Une utopie sortie de la fumée
Dans les années 1880, des voyageurs européens atteignent la vallée de la Lulua, dans l’actuelle République démocratique du Congo. Ils disent y découvrir des villages entourés de cannabis et des hommes réunis autour d’immenses pipes. Les habitants se nommeraient Bena Riamba : les gens, les enfants ou les adeptes de la riamba, le chanvre. Leur territoire porterait le nom de Lubuku, « amitié ».
Le récit devient bientôt prodigieux. Une population jadis guerrière aurait renoncé aux armes, à l’alcool de palme, aux anciens objets de culte et même à la peine de mort. Les conflits seraient désormais tranchés devant la pipe commune. La plante aurait remplacé les fétiches et transformé des ennemis en frères.
Un cannabis aurait-il réellement fondé un pays de l’amitié au cœur du Kasaï ? La réponse est moins paisible que la légende. Les Bena Riamba ont bien formé un mouvement politique et religieux autour de 1870. La consommation collective de chanvre y servait de serment, de frontière et de rite. Mais ce nouvel ordre ne fut ni une communauté hippie avant l’heure ni une simple religion de la drogue. Il naquit dans un monde traversé par le commerce lointain, les armes, les rivalités de génération et l’arrivée prochaine de l’État colonial.
Une plante étrangère devenue langue locale
Le cannabis n’est pas originaire d’Afrique centrale. Il a gagné le continent par étapes, probablement depuis l’océan Indien, puis a circulé avec des marchands, des marins, des cultivateurs et des porteurs. Dans l’ouest de l’Afrique centrale, plusieurs noms — liamba, riamba, diamba — appartiennent à une vaste famille de mots liée au chanvre fumé.
L’historien Chris S. Duvall situe un moment décisif vers 1864. Un marchand afro-portugais aurait offert du cannabis à un dirigeant de la région de la Lulua, dans le sud-ouest de l’actuelle RDC. L’épisode précis dépend de récits tardifs, mais son contexte est vraisemblable : les caravanes transportent alors ivoire, tissus, armes, personnes captives et plantes. Les graines voyagent avec les fumeurs.
La nouveauté n’est donc pas seulement botanique. Fumer dans une pipe à eau ou une grande pipe collective crée une forme de rassemblement. Chacun absorbe la même substance, attend son tour et participe à un souffle commun. Une habitude importée peut ainsi devenir l’instrument d’une alliance locale.
Vers 1870, ce geste cesse d’être une pratique parmi d’autres. Il donne son nom à un mouvement.
Chishimbi ouvre un cercle d’amis
Les reconstructions récentes font apparaître un homme nommé Chishimbi, parfois éclipsé dans les récits populaires par le chef Kalamba Mukenge. Après avoir goûté la riamba, Chishimbi aurait décidé de reconnaître comme amis ceux qui la fumeraient avec lui. Le cercle porte le nom de lubuku, l’amitié ou la société d’amis.
Cette formule répond à un problème politique. La région ne constitue pas un royaume homogène aux frontières fixes. Des communautés apparentées mais autonomes négocient, combattent, commercent et accueillent des étrangers. Une fraternité choisie permet de nouer des liens qui ne reposent pas uniquement sur la naissance.
Le cannabis devient un signe d’adhésion. Partager la pipe dit : je me soumets à la règle commune ; je ne viens pas comme ennemi ; ma parole peut entrer dans le cercle. Les adeptes se distinguent de ceux qui refusent. Ce qui unit fabrique donc aussi une frontière.
Les jeunes hommes semblent avoir trouvé dans le mouvement un moyen de contester les détenteurs des anciens cultes et les pouvoirs installés. La riamba n’apaise pas chimiquement une société entière. Elle équipe une coalition nouvelle.
Le roi n’a pas simplement remplacé Dieu par une plante
La version la plus répétée affirme que Kalamba Mukenge aurait brûlé tous les « fétiches » et remplacé les dieux par le cannabis. Cette phrase spectaculaire doit beaucoup au vocabulaire des explorateurs du XIXe siècle. Ils appellent indistinctement fétiche un objet de pouvoir, un réceptacle rituel, une médecine ou une figure d’ancêtre.
Le mouvement interdit ou écarte vraisemblablement certaines pratiques antérieures. Il condamne notamment le vin de palme dans plusieurs descriptions. Mais « remplacer Dieu » suppose une religion centralisée qui n’existait pas sous cette forme. Les Bena Riamba réorganisent plutôt l’accès au sacré, à la justice et à l’appartenance.
Kalamba Mukenge comprend la puissance politique de la fraternité. Il l’étend à plusieurs groupes et s’en sert pour consolider une autorité territoriale. Le rite commun rend gouvernables des communautés qui ne partagent pas toutes les mêmes chefs ni les mêmes sanctuaires.
La révolution religieuse et la construction du pouvoir avancent ensemble. Détruire un ancien objet, ce n’est pas seulement changer de croyance : c’est retirer à son gardien une part de son autorité.
La grande pipe est un tribunal
Les descriptions européennes accordent à la pipe une place centrale. Elle intervient dans les fêtes, les alliances et le règlement des différends. Fumer ensemble accompagne une parole qui prétend être vraie.
Une gourde ou un dispositif de terre sert de chambre, plusieurs personnes aspirent la fumée et l’assemblée observe. L’objet matérialise la communauté. Refuser de participer peut signaler que l’on refuse sa juridiction.
Selon certains récits, les coupables étaient contraints de fumer jusqu’à l’effondrement, puis marqués d’argile blanche avant leur réintégration. Il serait imprudent de transformer cette description isolée en code pénal complet. Elle montre néanmoins l’ambivalence du rite : la substance qui promet l’amitié peut aussi punir.
Le mouvement ne remplace donc pas la violence par la douceur. Il déplace la contrainte. L’ancienne épreuve, la vengeance ou l’exécution auraient parfois cédé la place à une intoxication publique. Le condamné survit peut-être, mais son corps demeure soumis au jugement collectif.
La paix racontée cache des fusils
La légende moderne présente volontiers les Bena Riamba comme d’anciens guerriers devenus pacifistes. Duvall invite à renverser cette image. Les adeptes participent aux transformations militaires et commerciales du XIXe siècle. Leur mouvement se développe au moment où les fusils se diffusent dans le bassin du Congo.
Une société peut imposer la paix à l’intérieur et combattre à l’extérieur. Elle peut interdire certaines violences entre membres tout en étendant son territoire. La fraternité n’est universelle que dans les récits ultérieurs ; historiquement, elle distingue ceux qui sont admis de ceux qui restent adversaires.
Les caravanes des explorateurs comptent d’ailleurs des centaines de Bena Riamba. Hermann von Wissmann en recrute pour sa traversée vers l’est. Ils sont porteurs, guides et soldats dans une entreprise qui prépare la pénétration coloniale. Beaucoup meurent de maladie ou sont renvoyés après des attaques.
La fumée de la pipe ne fait pas disparaître les rapports de force. Elle aide un réseau à se reconnaître dans un monde armé.
L’amitié peut être obligatoire
Les récits parlent parfois comme si tous les habitants avaient adopté le mouvement avec enthousiasme. Or une religion soutenue par un chef conquérant n’est jamais seulement une association volontaire. L’interdiction du vin de palme, la destruction d’objets anciens et l’obligation de participer touchent des intérêts, des mémoires et des libertés.
Les spécialistes des rites précédents perdent leur place. Les anciens peuvent voir des jeunes imposer une nouvelle discipline. Ceux qui refusent la plante deviennent suspects. Une société de l’amitié peut exiger des preuves de loyauté.
Le cannabis remplit ici une fonction proche d’un uniforme ou d’un serment. Son effet psychotrope importe, mais son efficacité politique vient surtout de sa visibilité. On sait qui s’assoit, qui aspire, qui passe la pipe et qui se retire.
Les Bena Riamba ne sont donc ni les êtres abrutis décrits par certains auteurs coloniaux, ni des libertaires miraculeusement délivrés de toute domination.
Des femmes présentes, puis effacées du récit
La plupart des récits célèbres sont écrits par des hommes européens parlant à des chefs et décrivant surtout les hommes qu’ils recrutent. Les femmes apparaissent peu. Cette absence documentaire ne prouve pas leur exclusion du mouvement.
Des synthèses mentionnent une autorité religieuse féminine et une consommation partagée par les deux sexes. Il faut résister à la tentation de combler les blancs : nous ignorons comment l’adhésion transformait précisément le travail, le mariage ou le pouvoir rituel des femmes.
L’explorateur voit la grande pipe, les champs et le chef ; il décrit moins celles qui cultivent, transmettent ou contestent. Une histoire de plante devient ainsi une histoire d’hommes parce que le regard colonial a décidé où se trouvait l’action.
La prudence ne diminue pas l’enquête. Elle révèle l’une de ses énigmes : une fraternité proclamée pour tous nous est parvenue par des témoignages qui n’entendaient qu’une partie de la communauté.
Wissmann n’est pas un témoin innocent
Hermann von Wissmann et les voyageurs allemands Paul Pogge et Ludwig Wolf fournissent des descriptions essentielles. Ils observent le mouvement à faible distance de sa formation. Sans eux, de nombreux détails auraient disparu.
Mais ils ne traversent pas le Kasaï comme des ethnographes neutres. Wissmann travaille bientôt au service du roi Léopold II. Ses itinéraires, ses traités avec des chefs et ses recrutements préparent l’occupation de l’État indépendant du Congo. Décrire un pouvoir local, c’est déjà chercher comment s’allier avec lui ou le contourner.
Le vocabulaire de l’époque ajoute ses déformations. Les auteurs opposent une prétendue barbarie ancienne à une réforme qu’ils jugent tantôt curieuse, tantôt dégénérée. Ils attribuent à la fumée maladies, folie ou paresse sans méthode permettant de séparer observation et préjugé.
Leurs livres restent des sources, pas des verdicts. Il faut les lire contre eux-mêmes : relever les noms, les gestes et les contradictions, puis replacer leur regard dans l’expansion coloniale qu’il accompagne.
Le paradis cannabique est une invention tardive
Au XXe et au XXIe siècle, l’épisode est repris dans des histoires populaires du cannabis. Les précautions disparaissent. Le pays de l’amitié devient une utopie paisible ; une plante transforme instantanément des guerriers en voisins aimables ; toute propriété aurait été commune ; tout crime aurait cessé.
Ces versions reposent souvent les unes sur les autres et reviennent finalement aux mêmes pages d’explorateurs. Chaque répétition ajoute un détail séduisant. Le caractère difficilement corroborable de plusieurs affirmations s’efface.
Duvall parle d’un épisode sensationnalisé et surévalué dans la littérature sur le cannabis. Ce constat ne signifie pas que les Bena Riamba n’ont pas existé. Il signifie que leur célébrité répond aux désirs de ceux qui racontent : les prohibitionnistes y voient une société intoxiquée ; les défenseurs de la plante, une preuve ancienne de son pouvoir pacificateur.
L’histoire réelle résiste aux deux camps. Le cannabis ne possède pas un programme politique. Des humains lui donnent une place dans leurs institutions.
Une révolution prise dans la conquête
Le mouvement subsiste jusque dans les années 1890, mais le monde qui l’a produit est bouleversé. L’État indépendant du Congo revendique le territoire, impose ses postes, ses agents et ses circuits de contrainte. Les réseaux commerciaux changent d’échelle. Les autorités locales sont incorporées, déplacées ou combattues.
Les catégories ethniques elles-mêmes se durcissent. Des identités que les alliances du XIXe siècle rendaient mobiles seront plus tard administrées comme des peuples fixes. La mémoire de Mukenge et les oppositions entre Lulua et Luba seront réemployées dans les luttes politiques du XXe siècle.
Dans ce nouvel ordre, la société de la pipe ne peut rester souveraine. Sa disparition n’est pas la simple preuve qu’une expérience fondée sur le cannabis devait échouer. Elle appartient à la destruction plus large des autonomies politiques du bassin du Congo.
Ce qui s’éteint n’est pas seulement un culte. C’est la possibilité locale de décider qui est ami, comment on jure et devant quelle assemblée on répond de ses actes.
Ce que la fumée permet encore de voir
Le « pays de l’amitié » a existé comme projet, non comme paradis. Des communautés ont choisi une plante récemment arrivée pour inventer une appartenance qui dépassait certains lignages. Elles ont associé le partage de la fumée à des serments, à la justice et à une réforme des anciens pouvoirs.
Mais cette fraternité avait des chefs, des obligations, des sanctions et des ennemis. Son pacifisme absolu est douteux. La promesse d’une conversion collective par les propriétés chimiques du cannabis appartient surtout à la légende.
Reste une intuition politique remarquable : une communauté ne tient pas seulement par la parenté ou la conquête. Elle tient aussi par des gestes répétés devant témoins. La grande pipe rendait l’alliance visible et respirable. Elle disait qui acceptait de vivre sous la même règle.
Le mystère n’est donc pas qu’une plante ait rendu les hommes bons. C’est qu’au moment où les armes et les caravanes recomposaient l’Afrique centrale, certains aient tenté de faire d’un souffle partagé la signature d’un monde nouveau.
À la Réunion, Le zamal porte-t-il la mémoire des premiers peuplements de La Réunion . La même plante, mais l’enquête réunionnaise suit une autre piste : L'arrivée du cannabis sur l'île Bourbon (appelée ainsi à l'époque).
Petit lexique
- Bena Riamba — appellation traduite selon les auteurs par « gens », « enfants », « frères » ou « adeptes du cannabis ».
- Riamba / liamba / diamba — termes régionaux désignant le cannabis, avec des variantes de langue et de transcription.
- Lubuku — nom donné à la société ou au territoire de l’« amitié » dans les récits sur le mouvement.
- Kalamba Mukenge — chef associé à l’expansion politique des Bena Riamba dans la vallée de la Lulua.
- Kasaï — vaste région du centre-sud de l’actuelle République démocratique du Congo.
Repères documentaires
- Vers 1864 — un marchand afro-portugais aurait introduit la riamba auprès d’un dirigeant de la région.
- Vers 1870 — formation et expansion du mouvement politico-religieux des Bena Riamba.
- 1881-1882 — les voyageurs allemands Pogge et Wissmann séjournent dans la région et décrivent la société.
- 1886-1887 — Wissmann recrute de nombreux Bena Riamba pour sa traversée du continent.
- Années 1890 — le mouvement demeure attesté tandis que l’occupation coloniale transforme le Kasaï.
Sources
- Chris S. Duvall, The African Roots of Marijuana, Duke University Press, 2019 — reconstruction historique de la diffusion du cannabis et critique de la légende pacifiste des Bena Riamba.
- Chris S. Duvall, « Cannabis and Tobacco in Precolonial and Colonial Africa », Oxford Research Encyclopedia of African History, 2017 — synthèse sur les circulations, les usages et les sources coloniales.
- Hermann von Wissmann, Im Innern Afrikas et récits de traversée publiés à la fin du XIXe siècle — témoignages contemporains à lire dans leur contexte colonial.
- Vera Rubin (dir.), Cannabis and Culture, Mouton, 1975 — études comparatives comprenant les usages africains et la société Bena Riamba.
- Johannes Fabian, Out of Our Minds: Reason and Madness in the Exploration of Central Africa, University of California Press, 2000 — analyse critique du savoir produit par les explorateurs en Afrique centrale.