Dans le Namaqualand, au nord-ouest de l’Afrique du Sud, le prodige ne se dresse pas vers le ciel.
Il dépasse à peine du sol.
Une colline ronde, large et basse, couverte d’herbes et de fleurs lorsque les pluies le permettent. De loin, rien ne la distingue vraiment des milliers de bosses qui donnent au paysage l’apparence d’une peau doucement soulevée. Les habitants de la région les nomment heuweltjies : de « petites collines » en afrikaans.
Il faut ouvrir l’une d’elles pour que le temps apparaisse.
Dans une coupe pratiquée près de la rivière Buffels, les chercheurs ont séparé la terre sombre, le carbonate pâle, la matière organique et les galeries encore occupées. Puis ils ont demandé au carbone depuis combien de temps il attendait là.
Certaines réponses remontaient à 13 000 ans. D’autres à 19 000 ans. Le carbonate formé dans le monticule atteignait environ 34 000 ans.
À cette époque, ni les pyramides d’Égypte ni les premières villes n’existaient. Les peintures de Lascaux n’avaient pas encore été réalisées. Pourtant, sous une colline toujours habitée par des termites, un chantier avait déjà commencé à conserver du carbone, du sel marin et la mémoire des pluies.
Peut-on pour autant parler d’une termitière vieille de 34 000 ans ?
Oui — à condition de comprendre que sa véritable architecte n’est peut-être ni une reine, ni une colonie, ni même une seule espèce.
La termitière que notre imagination ne sait pas voir
Prononcez le mot « termitière » et une forme s’impose : une tour de terre rouge, percée de cheminées, assez haute pour dominer un homme. Cette architecture spectaculaire existe dans plusieurs régions d’Afrique. Elle est notamment associée à des termites champignonnistes qui élèvent de grands monticules au-dessus de leur nid.
Le heuweltjie appartient à un autre monde.
Il peut atteindre plusieurs dizaines de mètres de diamètre mais ne s’élève souvent que d’un ou deux mètres. Il ressemble moins à un édifice posé sur le paysage qu’à un épaississement du paysage lui-même. Sa pente est douce ; ses limites se devinent parfois mieux à la végétation qu’au relief.
Dans l’ouest sud-africain, ces bosses peuvent couvrir plus d’un cinquième de certaines surfaces. Elles forment une mosaïque si régulière que, vues du ciel, elles donnent l’impression d’un immense motif imprimé sur la plaine.
À l’intérieur vit Microhodotermes viator, le termite moissonneur du sud. Ses ouvriers récoltent les herbes sèches, les brindilles et les autres débris végétaux. Ils les emportent sous terre dans un réseau qui peut descendre au-delà d’un mètre. En creusant, en rebouchant et en transportant, ils déplacent continuellement des particules minérales et organiques.
Mais le monticule visible ne correspond pas simplement au nid actuel. Il déborde largement l’échelle d’une colonie. Il contient les effets accumulés d’occupations, d’abandons, de recolonisations, de plantes, de vents, de pluies et d’érosion.
Le nom le plus juste n’est peut-être pas « maison ».
C’est un paysage travaillé.
Comment dater une colline qui continue de vivre ?
Un bâtiment humain offre des poutres, des fondations ou des inscriptions que l’on peut rattacher à une phase de construction. Dans un heuweltjie, la matière est sans cesse déplacée. Une brindille récente peut être descendue sous une couche ancienne ; un carbonate dissous par l’eau peut recristalliser plus bas ; une galerie abandonnée peut être traversée par une nouvelle.
Les chercheurs n’ont donc pas donné un seul âge à toute la colline. Ils ont daté plusieurs fractions.
La matière organique du sol a livré des âges compris entre environ 13 000 et 19 000 ans. Des carbonates provenant du nid et du monticule ont atteint approximativement 33 000 et 34 000 ans. Les galeries observées et les termites présents établissaient, eux, que le système demeurait actif aujourd’hui.
Cette combinaison est exceptionnelle : de très anciens matériaux se trouvent dans une structure biologique encore occupée.
Elle ne prouve pourtant pas qu’une même colonie ait survécu depuis la dernière période glaciaire. Une reine termite peut vivre longtemps à l’échelle d’un insecte, pas trente-quatre millénaires. Les colonies naissent et meurent. Les générations se succèdent. Certaines zones sont réutilisées ; d’autres sont délaissées.
Dire « la plus vieille colonie du monde » produit une belle image, mais confond l’habitant avec l’habitat et l’habitat avec les matériaux qu’il contient.
Ce qui a traversé les millénaires n’est pas une société d’insectes demeurée intacte. C’est un processus que de nouvelles vies ont repris sans en posséder le plan d’origine.
Ici, le plus jeune peut se trouver dessous
Dans un sol ordinaire, on s’attend à rencontrer les matières les plus récentes près de la surface et les plus anciennes en profondeur. Les termites dérangent cet ordre.
Ils récoltent des végétaux contemporains, puis les transportent dans leurs chambres et leurs galeries. Du carbone jeune se retrouve ainsi injecté à soixante centimètres, un mètre ou davantage sous des matières plus anciennes. L’âge ne descend plus sagement couche après couche. Le profil peut s’inverser.
Cette anomalie raconte le travail invisible de l’insecte.
Chaque brin d’herbe emporté sous terre quitte le cycle rapide de la surface. À l’air libre, il aurait été brûlé, consommé ou décomposé en libérant rapidement une partie de son carbone. En profondeur, une fraction peut être protégée plus longtemps par les agrégats du sol, les conditions chimiques et la moindre perturbation.
Le heuweltjie ne se contente donc pas de conserver du vieux carbone. Il reçoit sans cesse du neuf dans ses étages profonds.
Le temps n’y est pas empilé comme les pages d’un livre fermé. Il est remanié comme une mémoire vivante : les événements anciens demeurent, tandis que les habitants glissent des fragments du présent entre eux.
Pourquoi trouve-t-on la mer dans une termitière du désert ?
Le Namaqualand longe l’Atlantique. L’océan ne s’arrête pas au rivage : les embruns deviennent des aérosols, de minuscules particules chargées de sels que le vent emporte loin à l’intérieur des terres.
Pendant des années, ces apports marins se déposent sur le sol et la végétation. Les termites les concentrent indirectement avec les matières qu’ils déplacent. Le monticule devient un réservoir de calcium, de sulfate et d’autres éléments dont l’origine peut se situer à des dizaines de kilomètres vers l’ouest.
Puis vient une pluie suffisamment intense.
L’eau pénètre plus profondément au centre du heuweltjie que dans certains sols voisins. Elle dissout une partie de la calcite et entraîne des ions vers les couches inférieures et les eaux souterraines. Le bicarbonate ainsi produit peut transporter du carbone hors du monticule et le maintenir longtemps dans le système hydrologique.
La petite colline relie alors des territoires que l’œil sépare : l’océan, l’atmosphère, les plantes, le nid et la nappe souterraine.
Elle montre aussi pourquoi il serait imprudent de présenter les termites comme une solution climatique prête à l’emploi. Les chercheurs décrivent de véritables mécanismes de stockage organique et minéral. Mais leur bilan dépend des pluies, de la respiration du sol, de la dissolution, de la profondeur et de la durée de résidence du carbone. On ne peut pas multiplier trente-quatre mille ans par le nombre de monticules et annoncer une quantité sauvée de l’atmosphère.
Le résultat le plus solide est plus modeste et plus étonnant : un insecte de quelques millimètres modifie la manière dont un paysage entier fait circuler le carbone.
Une archive climatique écrite sans alphabet
Le carbonate du heuweltjie ne donne pas seulement un âge. Sa composition isotopique conserve des indices sur les conditions dans lesquelles il s’est formé.
Les proportions de certains isotopes du carbone renseignent notamment sur les végétaux et les processus biologiques ayant fourni le carbone. Celles de l’oxygène varient avec l’eau, la température et l’évaporation. En les comparant à la profondeur et aux datations radiocarbone, les chercheurs reconstituent des phases plus humides ou plus sèches, plus fraîches ou plus chaudes.
Les carbonates très anciens se sont formés avant le maximum de la dernière glaciation, lorsque le climat régional différait fortement de celui du Namaqualand actuel. Des périodes plus fraîches et plus arrosées ont favorisé l’infiltration, la dissolution et la recristallisation. Chaque changement a laissé une signature chimique plutôt qu’une phrase.
Le monticule devient ainsi une archive paléoclimatique.
Il ne faut pas lui demander la précision d’un calendrier royal. Une galerie peut déplacer de la matière ; une racine peut introduire du carbone ; plusieurs épisodes de formation peuvent coexister dans le même échantillon. L’interprétation exige de croiser les âges, les isotopes, la position et la géologie.
Mais l’archive possède une qualité rare : elle est à la fois minérale et biologique. Elle n’a pas été déposée dans un lac immobile puis scellée. Elle a été creusée, nourrie et transformée par des organismes pendant qu’elle enregistrait le climat.
Le scribe n’a jamais cessé de remuer son manuscrit.
Pourquoi les fleurs préfèrent-elles les petites collines ?
Lors du printemps du Namaqualand, les pluies peuvent réveiller une profusion de fleurs sur des terres qui semblaient presque nues. Les heuweltjies ne portent pas exactement la même végétation que les espaces qui les séparent.
Leur sol remanié est souvent plus riche en nutriments. Les termites y accumulent des matières végétales ; des animaux utilisent les monticules ; les racines exploitent une structure et une chimie particulières. Certaines plantes y trouvent de meilleures conditions et dessinent les bosses bien avant que l’observateur ne remarque leur hauteur.
Cette fertilité n’est pas uniforme. Le sommet, les pentes et les zones extérieures peuvent accueillir des communautés différentes. En période de sécheresse, le monticule sert parfois de refuge à des végétaux qui résistent moins bien dans le sol alentour.
Il fabrique donc de la diversité à petite échelle.
Un paysage couvert de heuweltjies n’est pas seulement une plaine avec des nids. C’est une succession d’îlots écologiques : ici davantage de matière organique, là une autre profondeur d’infiltration, plus loin une composition végétale distincte. L’insecte ne choisit pas toutes les plantes qui pousseront au-dessus de lui, mais son activité redistribue leurs possibilités.
Quand les fleurs révèlent le relief, elles rendent visible un travail accompli bien plus bas que leurs racines.
Les termites ont-ils vraiment construit la colline ?
Cette question devrait être simple. Elle divise les chercheurs depuis plus de quatre-vingts ans.
La présence de termites, de galeries et de matériaux déplacés paraît désigner un coupable évident. Microhodotermes viator transporte la terre, mélange les horizons, enfouit la végétation et modifie la chimie. Dans cette lecture, le heuweltjie est l’extension physique de l’activité de colonies successives : un ouvrage biologique devenu plus grand et plus durable que ses constructeurs.
Mais plusieurs observations compliquent le verdict.
Des couches de graviers se retrouvent enterrées sous certains monticules d’une manière compatible avec une accumulation de poussières apportées par le vent. Ailleurs, l’érosion peut avoir abaissé le sol environnant et laissé en relief d’anciens îlots de végétation. Les plantes piègent les particules ; les rongeurs et d’autres animaux remuent la terre ; les termites peuvent coloniser une élévation déjà amorcée plutôt que créer seuls son volume entier.
Une colline peut donc être à la fois termitière, dépôt éolien, refuge végétal et reste protégé d’une ancienne surface.
Les deux camps ne se partagent pas nécessairement entre « termites » et « pas de termites ». Le désaccord porte sur la part de chaque force, son ordre d’intervention et sa variation d’un site à l’autre. Dans certains environnements, les insectes peuvent dominer la construction ; dans d’autres, ils entretiennent et transforment une forme dont le vent ou l’érosion a fourni la première ébauche.
La réponse la plus honnête est moins nette qu’un nom d’espèce : les heuweltjies paraissent être des œuvres collectives auxquelles personne n’a été invité à collaborer.
Le vent apporte. Les plantes retiennent. L’érosion découpe. Les animaux creusent. Les termites réorganisent. La pluie dissout. Puis une nouvelle génération recommence dans le résultat des précédentes.
Qui possède un ouvrage commencé avant l’Histoire ?
Les humains attribuent volontiers une architecture à son fondateur. Une pyramide appartient au pharaon qui l’a commandée ; une cathédrale porte le nom d’une ville, d’un saint ou d’un architecte, même lorsque plusieurs générations d’ouvriers l’ont achevée.
Le heuweltjie résiste à cette habitude.
La première colonie n’a laissé ni projet ni descendance identifiable. Celle qui l’habite aujourd’hui ne sait rien de la pluie tombée il y a trente mille ans. Elle n’entretient pas le monticule pour préserver un patrimoine. Elle cherche de la nourriture, protège ses galeries et évacue la terre qui l’encombre.
Pourtant, son activité rejoint un travail commencé avant elle.
Cette continuité sans intention est peut-être plus déconcertante que l’âge lui-même. Nous savons admirer un édifice lorsque ses bâtisseurs ont voulu le transmettre. Ici, personne n’a décidé de faire durer l’ensemble. Chaque génération accomplit un geste local et provisoire ; le paysage transforme l’addition de ces gestes en monument.
L’ancienneté ne réside pas dans une fidélité au passé. Elle naît de la réutilisation du passé par des êtres qui l’ignorent.
Alors, une termitière peut-elle être plus vieille que l’Histoire ?
Oui, si l’on appelle termitière une structure encore active dont les matériaux, les galeries anciennes et les transformations biologiques se sont accumulés pendant des dizaines de millénaires.
Non, si l’on imagine une colonie unique, une reine originelle et une société demeurée sans interruption dans la même maison depuis 34 000 ans.
Le heuweltjie n’est ni un nid ordinaire agrandi, ni un simple accident géologique. Il se situe à l’endroit inconfortable où nos catégories cessent de suffire : vivant mais rempli de matière très ancienne, construit mais sans architecte unique, naturel mais profondément travaillé, immobile en apparence mais continuellement remanié.
Son âge appartient autant aux termites qu’au vent, aux plantes, à l’océan et à la pluie.
De loin, la colline ne raconte rien. Elle se contente de fleurir légèrement au-dessus de la plaine. Sous sa surface, pourtant, le présent descend avec les brindilles tandis que l’ancien sel de l’Atlantique glisse vers les eaux profondes. Des insectes occupent les restes d’autres insectes sans savoir qu’ils traversent une archive du dernier âge glaciaire.
La termitière n’est pas une maison transmise.
C’est une construction dont le chantier n’a jamais vraiment fermé.
Elle ne conserve pas ses architectes.
Elle conserve leur travail.
Repères documentaires
- Michele L. Francis et ses collègues, « Calcareous Termite Mounds in South Africa Are Ancient Carbon Reservoirs », Science of the Total Environment, vol. 926, 2024 — datation des fractions organiques et carbonatées, circulation du carbone, activité actuelle et rôle hydrologique des heuweltjies de la rivière Buffels.
- Michele L. Francis et ses collègues, « Stable Isotope and 14C Study of Biogenic Calcrete in a Termite Mound, Western Cape, South Africa, and Its Paleoenvironmental Significance », Quaternary Research, vol. 72, 2009 — carbonates anciens et reconstitution des variations paléoclimatiques.
- Michael D. Cramer et M. Justin O’Riain, « Earthen Mounds (Heuweltjies) of South Africa and Their Termite Occupants », Biological Reviews, 2023 — synthèse des hypothèses sur l’origine, l’entretien et le fonctionnement écologique des monticules.
- C. R. Ellis et ses collègues, « Evidence for Aeolian Origins of Heuweltjies from Buried Gravel Layers », South African Journal of Science, 2016 — arguments en faveur d’une accumulation éolienne et d’un relief accentué par l’érosion.
- Carina M. N. Abraham et ses collègues, « Termites as Vectors for the Lateral Movement of Elements in the Landscape », Applied Soil Ecology, 2025 — redistribution des éléments, diversité végétale et fonctions de refuge des heuweltjies.
- Université de Stellenbosch, « Uncovering Ancient Wonders: The World’s Oldest Termite Mounds Found in SA », 2024 — présentation institutionnelle de l’étude de la rivière Buffels et de son contexte de terrain.