Une guerre dont le sol a gardé la trace

Dans le Rif, le secret n’est pas l’existence d’une guerre. Entre 1921 et 1927, l’Espagne combat la République du Rif conduite par Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi, après l’effondrement spectaculaire de son armée à Anoual. Le secret tient plutôt aux moyens employés pour reconquérir ce territoire montagneux du nord du Maroc : des agents chimiques, dont l’ypérite, ont été fabriqués, transportés puis largués par avion ou tirés par l’artillerie. Ils ont atteint des zones habitées et cultivées, sans que cette campagne occupe longtemps une place proportionnée dans le récit public espagnol.

L’affaire n’est plus une rumeur. Des travaux historiques, des archives militaires et diplomatiques, ainsi que plusieurs initiatives parlementaires espagnoles, ont documenté l’emploi de gaz toxiques. En 2025 encore, une proposition déposée au Congrès des députés demandait reconnaissance, recherche et réparation. Elle décrivait des bombardements aériens indiscriminés et l’usage d’ypérite contre la population rifaine. Une proposition n’est toutefois ni une décision de l’État ni une reconnaissance gouvernementale définitive. Ce décalage — faits solidement établis, mémoire officielle toujours inachevée — est précisément le cœur de l’enquête.

Après Anoual, la tentation de l’arme totale

À l’été 1921, le désastre d’Anoual coûte à l’armée espagnole des milliers de morts et détruit une grande partie de son dispositif dans le protectorat. Abdelkrim transforme la victoire militaire en projet politique. La République du Rif cherche à administrer le territoire, à lever des ressources et à obtenir une reconnaissance extérieure. À Madrid, la défaite provoque une crise nationale et nourrit un désir de revanche.

L’arme chimique promet alors ce que le relief et la résistance rifaine refusent : frapper loin, contourner les positions et rendre inhabitables des espaces difficiles à contrôler. L’ypérite, appelée aussi gaz moutarde, n’agit pas seulement sur les poumons. Elle brûle la peau et les yeux, contamine les vêtements et persiste sur les surfaces. Dans une région rurale, viser un marché, un douar, un point d’eau ou des cultures revient à atteindre simultanément combattants, familles, bétail et ravitaillement.

Les documents étudiés depuis les années 1990 montrent que l’Espagne rechercha des savoir-faire et des produits allemands malgré les interdictions imposées à l’Allemagne après 1918. Le chimiste Hugo Stoltzenberg participa au transfert de technologie. Près de Madrid, le complexe de La Marañosa permit ensuite de produire et de charger des munitions chimiques. Il ne s’agit donc pas d’une improvisation locale, mais d’une chaîne reliant décision politique, industrie, logistique militaire et aviation.

Le ciel comme laboratoire colonial

L’aviation donne à la campagne sa forme particulière. Les appareils des années 1920 sont encore rudimentaires, les dispositifs de visée imprécis et les bombes parfois manipulées avec danger par les équipages eux-mêmes. Cette imprécision n’empêche pas l’emploi ; elle élargit au contraire la zone exposée. Les objectifs cités dans les études et les débats parlementaires incluent des concentrations humaines, des villages, des vallées agricoles et des lieux de ravitaillement.

La chimie ne remplace pas les armes conventionnelles. Elle s’ajoute aux bombes explosives, aux incendiaires, aux colonnes terrestres et au blocus. Sa fonction est autant matérielle que psychologique : blesser, désorganiser, faire fuir et attaquer la possibilité même de vivre sur un territoire. À partir de 1925, la France entre directement dans la guerre contre le Rif. Une recherche publiée en 2025 a établi, à partir d’archives françaises, britanniques et internationales, que l’armée française stocka et utilisa elle aussi de la chloropicrine, du phosgène et de l’ypérite. La guerre chimique du Rif ne peut donc être enfermée dans un face-à-face uniquement hispano-rifain.

Il faut néanmoins éviter un raccourci juridique. Le Protocole de Genève interdisant l’emploi à la guerre de gaz asphyxiants est signé en juin 1925, alors que les opérations chimiques espagnoles ont déjà commencé ; les dates de signature, de ratification et d’entrée en vigueur diffèrent selon les États. Cela ne rend pas les attaques antérieures acceptables. Les conventions de La Haye, la condamnation née de la Première Guerre mondiale et les règles relatives aux populations civiles formaient déjà un cadre politique et moral puissant. Mais l’exactitude oblige à ne pas présenter le protocole de 1925 comme une loi rétroactive simple.

Comment le silence a fonctionné

Le silence n’a pas reposé sur un document unique marqué « secret ». Il a fonctionné par couches. L’armée contrôlait l’information opérationnelle. La dictature de Primo de Rivera, installée en 1923, limitait la presse et avait intérêt à présenter la reconquête comme une restauration de l’ordre. Les populations bombardées vivaient loin des rédactions européennes, dans un protectorat où leur parole n’avait pas le même statut que celle des officiers.

Les substances facilitaient aussi le déni. Un cratère prouve immédiatement une explosion ; une irritation, une brûlure ou une récolte contaminée peuvent recevoir d’autres explications, surtout sans laboratoire ni registre médical indépendant. Les témoins savaient ce qu’ils avaient vu et subi, mais transformer cette expérience en preuve recevable à Madrid, Paris ou Genève exigeait des archives auxquelles ils n’avaient pas accès.

Après la victoire franco-espagnole et la reddition d’Abdelkrim en 1926, d’autres récits prennent le dessus : pacification du protectorat, prouesses du débarquement d’Al Hoceïma, carrière des officiers qui joueront plus tard un rôle dans la guerre civile espagnole. Sous le franquisme, interroger les méthodes de l’Armée d’Afrique devient encore plus difficile. Puis la transition démocratique privilégie d’autres urgences mémorielles, notamment les violences de 1936-1939 et de la dictature. Le Rif reste à la périphérie d’une mémoire déjà encombrée.

Ce que les archives ont changé

L’ouverture et le croisement de fonds espagnols, allemands, français et britanniques ont progressivement rendu le déni intenable. Les chercheurs ont rapproché commandes, correspondances, plans d’usine, journaux d’opérations et témoignages. Le catalogue des archives publiques espagnoles, PARES, permet aujourd’hui de repérer de nombreux dossiers relatifs à la guerre du Rif, même si l’accès, la dispersion et la description des pièces demeurent un travail de spécialiste.

Le rôle du Parlement est révélateur. Des élus ont présenté à plusieurs reprises des textes demandant condamnation, excuses ou programmes de recherche. En 2007, puis en 2021, en 2022 et encore durant la législature 2025-2026, la question est revenue. Le retour répété du sujet prouve à la fois que la connaissance historique progresse et que la traduction politique reste inachevée. Une motion rejetée ou devenue caduque n’annule pas les archives ; elle montre que la reconnaissance est un rapport de forces contemporain.

Le vocabulaire compte également. Parler d’« incidents », d’« opérations spéciales » ou de « moyens non conventionnels » peut dissoudre la responsabilité. Dire « guerre chimique » relie au contraire la décision, la production et les effets. Cela n’exige pas d’inventer un nombre certain de victimes. Aucun registre exhaustif ne permet de séparer les morts immédiates, les décès différés, les déplacements et les pertes causées par d’autres armes.

Peut-on relier les gaz aux cancers actuels ?

Dans le Rif, des associations et des élus soulignent depuis longtemps une fréquence perçue comme élevée de cancers et demandent une étude épidémiologique. L’hypothèse mérite d’être examinée sérieusement, mais elle n’est pas une conclusion acquise. Un siècle après les attaques, établir une causalité exige des données comparables, l’histoire précise des expositions, des facteurs environnementaux et sanitaires, ainsi qu’un protocole indépendant.

Confondre demande de recherche et preuve définitive fragiliserait le dossier. Les lésions aiguës de l’ypérite sont connues, de même que ses effets cancérogènes dans certaines conditions d’exposition. Cela ne suffit pas, à lui seul, à expliquer la géographie contemporaine de tous les cancers du nord marocain. La responsabilité publique consiste justement à financer les études capables de tester cette relation, à ouvrir les dossiers médicaux et militaires disponibles et à ne pas utiliser l’incertitude comme prétexte à l’inaction.

Ce que réparer voudrait dire

La réparation ne se limite pas à une indemnité, encore moins à un geste diplomatique isolé. Elle commencerait par un inventaire accessible des opérations et des stocks, une coopération archivistique entre l’Espagne, le Maroc, la France et l’Allemagne, et une histoire enseignée des deux côtés de la Méditerranée. Elle inclurait la collecte des mémoires familiales sans leur demander de remplacer les documents militaires.

Elle pourrait aussi soutenir une recherche sanitaire transparente dans le Rif, décidée avec les communautés concernées. Enfin, elle devrait distinguer les niveaux de responsabilité : décideurs politiques, commandement, industriels, réseaux étrangers de fourniture. Cette précision évite de transformer une enquête historique en accusation indifférenciée contre des populations actuelles.

Le véritable secret colonial n’est donc plus la présence des gaz. Il réside dans la longue séparation entre ce que les archives permettent d’établir et ce que les institutions acceptent d’assumer. Une bombe rouillée n’explique pas toute une guerre. Mais replacée dans la chaîne qui l’a produite et envoyée, elle oblige à regarder le Rif non comme une marge exotique de l’histoire européenne, mais comme l’un des lieux où l’Europe de l’après-1918 a testé les limites de ses propres interdits.

Cette histoire pose enfin une question de souveraineté documentaire. Une grande partie des preuves concernant un territoire marocain demeure conservée dans les capitales des anciennes puissances. Les descendants des personnes exposées doivent souvent passer par des catalogues étrangers, des délais de communication et des dossiers rédigés dans la langue des bombardiers. Numériser ne suffit pas si les inventaires restent opaques. Une véritable ouverture suppose des copies accessibles au Maroc, des descriptions multilingues et la possibilité pour les chercheurs rifains de définir eux-mêmes leurs questions. La restitution du savoir ne remplace pas les autres formes de réparation, mais elle empêche que la puissance qui a produit le secret conserve seule la clé de sa levée.

Petit lexique

Rif : région montagneuse du nord du Maroc, majoritairement amazighe, au cœur de la guerre de 1921-1927.

Abdelkrim El Khattabi : dirigeant rifain qui conduisit la résistance et la République du Rif avant de se rendre en 1926.

Ypérite : agent chimique vésicant aussi appelé gaz moutarde ; il peut contaminer durablement les surfaces et provoquer de graves brûlures.

La Marañosa : site militaire et chimique proche de Madrid associé à la production espagnole d’agents de guerre.

Protocole de Genève : accord signé en 1925 interdisant l’emploi à la guerre d’armes chimiques et biologiques, avec des ratifications ultérieures variables.

Sources