Une révolte sans état-major, donc longtemps sans histoire

À la fin de 1895, quelques semaines après l’entrée des troupes françaises à Antananarivo, des attaques éclatent dans les campagnes de l’Imerina. Des postes, des représentants du nouveau pouvoir, des églises et des chrétiens malgaches sont visés. Les insurgés sont appelés Menalamba, « châles rouges » ou « ceux de la lamba rouge », en référence aux tissus rougis par la terre latéritique.

Pour l’administration française, ce sont des bandits fanatisés. Pour une historiographie nationaliste ultérieure, ils deviennent les premiers combattants d’une guerre de libération. Les deux images simplifient un mouvement qui n’a ni direction unique ni programme identique partout. La révolte mêle rejet de l’occupation française, crise de l’État merina, hostilité envers certaines élites chrétiennes, défense des cultes ancestraux et colère sociale.

Entre 1895 et 1898, la conquête de Madagascar ne s’achève donc pas avec la prise de la capitale. Elle se poursuit dans les villages, par des colonnes militaires, des exécutions, des regroupements et une politique de « tache d’huile ». Appeler les Menalamba « brigands » permet de cacher cette seconde guerre.

La capitale tombe, mais le pays ne se rend pas d’un bloc

La France mène en 1895 une expédition contre le royaume de Madagascar. Son armée atteint Antananarivo à la fin de septembre. Un traité impose le protectorat, avant que l’île ne soit annexée en août 1896. Sur le papier, la souveraineté change rapidement. Sur le terrain, le pouvoir reste fragile.

L’expédition française a surtout suivi un axe vers la capitale. Elle n’a pas occupé chaque région ni désarmé chaque communauté. L’État merina lui-même traverse une crise profonde. Les réquisitions, la fiscalité, les corvées et la domination de responsables liés au palais ont accumulé les mécontentements. La conversion officielle au protestantisme, engagée sous la monarchie au XIXe siècle, a associé une partie du christianisme à l’appareil d’État.

Ainsi, lorsque l’occupation étrangère détruit l’équilibre politique, plusieurs colères remontent ensemble. Certains veulent restaurer la souveraineté malgache. D’autres s’attaquent à des administrateurs merina, des pasteurs ou des notables perçus comme oppressifs. Des communautés défendent les sampy, objets et cultes royaux ou locaux écartés par la christianisation officielle.

La révolte n’est donc pas simplement une réaction de « païens » contre des chrétiens. Des chrétiens s’opposent aux Français ; des non-chrétiens ne rejoignent pas les insurgés ; des rivalités sociales et régionales traversent chaque camp.

Pourquoi le rouge ?

Le mot lamba désigne une étoffe portée à Madagascar. Les insurgés utilisent des tissus rendus rouges par la latérite, couleur omniprésente des Hautes Terres. Le signe est pratique et symbolique : il distingue, relie aux ancêtres et marque une rupture avec l’ordre officiel.

Les observateurs coloniaux fixent ce détail vestimentaire et en font presque une identité ethnique. Or « Menalamba » désigne plutôt une constellation de groupes insurgés. Les foyers du nord et du sud de l’Imerina n’obéissent pas nécessairement aux mêmes chefs. Des meneurs comme Rabezavana ou Rabozaka acquièrent une notoriété, mais aucun ne commande l’ensemble du mouvement.

La couleur rouge joue un rôle comparable à d’autres signes de résistance dans les empires coloniaux : elle rend visible une alliance sans exiger une administration centrale. Elle peut aussi protéger rituellement ou manifester la restauration d’un ordre ancestral. Pour les autorités, cette combinaison du politique et du religieux devient la preuve d’un fanatisme. Pour les insurgés, elle forme précisément un autre langage du pouvoir.

Le soulèvement vise-t-il les Français ou les Malgaches ?

Les premières violences troublent les catégories simples. Des Français sont attaqués, mais aussi des chrétiens malgaches, des représentants de l’ancien gouvernement et des habitants accusés de collaborer. Des églises sont détruites. Les sources missionnaires décrivent des martyrs et un retour brutal au paganisme.

Ces attaques sont réelles et ne doivent pas être effacées au nom d’un récit héroïque. Mais leur interprétation demande de replacer les cibles dans l’histoire du royaume. Depuis la conversion de la cour, l’Église protestante est liée à la bureaucratie, à l’école et à certaines élites. Dans plusieurs campagnes, frapper une église signifie aussi frapper un réseau de pouvoir.

L’historien Stephen Ellis a montré que le brigandage, les conflits locaux et la résistance impériale s’entrecroisent. Un groupe peut combattre l’occupation française et régler simultanément une dette ou une rivalité. L’absence d’état-major laisse une large autonomie aux bandes locales.

Cette complexité ne dépolitise pas la révolte. Au contraire, elle révèle que la conquête a ouvert une crise générale de légitimité. Qui peut lever l’impôt, mobiliser une communauté, protéger les récoltes, définir le sacré et punir ? Français, monarchie affaiblie, notables chrétiens et chefs insurgés se disputent ces fonctions.

Gallieni fabrique des coupables exemplaires

Le général Joseph Gallieni devient résident général en septembre 1896, puis gouverneur général. Sa stratégie associe renseignement, action militaire, réorganisation administrative et démonstrations de force. Il veut séparer la population des insurgés et montrer que le nouveau pouvoir est irréversible.

En octobre 1896, le prince Ratsimamanga et le ministre Rainandriamampandry sont arrêtés, jugés sommairement et exécutés. Ils sont accusés d’avoir soutenu les Menalamba. Les preuves sont fragiles ; l’objectif est exemplaire. Gallieni assume la nécessité de frapper des personnalités de haut rang pour impressionner la capitale et les campagnes.

Cette exécution produit une vérité politique avant de produire une vérité judiciaire. En désignant des conspirateurs au sommet, l’administration transforme un soulèvement dispersé en complot organisé. Elle justifie dans le même mouvement la répression et l’élimination d’élites susceptibles d’incarner une autorité concurrente.

La reine Ranavalona III est ensuite exilée en février 1897. La monarchie est abolie. Là encore, la lutte contre les Menalamba sert de contexte à une transformation plus vaste : la destruction des derniers symboles de souveraineté malgache.

La « tache d’huile » couvre une campagne militaire

Gallieni est associé à la méthode dite de la tache d’huile. Une zone contrôlée doit être sécurisée, administrée, dotée de marchés, de routes ou de dispensaires, puis servir de base pour étendre l’occupation. Le vocabulaire du développement accompagne celui de la conquête.

Sur le terrain, la méthode implique des postes, des colonnes mobiles, le désarmement, des amendes, la destruction de villages et des déplacements. Les habitants doivent se déclarer, livrer des informations et rompre avec les insurgés. Une communauté située entre les deux forces peut être punie par chacune.

Les chefs français tentent aussi de réutiliser le fokonolona, communauté villageoise et institution locale, pour responsabiliser collectivement les habitants. Cette politique présente l’obéissance comme une participation. Si des Menalamba circulent, le village est accusé de les nourrir ; s’il livre des suspects, il prouve sa loyauté.

La victoire coloniale ne vient donc pas seulement d’une supériorité des armes. Elle tient à la construction d’un réseau de renseignements, à la fragmentation des foyers, à la cooptation d’autorités et au contrôle des ressources. Les redditions de chefs célèbres masquent un travail quotidien d’isolement.

Famine, maladie et crise de la foi

Les années de conquête coïncident avec des pénuries, des épidémies et des désorganisations agricoles. Les colonnes consomment et réquisitionnent. Les déplacements empêchent de cultiver. La violence casse les circuits locaux d’entraide. Les morts indirectes échappent largement aux bilans.

Cette crise matérielle est aussi interprétée religieusement. Pourquoi les ancêtres ont-ils laissé tomber la capitale ? Pourquoi le Dieu chrétien de la cour n’a-t-il pas protégé le royaume ? Les Menalamba proposent parfois un retour aux pratiques anciennes, aux sampy et au calendrier rituel. Le Fandroana, fête du Bain royal et du renouveau, peut fournir un horizon de restauration.

Parler de « crise de la foi » ne signifie pas que la faim soit imaginaire. Dans une société où l’ordre politique, les ancêtres et la prospérité sont liés, la catastrophe appelle une explication totale. Le mouvement donne sens à l’effondrement tout en offrant des moyens d’action.

Les missionnaires et administrateurs traduisent cette recherche en régression superstitieuse. Cette traduction est stratégique : elle rend inutile toute interrogation sur les causes sociales de l’insurrection.

Une résistance anticoloniale, mais pas un nationalisme prêt à l’emploi

Les Menalamba combattent incontestablement l’occupation française dans de nombreuses zones. Ils exigent le départ des étrangers, restaurent des symboles malgaches et attaquent les instruments du nouveau pouvoir. Les inscrire dans l’histoire des résistances anticoloniales est donc légitime.

Mais leur prêter un programme national unifié conçu comme au XXe siècle serait anachronique. Les foyers communiquent mal, se méfient parfois les uns des autres et divergent sur le rôle de la monarchie. Certains veulent purifier l’ancien ordre plutôt que créer un État nouveau. D’autres se battent surtout contre des autorités locales.

Cette absence d’unité explique en partie l’échec militaire. Elle explique aussi la difficulté des historiens. Une rébellion centralisée laisse manifestes, hiérarchie et correspondance. Une insurrection villageoise laisse surtout les interrogatoires, les rapports et les procès produits par l’adversaire.

La catégorie de brigandage prospère dans ce vide documentaire. Tout groupe armé sans uniforme peut être classé comme bande. Toute saisie de nourriture devient pillage, même lorsque les troupes coloniales vivent elles aussi sur le pays. Le droit de nommer sépare alors la réquisition officielle du vol rebelle.

Comment la mémoire fut-elle domestiquée ?

Après la « pacification », l’administration célèbre Gallieni comme l’homme qui a rendu l’ordre et modernisé l’île. La résistance devient un obstacle préalable aux écoles, aux routes et à la médecine. Ce récit transforme la violence fondatrice en étape regrettable mais nécessaire.

À Madagascar, la mémoire des Menalamba connaît un autre destin. Elle peut servir de préfiguration à l’indépendance et être rapprochée de l’insurrection de 1947. Pourtant, les deux événements sont séparés par un demi-siècle, des organisations et des contextes très différents. Les confondre empêche de comprendre chacun.

Les travaux de Stephen Ellis et de Faranirina Rajaonah ont contribué à restituer l’épaisseur sociale du mouvement. Ils montrent qu’il faut tenir ensemble l’anticolonialisme, le brigandage au sens historique, les conflits religieux et les luttes contre l’État merina. La complexité n’est pas une manière d’affaiblir la résistance ; elle la rend aux acteurs réels.

Le vrai secret de la « pacification »

La prise d’Antananarivo est souvent racontée comme la fin de la guerre de 1895. En réalité, elle déplace la guerre. La campagne contre les Menalamba permet à la France d’occuper les campagnes, d’abolir la monarchie et de bâtir les relais d’un État colonial.

Le mot brigand remplit alors trois fonctions. Il nie un adversaire politique, autorise une procédure répressive expéditive et sépare artificiellement les violences insurgées des causes de l’insurrection. En retour, le mot héros peut lui aussi simplifier, s’il efface les victimes malgaches des Menalamba ou la diversité de leurs objectifs.

Regarder les châles rouges sans légende oblige à accepter une histoire inconfortable : un mouvement peut être anticolonial sans être homogène, populaire sans être innocent de toute violence, religieux sans être irrationnel. C’est précisément cette pluralité que l’ordre colonial ne pouvait tolérer, car elle démontrait qu’après la chute de la capitale, Madagascar n’était pas encore conquis.

Petit lexique

  • Fandroana : fête du Bain royal et du renouveau dans le royaume merina.
  • Fokonolona : communauté villageoise et forme d’organisation collective malgache, réutilisée par l’administration coloniale.
  • Imerina : région des Hautes Terres centrales autour d’Antananarivo, cœur historique du royaume merina.
  • Lamba : étoffe ou châle porté à Madagascar ; mena signifie rouge.
  • Menalamba : nom donné aux groupes insurgés actifs principalement entre 1895 et 1898.
  • Sampy : objets sacrés et protecteurs liés aux cultes royaux ou communautaires malgaches.

Sources

  • Stephen Ellis, The Rising of the Red Shawls: A Revolt in Madagascar, 1895-1899, Cambridge University Press, 1985.
  • Stephen Ellis et Faranirina Rajaonah, L’insurrection des Menalamba : une révolte à Madagascar, 1895-1898, Karthala, 1998.
  • Faranirina Rajaonah, « Ordre colonial et résistances à Madagascar », travaux publiés dans les Cahiers d’études africaines.
  • Joseph Gallieni, La pacification de Madagascar, 1896-1898, documents et récit colonial publiés en 1900.
  • UNESCO, Histoire générale de l’Afrique, vol. VII : L’Afrique sous domination coloniale, 1880-1935, chapitre consacré à Madagascar.