les cultivateurs produisent aussi blé, sorgho, arachide et fourrage. Le Soudan indépendant a réformé l’Office de la Gezira, privatisé des services, donné davantage de liberté aux exploitants puis tenté de réparer les effets de ces changements. La guerre déclenchée en 2023 a ravagé les villages, les marchés et les équipements.

Pourtant, la forme coloniale demeure sous les cultures. L’eau descend par gravité et doit être coordonnée de l’amont à l’aval. Le choix d’un paysan influence son voisin ; l’entretien d’une petite prise dépend d’un canal plus grand ; la liberté individuelle ne remplace pas une vanne collective.

Le secret de la Gezira n’est pas que les Britanniques y ont cultivé du coton. Il est que leur architecture a fixé une manière de répartir l’eau, la terre, le crédit et le pouvoir. Quand l’institution centrale s’effondre, la grille ne libère pas automatiquement les fermes : elle transmet la pénurie.

Le coton avant la nourriture

Sous le condominium anglo-égyptien, les autorités cherchent une culture d’exportation capable de financer l’administration soudanaise et d’approvisionner les filatures. Des essais de coton irrigué précèdent la construction du barrage de Sennar, achevé en 1925. Le Gezira Scheme s’étend ensuite entre les deux Nils, puis vers Manaqil.

Le système associe trois partenaires inégaux. Le gouvernement possède l’infrastructure et contrôle l’eau. Le Sudan Plantations Syndicate, société domiciliée en Grande-Bretagne, gère la production. Des tenants, ou exploitants attributaires, cultivent des parcelles selon une rotation et des instructions communes.

Le revenu du coton est partagé après déduction des coûts. Les paysans ne vendent pas librement chaque récolte et ne peuvent pas vérifier facilement toute la comptabilité. En échange, la structure apporte crédit, semences, travaux mécanisés, irrigation et commercialisation. Le contrôle étroit produit à la fois des rendements, une discipline et une dépendance.

Des propriétaires privés sont contraints de louer leurs parcelles au dispositif, tandis que d’autres surfaces appartiennent à l’État. L’exploitant peut disposer d’un droit de culture sans posséder le sol. Cette séparation survivra aux changements de régime.

La rotation comme gouvernement

Dans un grand périmètre gravitaire, l’eau ne se commande pas comme un robinet individuel. Le canal principal alimente des branches, qui alimentent des canaux secondaires puis les prises des parcelles. La pente, les dépôts de limon, les herbes et l’ouverture des vannes déterminent qui reçoit l’eau et quand.

Le système colonial impose donc une rotation des cultures. Les blocs plantent selon un calendrier permettant de distribuer les débits et d’organiser les travaux. Des inspecteurs consignent les opérations, les intrants et les rendements. La standardisation donne à l’Office une connaissance exceptionnelle de la plaine.

Elle réduit aussi l’autonomie. Un tenant ne choisit pas simplement la culture la plus utile à sa famille. Le coton occupe une place prioritaire parce qu’il génère les devises et rembourse les avances. Les cultures vivrières s’insèrent dans une architecture conçue autour de l’exportation.

Cette contrainte a parfois été décrite comme la preuve d’une administration autoritaire ; elle remplissait aussi une fonction hydraulique réelle. Lorsque plusieurs cultivateurs alimentés par le même canal prennent des décisions incompatibles, celui d’amont peut capter le débit ou demander de l’eau au moment où la branche n’est pas dimensionnée pour lui.

Le dilemme de la Gezira est déjà là : comment supprimer la discipline cotonnière sans supprimer la coordination de l’eau ?

L’indépendance a nationalisé la machine

En 1950, le Sudan Gezira Board remplace le syndicat britannique, avant l’indépendance de 1956. Le périmètre devient un pilier du nouvel État. Dans les années 1970, le coton de la Gezira apporte une part majeure des recettes d’exportation et fait vivre directement ou indirectement des centaines de milliers de cultivateurs, travailleurs saisonniers et employés.

La nationalisation change le bénéficiaire politique du système, pas sa structure fondamentale. Le gouvernement finance, l’Office administre, les tenants cultivent. Une bureaucratie maintient les canaux et vend la production.

Ce modèle centralisé a des forces : achats groupés, recherche, capacité de négociation et mémoire technique. Il a aussi des coûts, des retards et des hiérarchies. À partir des années 1970, les revenus des exploitants se dégradent. L’État manque de devises, l’entretien recule et les réformes économiques cherchent à réduire les dépenses publiques.

La crise précède 2005, mais cette année marque un basculement juridique. La loi promet aux cultivateurs de gérer leurs choix économiques et l’irrigation de proximité.

La liberté qui a retiré l’ingénieur

Le Gezira Scheme Act de 2005 abroge le cadre foncier de 1927 et redéfinit le périmètre comme une entité associant cultivateurs, État et secteur privé. Il autorise davantage de liberté dans le choix des cultures et ouvre la fourniture de services à des acteurs commerciaux. Les associations d’usagers doivent prendre en charge l’eau au niveau des petits canaux.

Sur le papier, la réforme répond à une critique légitime : l’exploitant ne doit pas rester exécutant d’une plantation nationale. Dans la pratique, le retrait public a été beaucoup plus rapide que la construction d’institutions locales capables de le remplacer.

Une étude publiée dans Disasters décrit une chute des effectifs de l’Office, de plus de 7 000 personnes à quelques dizaines après la mise en œuvre des réformes. Des actifs sont liquidés, des services privatisés et plus de 1 500 associations d’usagers créées. Beaucoup manquent de légitimité, de moyens et de formation.

Les cultivateurs obtiennent le choix sans toujours recevoir le crédit, la maintenance et l’information nécessaires. Les calendriers se fragmentent. Des portes de canaux disparaissent ou sont remplacées par des conduites improvisées. La liberté de planter devient parfois la liberté de se débrouiller seul dans une infrastructure qui, elle, reste interdépendante.

L’eau révèle les gagnants invisibles

Lorsque l’entretien central diminue, tous les usagers ne perdent pas également. Un cultivateur proche de la tête du canal peut pomper ou ouvrir plus longtemps. Celui situé en aval reçoit une eau tardive, insuffisante ou chargée de sédiments. Un agriculteur doté de capital achète une pompe, un tracteur et des intrants ; l’autre s’endette ou abandonne.

Les travailleurs saisonniers sont encore moins protégés. Des familles venues historiquement du Darfour, des monts Nouba, d’Afrique de l’Ouest ou de groupes pastoraux se sont installées dans des camps et villages du périmètre. Elles accomplissent une grande part du travail sans posséder les droits reconnus aux tenants.

Le partage tripartite colonial ne les incluait pas. Les réformes libérales ne les ont pas transformées en propriétaires. La richesse dépend ainsi de personnes que les textes officiels rendent à peine visibles.

La question foncière dépasse donc les parcelles cultivées. Les espaces de pâturage et terres communes autour du périmètre sont convoités par l’agro-industrie. Une grille destinée au coton peut servir de preuve que chaque surface est disponible pour l’investissement, alors que des usages collectifs existent sans titre individuel.

La guerre a frappé le cœur nourricier

Après le début de la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide en avril 2023, l’État d’Al-Jazirah accueille des centaines de milliers de déplacés venus notamment de Khartoum. En décembre, la prise de Wad Medani par les RSF étend la guerre à une région jusque-là considérée comme refuge et grenier.

Les habitants fuient de nouveau. Les récoltes sont interrompues, les marchés pillés, les semences et véhicules emportés. Les pénuries de carburant et d’intrants empêchent de préparer les champs. Les violences rendent l’accès aux canaux dangereux.

Selon l’analyse d’Elkreem et Jaspars, la production de blé et de sorgho de la Gezira chute fortement pendant la campagne 2023-2024. La destruction de l’irrigation s’ajoute à une crise déjà construite par des décennies de retrait institutionnel. Pour la première fois, la région conçue pour produire un surplus devient elle-même un foyer majeur d’insécurité alimentaire.

Les images de la FAO prises en avril 2025 montrent des équipements endommagés, dont une unité de nettoyage des semences détruite. L’organisation estime que le périmètre soutient environ cinq millions de personnes. Réparer une vanne, c’est rouvrir une chaîne de nourriture, de travail et de crédit.

Reconstruire sans restaurer l’ancienne plantation

La fin d’une occupation militaire ou la remise en eau d’un canal ne résoudra pas le problème de gouvernance. Reconstituer exactement l’Office centralisé ferait revenir ses rigidités. Confier chaque canal à des cultivateurs isolés reproduirait l’échec de la décentralisation sans moyens.

La reconstruction doit commencer par une cartographie publique des dégâts et des droits : état des canaux, propriétaires fonciers, tenants, travailleurs résidents, parcours pastoraux et villages déplacés. Sans cette base, l’urgence peut servir à réattribuer des terres à ceux qui disposent de capital plutôt qu’à ceux qui les faisaient vivre.

Les associations d’usagers peuvent fonctionner si elles sont élues, financées, formées et reliées à une autorité de bassin capable d’arbitrer l’amont et l’aval. Leur autonomie doit porter sur les décisions locales, tandis que les grands canaux, barrages et calendriers hydrauliques restent coordonnés.

Il faut aussi séparer le service de l’eau du choix imposé d’une culture. Un exploitant peut décider de produire du blé ou du sorgho, à condition que les volumes demandés soient annoncés et négociés collectivement. La coordination n’exige pas le retour du coton obligatoire.

La grille peut devenir un bien commun

Le barrage de Sennar et les canaux furent conçus pour une économie impériale. Ils peuvent néanmoins servir une souveraineté alimentaire soudanaise. L’infrastructure ne possède pas une intention éternelle ; ses règles d’accès lui en donnent une.

Décoloniser la Gezira signifie rendre visibles ceux que le modèle des trois partenaires excluait : ouvriers, femmes travaillant sans titre, éleveurs, habitants des camps et cultivateurs de l’aval. Cela signifie publier les comptes, mesurer l’eau et rendre contestable la décision d’une vanne.

La guerre a révélé qu’un réseau central peut être un multiplicateur de désastre quand ses nœuds sont détruits. Elle a aussi montré la capacité d’organisations paysannes et de comités locaux à distribuer des semences, nettoyer des canaux et relancer des cultures. Leur savoir ne doit pas devenir une solution gratuite permettant à l’État de se retirer encore.

La Gezira n’a pas besoin de choisir entre l’inspecteur colonial et la pompe privée. Elle a besoin d’une institution publique contrôlée par ses usagers, assez forte pour entretenir l’ensemble et assez ouverte pour ne pas décider seule de ce qui pousse.

L’eau continue de traverser la vieille grille. La question est de savoir si elle transportera avec elle l’ordre du coton, la loi du plus proche de la vanne ou un nouveau contrat entre ceux qui partagent le canal.

Petit lexique

  • Gezira Scheme : vaste périmètre irrigué situé entre le Nil Bleu et le Nil Blanc, au centre du Soudan.
  • Tenant : exploitant titulaire d’un droit de culture dans le périmètre, sans être nécessairement propriétaire du sol.
  • Sudan Gezira Board : organisme public chargé historiquement de la gestion du dispositif.
  • Irrigation gravitaire : distribution de l’eau utilisant la pente plutôt qu’un pompage continu.
  • Association d’usagers de l’eau : organisation locale chargée de gérer et entretenir une partie du réseau.
  • Rupture amont-aval : inégalité créée lorsque les premiers usagers captent une eau qui manque ensuite aux suivants.

Sources