La récolte part, la dette reste
Dans la zone cotonnière du Mali, le producteur reçoit des semences, de l’engrais et des traitements au début de la campagne. Il cultive, récolte le coton-graine, puis le livre à la Compagnie malienne pour le développement des textiles, la CMDT. La société pèse la récolte, déduit les crédits d’intrants et doit verser le solde.
Ce circuit évite au paysan de chercher seul un acheteur et de financer des produits qu’il ne pourrait payer comptant. Il garantit aussi à l’usine un volume organisé. Mais lorsque le règlement tarde, le système entier se retourne : le cultivateur a déjà cédé son coton, doit rembourser ses dettes et préparer la saison alimentaire sans liquidités.
En juillet 2025, la CMDT annonçait que 89 % des paiements avaient été réalisés et que le reliquat avait été placé auprès des banques. Derrière ce pourcentage se trouvent des familles qui avaient livré plusieurs mois auparavant. Les retards ont contribué à décourager des semis, selon les analyses de campagne.
La CMDT est malienne depuis 1974, mais elle reprend l’organisation intégrée créée par la Compagnie française pour le développement des fibres textiles, la CFDT, à la fin de la période coloniale. L’ancienne société voulait produire une fibre régulière pour l’industrie ; la nouvelle a ajouté le développement rural et la souveraineté. Le camion, le crédit et l’acheteur unique sont restés.
Le coton encadré de la graine au port
L’administration coloniale française cherche longtemps à développer le coton au Soudan français. Les expériences échouent ou restent limitées lorsque les variétés, les prix et les intérêts paysans ne coïncident pas avec les besoins de l’industrie métropolitaine. Après la Seconde Guerre mondiale, la CFDT est créée pour organiser plus méthodiquement la filière dans les colonies françaises.
Elle sélectionne les semences, conseille les producteurs, fournit des intrants, achète le coton et gère l’égrenage. Le modèle ne se contente pas d’ouvrir un marché ; il construit une chaîne verticale. L’agriculteur conserve son champ, mais une seule institution coordonne presque tout ce qui transforme sa capsule en fibre exportable.
Après l’indépendance de 1960, la CFDT continue d’opérer au Mali. En 1974, la CMDT prend le relais dans une structure majoritairement publique, avec une participation française qui évoluera ensuite. La société devient un instrument national de modernisation : pistes rurales, alphabétisation, conseil, crédit, organisation des coopératives et appui aux cultures vivrières.
La continuité ne signifie pas que la CMDT soit une entreprise coloniale sous un autre nom. Sa gouvernance et ses missions ont changé. Elle conserve toutefois l’architecture conçue pour sécuriser l’approvisionnement : une zone, un paquet technique, un prix de campagne et un acheteur dominant.
Le prix annoncé avant la pluie
Le prix du coton-graine de premier choix est fixé politiquement avant ou pendant la campagne. En juin 2026, le Conseil supérieur de l’agriculture l’a établi à 300 francs CFA par kilogramme pour 2026-2027. Le sac de 50 kilogrammes d’engrais minéral subventionné reste fixé à 15 000 francs, et l’engrais organique à 3 000 francs.
Cette prévisibilité aide le producteur à décider de la superficie. Elle le protège contre un négociant qui profiterait de la récolte pour casser le prix. Mais elle transfère le risque vers la CMDT et l’État : le cours mondial, le taux de change, le rendement et le coût du transport peuvent évoluer après l’annonce.
Le prix facial ne révèle pas le revenu. Il faut retrancher semences, engrais, pesticides, main-d’œuvre et crédit. Il faut compter le rendement réel, fortement touché ces dernières années par les jassides, les pluies irrégulières et les difficultés d’approvisionnement. Deux exploitants payés au même prix peuvent obtenir des résultats opposés.
L’annonce politique doit donc être accompagnée d’un calendrier de paiement. Un franc reçu après la période de soudure n’a pas la même valeur qu’un franc reçu à la livraison. Le retard oblige à emprunter, vendre du bétail ou reporter l’achat de céréales.
Le crédit qui attache le producteur
Le paquet d’intrants est la force du modèle intégré. L’agriculteur reçoit à crédit ce qui permet de produire ; le remboursement est retenu sur la vente. La CMDT réduit son risque en achetant elle-même la récolte. Les organisations de producteurs peuvent apporter une garantie collective.
Mais la dette commence avant que le climat ne se révèle. Si le rendement chute, le produit de la vente couvre à peine les intrants. Une mauvaise distribution d’engrais ou un traitement arrivé après l’attaque ne supprime pas automatiquement l’obligation. Les litiges sur la qualité, le poids et les déductions sont alors déterminants.
Le système favorise aussi le coton parce que c’est la culture dont le crédit et l’achat sont organisés. Le maïs ou le sorgho nourrissent la famille, mais disposent rarement d’une logistique équivalente. Le producteur peut donc planter du coton non parce que son prix est supérieur, mais parce qu’il ouvre l’accès à l’engrais utilisé aussi sur les céréales.
Cette interdépendance explique pourquoi une crise de la CMDT devient une crise alimentaire locale. Retarder les intrants affecte les rendements ; retarder le paiement affecte les achats de nourriture ; réduire le coton peut réduire l’accès à l’engrais pour le maïs.
Le monopole n’est jamais complet
La CMDT est l’acteur central de l’achat et de l’égrenage dans sa zone, mais le système comprend producteurs, coopératives, banques, transporteurs, fournisseurs et autorités. Le mot « monopole » masque leurs négociations et les pertes qui surviennent entre eux.
Lorsqu’un paiement est annoncé comme disponible auprès des banques, l’argent n’est pas nécessairement arrivé dans chaque village. Les listes doivent être validées, les comptes crédités et les erreurs corrigées. Un producteur sans accès bancaire supporte une distance supplémentaire.
Le classement en premier ou second choix modifie le prix. L’humidité et les impuretés dépendent du stockage et de la récolte, mais aussi du délai de ramassage. Une balle de fibre vendue à l’étranger agrège le travail de nombreuses exploitations ; la traçabilité individuelle s’efface après l’égrenage.
La graine séparée de la fibre possède elle aussi une valeur pour l’huile et l’alimentation animale. Le producteur est surtout payé sur le coton-graine brut, tandis que la société commercialise plusieurs produits. La transparence devrait montrer comment cette valeur secondaire entre dans le calcul global.
La privatisation sans fin
À partir des années 1990, la Banque mondiale et d’autres bailleurs poussent à réformer les filières cotonnières africaines. Ils critiquent les coûts, les dettes et l’inefficacité des sociétés publiques. Au Mali, un projet de privatisation et de découpage de la CMDT suscite de fortes résistances.
Les défenseurs de l’ouverture espèrent plus de concurrence et moins de charge pour l’État. Ses opposants craignent que les acheteurs privés se concentrent sur les zones rentables, abandonnent les services ruraux et détruisent la péréquation. Le coton n’est pas seulement une marchandise ; la société finance des fonctions que le budget public ne reprend pas toujours.
La réforme a connu des reports, restructurations et changements d’actionnariat sans disparition de la CMDT. Cette longue indécision révèle la difficulté de séparer commerce et développement. Vendre l’usine est relativement simple ; attribuer le coût des pistes, du conseil et de la distribution l’est beaucoup moins.
La filière reste donc centralisée, mais exposée aux mêmes problèmes qui alimentaient le débat : besoin de financement de campagne, poids des stocks, gouvernance et délai de paiement. Le maintien public ne garantit pas l’efficacité ; la privatisation ne garantit pas que le paysan sera payé plus vite.
2025, le retard devient une donnée de production
Pour la campagne 2024-2025, des sources sectorielles citées par le département américain de l’Agriculture ont signalé que les retards de paiement et les difficultés d’approvisionnement en engrais décourageaient les producteurs. La prévision 2025-2026 a été abaissée à environ 622 000 hectares, soit une baisse notable par rapport aux attentes antérieures.
La CMDT indiquait en juillet 2025 que 622 599 hectares avaient été emblavés, représentant 93 % de l’objectif, et que 89 % du coton livré avait été payé. Ces chiffres ne sont pas incompatibles : l’un décrit les facteurs de découragement, l’autre l’effort de rattrapage institutionnel.
En février 2026, le conseil d’administration de la société a adopté un budget prévisionnel de 418,514 milliards de francs CFA de produits et 408,314 milliards de charges, avec 10,536 milliards d’investissements et un résultat positif attendu de 10,2 milliards. La relance annoncée place explicitement le paiement des producteurs parmi ses priorités.
Ce choix est révélateur. Payer n’est pas un programme social ajouté à la filière : c’est sa fonction élémentaire. Lorsqu’il devient un axe stratégique, cela signifie que la confiance est suffisamment endommagée pour menacer les superficies futures.
Transformer davantage que la graine
Le Mali exporte surtout la fibre après égrenage et conserve une faible part de la transformation textile. Le modèle colonial cherchait précisément une matière première pour les usines extérieures. Tant que l’essentiel de la valeur du fil, du tissu et du vêtement est créé ailleurs, la nationalisation de l’acheteur ne décolonise qu’une partie de la chaîne.
Développer la filature locale paraît évident, mais exige électricité fiable, capital, compétences, marché et compétitivité. Une usine textile déficitaire ne garantit pas davantage le revenu du paysan. La stratégie doit relier les volumes à une demande réaliste et valoriser aussi l’huile, les tourteaux et les déchets.
La transformation la plus urgente reste toutefois celle du rapport de confiance. Un relevé individuel clair devrait indiquer poids, grade, prix, intrants déduits, date d’exigibilité et paiement. Les retards devraient produire automatiquement une compensation, comme toute dette commerciale.
L’acheteur qui est aussi le créancier
La CMDT protège les producteurs contre la volatilité et leur apporte des services essentiels. Elle concentre en retour trois pouvoirs : elle fournit à crédit, classe la récolte et l’achète. Lorsqu’un désaccord survient, le paysan conteste à la fois son fournisseur, son créancier et son client.
C’est le cœur colonial du mécanisme, même si l’entreprise est nationale : l’organisation a d’abord été conçue pour que la fibre sorte régulièrement. Le revenu rural venait ensuite. La souveraineté consisterait à inverser cette priorité sans casser la logistique.
Le coton livré n’appartient déjà plus au cultivateur. Tant que l’argent n’arrive pas, il finance involontairement la campagne de la société. Cette avance gratuite est invisible dans le prix officiel. Elle devrait apparaître dans les comptes et donner lieu à intérêt.
La balance de la cour de collecte mesure les kilogrammes avec précision. Elle ne mesure pas les semaines d’attente. Or c’est souvent dans ce délai, plus que dans quelques francs de prix annoncé, que se décide la véritable rémunération du coton malien.
Petit lexique
- CMDT : Compagnie malienne pour le développement des textiles, entreprise centrale de la filière coton.
- CFDT : Compagnie française pour le développement des fibres textiles, organisme créé en 1949 et prédécesseur du modèle.
- Coton-graine : récolte brute avant séparation de la fibre et des graines.
- Égrenage : opération industrielle séparant fibre et graine.
- Intrants : semences, engrais et traitements nécessaires à la production.
- Prix bord champ : prix payé au producteur avant transformation et exportation.
Sources
- CMDT, point de presse sur les paiements et la campagne 2025-2026, 21 juillet 2025.
- Gouvernement du Mali, 106e conseil d’administration de la CMDT-SA, 27 février 2026.
- Gouvernement du Mali, Conseil supérieur de l’agriculture et prix de campagne 2026-2027, 9 juin 2026.
- USDA Foreign Agricultural Service, *Cotton and Products Update — Mali, 2025/26*, 2025.
- Banque mondiale, étude historique et comparative des filières cotonnières africaines.