Deux mémoires derrière les mêmes barbelés

La guerre sud-africaine de 1899-1902 est souvent racontée comme un affrontement entre l’Empire britannique et deux républiques boers. Dans cette mémoire, les camps de concentration occupent une place centrale : femmes et enfants afrikaners enfermés, épidémies, malnutrition, plus de 26 000 morts. Une autre population apparaît beaucoup moins. Des dizaines de milliers d’Africains noirs furent eux aussi déplacés et internés dans des camps séparés. Au moins 14 000 y moururent selon les registres officiels incomplets ; certains chercheurs estiment le bilan à 20 000 ou davantage.

L’effacement ne vient pas de l’absence totale d’archives. Des rapports, listes, correspondances et tombes subsistent. Il vient de la manière dont la guerre fut nommée, commémorée et utilisée. La souffrance blanche servit la construction du nationalisme afrikaner ; la souffrance noire dérangeait à la fois le récit d’une guerre « entre Blancs » et l’ordre racial qui s’installa ensuite.

En rouvrant les registres, on découvre que les camps noirs n’étaient pas une annexe marginale. Les Archives nationales britanniques recensent 45 camps pour les Boers et 64 pour les Africains noirs. D’autres sources évoquent 66 camps documentés, peut-être jusqu’à 80 selon les définitions et les périodes. Ce flou lui-même raconte une hiérarchie : certains internés furent mieux comptés que d’autres.

Une guerre qui mobilisait déjà toute la société

Les deux républiques boers, le Transvaal et l’État libre d’Orange, combattent l’expansion britannique dans une région transformée par l’or et les ambitions impériales. Les armées régulières laissent bientôt place à une guérilla mobile. Pour priver les commandos boers de nourriture, de chevaux et d’informations, les forces britanniques brûlent des fermes, détruisent les récoltes et déplacent les civils.

Cette politique de la terre brûlée frappe aussi les travailleurs et métayers noirs présents dans les fermes, ainsi que des communautés vivant sur leurs propres terres. Les Africains ne sont pas de simples spectateurs. Ils conduisent des chariots, gardent des chevaux, fournissent des renseignements, travaillent pour les deux camps et, malgré les discours sur une « guerre d’hommes blancs », certains portent les armes.

Lorsque les colonnes britanniques vident le veld, elles doivent décider quoi faire des personnes déplacées. Les familles boers sont regroupées dans un système de camps devenu rapidement visible en Europe. Les familles noires sont souvent envoyées ailleurs, dans des « native refugee camps » ou « labour camps » administrés séparément, avec moins de ressources et de surveillance publique.

Des refuges qui étaient aussi des réservoirs de travail

Le mot « réfugié » suggère une protection volontaire. Beaucoup d’internés n’avaient pourtant pas choisi leur destination ni la possibilité de partir librement. Les camps les éloignaient des guérillas et plaçaient leur travail sous contrôle britannique. Hommes, femmes et enfants cultivaient, entretenaient les installations ou étaient recrutés pour les chemins de fer, les mines et l’armée.

Cette fonction économique distingue partiellement les camps noirs. L’administration attend d’eux qu’ils deviennent autant que possible autosuffisants. Les rations sont plus faibles et la fourniture de tentes, de vêtements ou de soins moins systématique. Le principe colonial est que les Africains doivent produire leur propre subsistance, même après que la guerre a détruit leurs réserves et leurs outils.

Les camps ne forment pas un dispositif uniforme. Certains sont directement administrés par le Department of Native Refugees, d’autres restent rattachés aux camps blancs ou aux autorités militaires. Les conditions varient selon les responsables, l’emplacement, les épidémies et l’approvisionnement. Cette diversité interdit de décrire chaque lieu de la même manière, mais le résultat général est clair : une mortalité massive causée surtout par la rougeole, la pneumonie, la dysenterie, la faim et l’exposition.

Pourquoi les enfants mouraient-ils autant ?

Les populations déplacées arrivent affaiblies après la destruction des fermes et de longs trajets. Dans les camps, elles vivent sous tente, avec une eau parfois polluée et une alimentation insuffisante. Les maladies contagieuses circulent vite. Les enfants, nombreux et moins résistants, paient le prix principal. South African History Online estime qu’ils représentent environ 81 % des morts dans les camps noirs.

La mortalité n’est pas nécessairement le résultat d’un ordre explicite de tuer. Elle découle d’une politique qui rassemble des populations vulnérables sans moyens suffisants, puis traite leurs besoins comme un coût secondaire. Cette distinction est importante : elle évite de transformer l’enquête en recherche d’un document d’extermination qui masquerait la responsabilité administrative bien réelle.

Les protestations contre les camps boers, notamment celles d’Emily Hobhouse, provoquent une commission britannique conduite par Millicent Fawcett et des améliorations sanitaires. Les camps noirs bénéficient moins de cette attention. Des voix demandent pourtant qu’ils reçoivent les mêmes soins. L’inégalité de mobilisation publique se traduit directement dans la vitesse et l’ampleur des réformes.

Un bilan que les registres ne peuvent fermer

Le chiffre officiel minimal le plus souvent cité est 14 154 morts noirs. D’autres travaux fondés sur les cimetières et les lacunes documentaires dépassent 20 000. Les raisons de l’écart sont connues : camps non recensés, registres perdus, décès survenus en route ou après la sortie, orthographes fluctuantes et personnes enregistrées sans nom complet.

Même les archives des camps blancs présentent des lacunes, mais elles ont été davantage collectées, corrigées et commémorées. La base de données de l’Université du Cap explique que certains registres ont disparu ou furent réécrits. Pour les internés noirs, le vocabulaire administratif peut être offensant et les identités réduites à un prénom, un employeur ou une catégorie raciale.

Compter n’est donc pas une opération neutre. Un nom permet à une famille de retrouver un ancêtre ; une ligne « garçon indigène » produit seulement une statistique. La mauvaise qualité des listes n’est pas un accident extérieur à la guerre. Elle reflète la valeur différente accordée aux personnes par l’État qui les détenait.

Les internés n’étaient pas sans stratégie

Le mot « victime » ne doit pas effacer les décisions prises dans des conditions extrêmes. Des hommes rejoignent l’emploi britannique pour obtenir une ration, protéger leur famille ou préparer un retour. Des femmes cultivent, commercent et tentent de maintenir les liens de parenté. D’autres personnes fuient les camps, dissimulent du bétail ou négocient avec les responsables.

Ces choix ne prouvent pas que l’internement était volontaire. Ils montrent comment des individus utilisent les rares marges laissées par le dispositif. Les autorités interprètent parfois une demande de travail comme une loyauté politique, alors qu’elle peut être une stratégie de survie. Inversement, les républiques boers peuvent considérer comme traîtres des Africains qui servent les Britanniques après avoir perdu leur maison.

L’étude de quatre camps — Orange River Station, Taung, Vryburg et Brussels Siding — montre notamment le lien entre terre, déplacement et travail. Après la guerre, retrouver une parcelle ou un salaire impayé devient une autre bataille documentaire. Le camp ne suspend pas seulement la vie : il redistribue les possibilités d’habiter et de posséder.

Comment une souffrance en a caché une autre

Après la guerre, les Afrikaners construisent une mémoire puissante des femmes et enfants boers morts dans les camps. Le monument national des femmes à Bloemfontein, les récits familiaux et la photographie de la petite Lizzie van Zyl deviennent des symboles. Cette mémoire répond à un traumatisme réel et à une politique britannique brutale.

Mais le nationalisme afrikaner utilise aussi le camp pour présenter les Boers comme le peuple victime fondateur. Inclure les Africains noirs compliquerait ce récit : ils ont subi la même stratégie impériale tout en restant dominés dans la société boer, puis dans l’Afrique du Sud ségrégationniste et l’apartheid. La mémoire britannique, de son côté, préfère longtemps décrire les camps comme une erreur logistique corrigée par des réformes.

Le terme « guerre des Boers » renforce l’effacement. « South African War » ou « guerre sud-africaine » ouvre la scène aux Africains noirs, métis et indiens qui y participèrent ou la subirent. Changer le nom ne résout pas le problème, mais oblige à demander qui manque dans le récit.

Ce que les archives numériques réparent — et ce qu’elles ne peuvent pas

La base de données sur les camps britanniques, développée à l’Université du Cap, permet de rechercher camps, personnes et fermes. Les Archives nationales britanniques proposent aussi des dossiers pédagogiques reliant terre brûlée, déplacement et mortalité. Ces outils rendent visible un système longtemps fragmenté.

Numériser un registre ne restitue cependant pas les noms jamais inscrits. Il faut croiser les listes avec les cimetières, les traditions familiales, les archives missionnaires, les salaires et les rapports locaux. Les communautés doivent pouvoir corriger les orthographes et rattacher une catégorie coloniale à une histoire personnelle.

La réparation mémorielle ne demande pas de mettre les victimes en concurrence. Reconnaître les camps noirs ne diminue pas les morts boers. Cela montre au contraire que la stratégie britannique de contre-guérilla fut une guerre contre plusieurs populations civiles, administrées selon une hiérarchie raciale.

Les lieux de mémoire peuvent matérialiser cette histoire commune sans l’uniformiser. Les camps boers et noirs n’avaient pas toujours la même administration, les mêmes rations ni la même visibilité. Les rassembler sous une seule formule risquerait de gommer ces différences ; les séparer complètement reproduirait l’ancienne hiérarchie. Une commémoration juste doit montrer le système partagé et les traitements inégaux.

Elle devrait aussi laisser apparaître les incertitudes. Inscrire un minimum vérifiable, expliquer pourquoi des registres manquent et réserver une place aux noms retrouvés vaut mieux qu’un total spectaculaire figé. L’archive devient alors un chantier public plutôt qu’un verdict fermé.

Sur la table, le registre paraît objectif : colonnes, dates, totaux. Pourtant, la page blanche est aussi une information. Elle signale ceux que le camp a enfermés sans juger nécessaire de conserver correctement leur identité. Le véritable secret n’était pas derrière une porte close. Il se trouvait dans la différence entre les noms soigneusement mémorisés et les vies réduites à une estimation minimale.

Retrouver un nom ne corrige pas tout, mais change l’échelle morale du dossier. Il permet de relier une tombe, un village, un déplacement et une descendance là où l’administration n’avait conservé qu’un total mensuel.

Petit lexique

Guerre sud-africaine : conflit de 1899-1902 entre l’Empire britannique et les républiques boers, impliquant largement les populations africaines.

Boers/Afrikaners : descendants principalement néerlandophones de colons européens établis en Afrique australe.

Terre brûlée : destruction des fermes, récoltes et ressources pour priver une guérilla de soutien.

Department of Native Refugees : administration britannique chargée d’une partie des camps destinés aux Africains noirs.

Veld : terme d’Afrique australe désignant les espaces ouverts de prairie ou de brousse.

Sources