Quelque part dans le British Museum, à Londres, une pièce a été soustraite au parcours des visiteurs.

Elle ne contient ni joyau célèbre, ni momie fragile, ni œuvre en restauration. Elle abrite onze petites tablettes de bois et de pierre inscrites en guèze. Chacune possède un numéro d’inventaire. Le musée sait quand elle est entrée dans ses collections, de quelle expédition elle provient et dans quel département administratif la ranger.

Mais il ne l’expose pas.

Depuis un accord conclu avec l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo, l’accès à ces objets est réservé à des membres autorisés du clergé. Un rapport parlementaire britannique relevait même que le musée avait accepté de ne pas les montrer ni les examiner. Les onze tablettes sont donc conservées dans un espace spécialement aménagé, entretenu en consultation avec l’Église.

Un musée universel a construit une chambre qu’il ne peut pas ouvrir comme une salle ordinaire.

Les objets qui lui imposent cette règle sont des tabots. Ils ont été emportés d’Éthiopie après l’assaut britannique contre Maqdala en 1868. Cent cinquante ans plus tard, ils ont réussi ce qu’aucune serrure n’aurait accompli : transporter autour d’eux une interdiction religieuse et obliger l’institution qui les possède à reconnaître qu’elle ne dispose pas entièrement de leur visibilité.

La question dépasse donc la restitution d’un trésor pillé. Elle touche au geste le plus élémentaire du musée : montrer.

Que possède-t-il encore lorsque l’objet refuse son regard ?

Une tablette qui fait d’un bâtiment une église

Vu de l’extérieur, un tabot peut sembler d’une grande simplicité. Il s’agit généralement d’une dalle carrée ou rectangulaire, taillée dans un bois choisi ou dans la pierre, parfois décorée d’une croix et d’inscriptions. Elle porte souvent le nom d’un saint, d’un ange ou l’un des noms de Dieu auquel elle est dédiée.

La traduction commence pourtant à trahir l’objet dès qu’elle l’appelle seulement « tablette d’autel ».

En guèze, le mot tabot peut désigner l’arche, le contenant et, par extension, la tablette consacrée — également appelée sǝllat — qui renvoie aux tables de la Loi placées dans l’Arche d’alliance. Dans l’Église éthiopienne, chaque paroisse doit en posséder au moins une. La liturgie eucharistique ne peut être célébrée sans elle. Ce n’est pas la présence d’un clocher, d’un mur ou d’une croix sur le toit qui suffit à consacrer le bâtiment : c’est le tabot.

Un évêque le bénit et lui donne le nom d’une figure sainte. À partir de cet instant, il ne se contente plus de porter ce nom. L’historien éthiopien Getatchew Haile explique que, dans la compréhension des fidèles, le saint devient présent dans l’église à travers lui. Un tabot consacré à Marie peut alors être désigné au féminin et traité comme Marie elle-même ; celui de Gabriel reçoit le genre et la personnalité de l’archange.

Il ne représente donc pas seulement une présence. Il l’installe.

Voilà pourquoi l’histoire d’une église éthiopienne peut être racontée comme l’histoire de son tabot. Un sanctuaire change de prestige lorsque le sien accomplit des miracles, protège une communauté ou répond aux prières. Une église peut même être connue par le nom du tabot qu’elle abrite.

Le musée voit une tablette associée à un bâtiment. La tradition religieuse voit une présence autour de laquelle le bâtiment devient une église.

Le cacher n’est pas le faire disparaître

Une fois consacré, le tabot demeure au centre du sanctuaire, dans le Qeddest Qeddusan, le Saint des saints. Seul le clergé autorisé y entre. Pendant la liturgie, la tablette est couverte de linge fin et placée sur l’autel ; le pain et le vin eucharistiques reposent sur elle.

La dissimulation n’est pas une précaution prise faute de vitrine convenable. Elle appartient à son mode d’existence.

Dans nos habitudes modernes, un objet acquiert de l’importance en devenant visible. On l’éclaire, on l’agrandit, on photographie ses détails et l’on prouve sa valeur en attirant les regards. Le tabot suit la logique inverse. Plus il est sacré, moins son apparence est disponible. Son enveloppe ne cache pas une information que le public serait invité à déchiffrer un jour. Elle matérialise la distance qui convient à la présence qu’il porte.

Le voir sans autorisation ne procurerait donc pas un supplément de connaissance. Ce serait franchir la limite qui donne justement sens à ce que l’on prétend étudier.

Cette règle explique notre propre choix éditorial : cette enquête ne reproduit aucune image d’un tabot découvert. Il ne s’agit pas de fabriquer en ligne l’exposition que le musée s’interdit dans ses salles.

À Timkat, l’invisible fait sortir toute la ville

Une fois par an, le tabot quitte pourtant le Saint des saints.

Lors de Timkat, l’Épiphanie éthiopienne célébrant le baptême du Christ, chaque paroisse accompagne le sien vers un bassin, un cours d’eau ou une étendue aménagée rappelant le Jourdain. Le prêtre le porte sur sa tête. Des étoffes richement brodées le recouvrent entièrement ; de grands parapluies liturgiques le protègent encore du ciel et des regards.

À la tombée du jour, les processions avancent parmi les chants, les sistres, les tambours et les bâtons de prière. Les fidèles passent la nuit en veille. À l’aube, l’eau est bénie puis répandue sur l’assemblée. Plus tard dans la matinée, les tabots reprennent le chemin de leurs églises, toujours enveloppés, au milieu des couleurs et des voix.

Des centaines de milliers de personnes peuvent participer à la célébration sans qu’aucune ne voie la tablette.

Tout, pourtant, s’organise autour d’elle : la marche, l’itinéraire, la place du prêtre, la nuit au bord de l’eau et le retour du cortège. Le tissu ne signale pas une absence. Il donne une forme publique à une présence qui doit rester invisible.

Le paradoxe du British Museum commence ici. À Londres, cacher le tabot revient à le retirer de la vie du musée. À Timkat, le cacher lui permet de mettre une ville entière en mouvement.

En 1868, quinze éléphants emportent le trésor

Pour comprendre comment onze tabots ont rejoint Londres, il faut monter jusqu’à Maqdala, forteresse établie sur un plateau des hautes terres du nord de l’Éthiopie.

L’empereur Tewodros II voulait unifier et transformer son royaume. Dans les années 1860, il retint des représentants britanniques et d’autres Européens après une longue crise diplomatique. Londres répondit par une expédition militaire partie d’Inde sous le commandement de Robert Napier. La force n’avait pas pour objectif d’occuper durablement le pays : elle devait libérer les captifs et punir l’empereur.

Le 13 avril 1868, les troupes britanniques prirent Maqdala. Tewodros se donna la mort plutôt que d’être capturé. Le fort, ses réserves, sa bibliothèque et ses édifices religieux furent pillés avant d’être incendiés.

Il faut conserver une nuance que les récits simples effacent souvent : Tewodros avait lui-même réuni à Maqdala des manuscrits et des objets sacrés pris dans d’autres églises, notamment autour de Gondar, afin d’établir une bibliothèque et un trésor central. L’origine paroissiale précise de certaines pièces était donc déjà brouillée. Cela ne transforme pas le prélèvement britannique en sauvetage. Cela montre que les objets avaient une histoire avant même l’arrivée des soldats et que « les rendre à Maqdala » ne résout pas nécessairement la question de leur premier sanctuaire.

Après l’assaut, le butin fut rassemblé puis descendu du plateau. Les sources décrivent quinze éléphants et deux cents mules chargés de le transporter. Quelques jours plus tard, une vente aux enchères transforma les objets en argent à répartir comme prises entre les militaires. Sur les lots figuraient le sceau et les vêtements de Tewodros, des armes, des bijoux, des bibles, des manuscrits et les tablettes religieuses.

Le British Museum n’était pas un spectateur lointain. Richard Rivington Holmes, membre de son personnel envoyé officiellement comme archéologue de l’expédition, disposait de fonds importants et d’un accès privilégié. Il acheta des pièces pendant la vente et en sélectionna d’autres pour les collections nationales.

Neuf des onze tabots aujourd’hui conservés par le musée sont directement reliés à cette prise. Deux autres proviennent très probablement de la même campagne, bien que leurs dossiers soient moins précis.

Ils entrèrent dans la collection comme des objets rapportés d’une victoire. Ils allaient lentement obliger le musée à apprendre qu’un inventaire ne neutralise pas une consécration.

Le musée possède le bois, mais pas la permission

Un musée conserve habituellement un objet pour trois raisons : le protéger matériellement, permettre son étude et le rendre accessible au public. Les tabots de Maqdala mettent ces trois missions en conflit.

La première est possible. Le British Museum peut contrôler la température, l’humidité, les insectes et les risques d’incendie. Il peut surveiller la pièce et préserver la matière.

Les deux autres se heurtent à la règle religieuse. Depuis le début des années 2000, l’accès a été limité aux membres du clergé orthodoxe éthiopien disposant de l’autorisation du patriarche. Le public ne voit rien. Les conservateurs eux-mêmes ne peuvent les traiter comme des œuvres ordinaires que l’on sort, mesure, photographie et compare.

L’institution possède donc les supports matériels, mais pas le droit culturel de produire autour d’eux le savoir qu’un musée fabrique normalement par l’examen et l’exposition.

Cette situation a frappé une commission parlementaire britannique dès 2003. Pourquoi retenir des objets que le musée s’engage à ne pas regarder et que les autorités religieuses réclament ? Des chercheurs ont depuis proposé d’utiliser les marges de la législation britannique pour les restituer, estimant que la violence de leur acquisition constitue une obligation morale particulière.

Le British Museum formule une autre solution. Il reconnaît l’histoire militaire de la collection, maintient le dialogue avec les représentants éthiopiens et dit souhaiter, à long terme, prêter les tabots à une église orthodoxe éthiopienne de Grande-Bretagne où ils pourraient être gardés par le clergé selon leurs traditions.

Le désaccord ne porte donc plus seulement sur une adresse. Il porte sur le verbe.

Le musée propose de prêter ce qu’il considère juridiquement sien. Les demandes éthiopiennes parlent de rendre ce qui n’aurait jamais dû devenir sa propriété.

Peut-on conserver une présence hors de sa relation ?

Si le tabot n’était qu’une sculpture, une réserve sécurisée pourrait être son meilleur refuge. Mais sa fonction ne se limite pas à survivre physiquement.

Il consacre une église. Il reçoit la liturgie. Il porte le nom d’un saint. Il quitte le sanctuaire dans les moments de fête ou de calamité. Une communauté se rassemble autour de lui et reconnaît dans son retour l’ordre de son propre monde.

À Londres, aucune de ces relations ne peut s’accomplir. La tablette est préservée, mais elle ne consacre pas la salle qui la contient. Elle est cachée, mais son enveloppement ne prépare aucune procession. Elle est entourée de respect, mais ce respect prend la forme d’une immobilité indéfinie.

Le musée a reproduit l’interdit du regard sans pouvoir reproduire la vie qui lui donne sens.

Cela ne signifie pas que les tabots auraient perdu toute puissance hors d’Éthiopie. Le fait même qu’ils aient imposé leur régime d’accès prouve le contraire. Ils ont transformé une réserve londonienne en espace exceptionnel, obligé des conservateurs à suspendre leurs habitudes et déplacé le débat sur les limites de la propriété publique.

Mais cette victoire est étrange : ils agissent surtout par tout ce qu’ils ne peuvent plus faire.

Un tabot retrouvé dans un placard rentre chez lui

En 2001, le révérend John McLuckie cherchait du matériel de communion dans un placard de l’église épiscopalienne Saint John, à Édimbourg. Il y découvrit une boîte de cuir usée contenant une tablette de bois.

McLuckie avait vécu en Éthiopie. Il reconnut un tabot et reconstitua son parcours : un officier écossais ayant participé à l’expédition de Maqdala l’avait acquis puis offert à son église. Pendant plus d’un siècle, l’objet le plus sacré d’un sanctuaire éthiopien était resté oublié dans le rangement d’une autre église chrétienne.

La communauté d’Édimbourg décida de le restituer.

Lors de son retour en 2002, le tabot ne fut pas présenté dans une vitrine à Addis-Abeba pour célébrer sa récupération. Il fut remis aux représentants de l’Église orthodoxe, toujours protégé. Les cloches sonnèrent et des dizaines de milliers de personnes bordèrent les rues menant à la cathédrale de la Sainte-Trinité.

Ce jour-là, la différence entre stockage et conservation devint visible sans que la tablette le soit.

Dans le placard, elle avait été matériellement gardée. Dans la procession, elle retrouvait un nom, des gestes, une communauté et un chemin vers un sanctuaire. Son retour ne consistait pas à rendre l’objet plus visible, mais à lui rendre les relations au sein desquelles son invisibilité avait un sens.

Alors, un musée peut-il posséder ce qu’il ne peut pas montrer ?

Juridiquement, oui. Les onze numéros d’inventaire existent, le musée assure la garde des tablettes et décide encore de leur avenir matériel.

Mais cette propriété demeure incomplète.

Le British Museum peut posséder le bois et la pierre. Il ne possède ni la consécration qui les a transformés, ni la permission de les dévoiler, ni la paroisse qui reconnaissait en eux la présence d’un saint. Il peut contrôler la porte de la réserve sans contrôler entièrement ce que signifie la fermer.

Le tabot révèle ainsi une limite profonde du musée universel. Certains objets ne sont pas seulement porteurs d’une histoire que l’on raconte. Ils établissent eux-mêmes les conditions dans lesquelles ils peuvent être approchés. Les extraire de ces conditions ne les rend pas neutres ; cela place le musée dans une contradiction dont l’objet devient le centre silencieux.

En 1868, une armée a franchi les montagnes, pris Maqdala et descendu ses trésors avec des éléphants et des mules. Elle paraissait avoir remporté toutes les victoires possibles : militaire, matérielle et documentaire.

Pourtant, dans la plus grande institution de ses vainqueurs, onze petites tablettes ont fini par imposer une loi venue du sanctuaire dont elles avaient été arrachées.

Le musée garde la pièce.

Le tabot, lui, garde le sens.


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