Une limite que personne ne voit de la même manière

À Apouh A Ngog, dans la région du Littoral camerounais, la frontière la plus importante n’est ni une rivière ni une clôture. Elle se trouve dans des plans, des titres fonciers et des actes dont certains plongent leurs racines dans la période coloniale. D’un côté, des habitants disent cultiver et transmettre ces terres depuis des générations. De l’autre, Socapalm affirme exploiter un domaine régulièrement titré et demande à l’État de clarifier les limites.

Le désaccord est devenu visible lorsque l’entreprise a entrepris de renouveler de vieilles palmeraies. Des parcelles jusque-là utilisées par les riverains ont retrouvé une valeur industrielle. Là où les familles voyaient des champs, des jachères et un espace vital, les documents de l’entreprise dessinaient une concession.

Le secret n’est pas un acte caché dans un coffre. C’est la force accordée à une certaine mémoire du sol : celle que l’administration a mesurée, enregistrée puis transmise à une société. Une carte ancienne peut ainsi peser davantage que des décennies d’occupation vécue.

Pourquoi une plantation possède-t-elle une si longue mémoire ?

Sous l’administration française, le littoral camerounais devient un espace de plantations. Des sociétés obtiennent de vastes surfaces pour produire des cultures destinées au marché. Les autorités coloniales convertissent des usages collectifs, mobiles ou saisonniers en catégories que leur droit sait reconnaître : domaine de l’État, concession, titre privé.

Cette opération n’efface pas physiquement les villages. Elle les rend juridiquement moins lisibles. Une communauté peut chasser dans une forêt, y recueillir des produits, ouvrir des champs et déplacer ses cultures sans disposer d’un titre individuel correspondant à chaque usage. Sur un plan cadastral, cet espace risque alors d’apparaître « libre » ou disponible.

Après l’indépendance, l’État ne repart pas d’une page blanche. Les plantations sont reprises, regroupées ou nationalisées. La Société camerounaise de palmeraies, Socapalm, est créée en 1968 comme entreprise publique. Elle hérite d’actifs, d’installations et de périmètres façonnés avant elle.

La plantation change de régime politique, puis de propriétaire. Sa géométrie, elle, persiste.

Que transmet réellement une privatisation ?

Lorsque Socapalm est privatisée autour de l’an 2000, l’acquéreur ne reçoit pas seulement des palmiers, des huileries et une marque. Il reçoit un ensemble de droits fonciers, de baux, de titres et de limites administratives. L’entreprise appartient aujourd’hui à un ensemble contrôlé par des investisseurs privés liés au groupe Socfin.

Une privatisation transforme donc une archive publique en actif économique. La nouvelle société peut considérer les titres comme une garantie indispensable : sans sécurité foncière, aucun investissement à long terme dans des palmiers ne serait possible. Les communautés, elles, peuvent vivre le même transfert comme la vente d’un problème que l’État n’a jamais résolu.

Les deux récits ne portent pas sur la même date. L’entreprise demande si ses droits actuels sont valables. Les habitants demandent comment le terrain a pu entrer dans ce patrimoine. Un document peut être régulier dans la chaîne des transactions récentes tout en reposant sur une dépossession plus ancienne et contestée.

Pourquoi le conflit revient-il au moment de replanter ?

Un palmier à huile a un cycle économique. Après plusieurs décennies, son rendement baisse et la plantation doit être renouvelée. Les vieux arbres sont abattus, le terrain préparé et de jeunes plants installés en rangées.

Pendant les périodes de faible activité, des riverains peuvent cultiver une partie du périmètre, parfois avec une tolérance explicite, parfois parce que la limite n’est pas matérialisée, parfois parce qu’ils contestent son existence. Cette occupation devient plus difficile à ignorer lorsque les engins reviennent.

À Apouh A Ngog et dans ses environs, les travaux engagés depuis 2023 ont ravivé les accusations d’empiètement. Des organisations locales soutiennent que Socapalm utilise des titres coloniaux ou irrégulièrement étendus pour occuper des centaines d’hectares. L’entreprise rejette ces accusations, affirme ne pas avoir agrandi son domaine et renvoie à l’État la responsabilité de fixer les limites litigieuses.

Le renouvellement agricole agit alors comme un révélateur photographique. Il rend brusquement nette une frontière restée floue tant que personne ne cherchait à en reprendre l’usage exclusif.

Que s’est-il passé en mars 2025 ?

Le 25 mars 2025, des habitants manifestent contre des opérations de replantation. Selon des témoignages recueillis par des médias et des organisations de défense des droits, les forces de sécurité dispersent le rassemblement avec des gaz lacrymogènes et procèdent à des interpellations. Les riverains accusent l’entreprise d’avoir fait appel aux autorités pour imposer ses travaux.

Socapalm conteste l’idée d’une répression commandée par elle. Elle affirme avoir signalé une entrave à ses activités et rappelle que le maintien de l’ordre relève des pouvoirs publics. Elle présente le différend comme une affaire cadastrale et dit privilégier le dialogue.

Cette distinction est importante, mais elle ne dissipe pas le déséquilibre. Une entreprise titulaire de documents peut mobiliser les procédures de l’État beaucoup plus facilement qu’une communauté dont les preuves sont des tombes, des arbres, des récits et des cultures. Quand la police intervient, le titre foncier paraît soudain posséder une force matérielle.

Les faits précis de cette journée doivent rester attribués tant qu’une enquête contradictoire ne les a pas établis. Le mécanisme général, lui, est visible : un conflit civil de limites peut devenir une question d’ordre public.

Les titres coloniaux sont-ils automatiquement nuls ?

Non. L’indépendance n’a pas annulé en bloc tous les droits créés avant elle. Une telle rupture aurait rendu incertains des logements, des exploitations et des infrastructures entières. Les nouveaux États ont généralement maintenu une continuité juridique tout en adoptant leurs propres règles foncières.

Mais continuité ne signifie pas légitimité éternelle. Un titre peut être contesté pour erreur de superficie, absence de bornage, chevauchement, fraude, non-respect d’une concession ou violation de droits reconnus ultérieurement. Les organisations accompagnant Apouh A Ngog avancent précisément ce type d’arguments.

Leur analyse n’est pas un jugement. Elle rassemble des archives, compare des surfaces et propose une interprétation juridique. Socapalm répond que ses titres sont reconnus et que certaines revendications villageoises portent sur des terrains hors des limites historiques du village.

La question sérieuse n’est donc pas : « colonial égale-t-il automatiquement illégal ? » Elle est : quelles preuves contemporaines permettraient de vérifier, parcelle par parcelle, la chaîne qui relie la concession ancienne au titre actuel ?

Pourquoi les habitants ont-ils si peu de documents ?

Le droit foncier camerounais permet l’immatriculation, mais la procédure est longue, coûteuse et technique. Elle exige des démarches administratives, un bornage, des publications et l’absence d’opposition décisive. Pour une communauté rurale, transformer chaque usage en titre peut être hors de portée.

La terre villageoise n’est par ailleurs pas toujours découpée comme la propriété privée. Une famille cultive un champ ; une autre emprunte un passage ; tous utilisent une forêt, un cours d’eau ou un lieu sacré. Formaliser un bénéficiaire unique peut créer un nouveau conflit au lieu de résoudre l’ancien.

La plantation, au contraire, parle parfaitement la langue de l’administration : surfaces chiffrées, coordonnées, actes, sociétés successives. Même incomplet, son dossier forme une continuité documentaire. Le village possède souvent une continuité sociale, mais celle-ci produit moins de papier.

Le secret foncier tient à cette asymétrie. Ce n’est pas toujours la partie qui connaît le mieux la terre qui peut le mieux la prouver.

L’huile de palme locale justifie-t-elle le domaine ?

Socapalm produit une matière première importante pour le marché camerounais. L’huile de palme entre dans l’alimentation, le savon et de nombreux produits. L’entreprise emploie des salariés, achète des services et contribue à une filière dont le pays cherche régulièrement à combler le déficit.

Ces éléments comptent. Réduire la plantation à un vestige colonial ignorerait les travailleurs actuels et la demande nationale. Mais l’utilité économique ne tranche pas une limite. Une usine nécessaire n’acquiert pas, par cette seule nécessité, toutes les terres qu’elle revendique.

Le véritable arbitrage oppose plusieurs usages contemporains : produire industriellement, assurer les moyens de subsistance, loger une population croissante, préserver les forêts et reconnaître les droits coutumiers. La discussion devient trompeuse si elle réduit le choix à « développement ou village ».

Une plantation peut être productive et devoir restituer une parcelle. Une communauté peut obtenir une reconnaissance sans exiger la disparition de toute l’entreprise.

Pourquoi l’État reste-t-il au centre du problème ?

Socapalm et les habitants se renvoient souvent vers l’administration. C’est logique : l’État a créé l’entreprise publique, organisé sa privatisation, enregistré les titres et dispose des services capables de borner. Il détient aussi les archives nécessaires pour expliquer les transformations successives.

Son rôle est pourtant inconfortable. Reconnaître une erreur peut engager sa responsabilité et fragiliser d’autres concessions. Ne rien décider laisse l’entreprise et les riverains s’affronter sur le terrain. Une médiation ponctuelle peut calmer les travaux sans produire la carte contradictoire attendue.

Le conflit révèle ainsi une dette d’archives. L’État ne doit pas seulement montrer le dernier titre ; il doit rendre compréhensible son origine, les modifications de superficie, les compensations éventuelles et les réserves destinées aux villages.

Tant que ce dossier reste dispersé entre cadastre, domaines, préfecture et entreprise, l’incertitude profite à celui qui peut continuer à exploiter.

À quoi ressemblerait une solution vérifiable ?

La première étape serait un bornage contradictoire : mêmes coordonnées, mêmes images aériennes et mêmes archives examinées en présence des communautés, de l’entreprise, des services fonciers et d’experts indépendants. Les documents historiques devraient être publiés, avec leurs dates et leurs modifications.

Il faudrait ensuite cartographier les usages qui n’apparaissent pas dans les titres : champs, accès à l’eau, cimetières, forêts communautaires et zones d’extension du village. Ce relevé ne préjuge pas de la propriété, mais empêche qu’une carte vide fasse disparaître des vies réelles.

Enfin, chaque parcelle litigieuse peut appeler une réponse différente : restitution, compensation, bail négocié, couloir d’accès, partage de revenus ou maintien de l’exploitation. Une solution globale imposée reproduirait précisément le défaut dénoncé.

La carte coloniale ne déplace pas seule la limite d’Apouh A Ngog. Elle le fait parce que des institutions actuelles continuent de lui donner effet sans toujours exposer son histoire. Rendre cette chaîne visible, ce n’est pas rouvrir un vieux fait divers : c’est empêcher qu’un document hérité décide silencieusement de l’avenir d’un village vivant.

Petit lexique

  • Bornage contradictoire : délimitation réalisée en présence des parties afin qu’elles puissent discuter les repères.
  • Cadastre : ensemble de plans et de données décrivant les parcelles d’un territoire.
  • Droit coutumier : règles et usages fonciers reconnus par une communauté, parfois sans titre individuel.
  • Immatriculation : procédure donnant à une parcelle un titre foncier enregistré.
  • Replantation : remplacement d’une palmeraie vieillissante par de jeunes plants.
  • Socapalm : entreprise camerounaise de production d’huile de palme, publique à sa création puis privatisée.

Sources

  • Green Development Advocates, étude juridique sur le conflit foncier d’Apouh A Ngog et documents cadastraux associés.
  • Mongabay, enquête sur les manifestations et la replantation à Apouh A Ngog, avril 2025.
  • Business & Human Rights Resource Centre, réponse de Socapalm aux accusations foncières, 2025.
  • Socapalm et Socfin, rapports annuels, informations foncières et réponses publiques relatives aux communautés riveraines.
  • République du Cameroun, ordonnance n° 74-1 du 6 juillet 1974 fixant le régime foncier et textes d’application.
  • Centre pour l’environnement et le développement, travaux sur les plantations industrielles et les droits communautaires au Cameroun.