La voix qui entrait sans frapper

Le soir, l’homme n’avait pas besoin d’arriver au village. Il lui suffisait d’ouvrir un micro. On ne voyait ni son visage ni son corps ; pourtant sa voix prenait place dans les maisons, changeait de personnage, lançait une devinette, grondait un imprudent et ménageait un silence avant la chute. En Zambie, dans les années 1960 et 1970, des auditeurs de langues, d’âges et de milieux différents reconnaissaient ce visiteur invisible : Gogo Juli.

Son nom civil était Edward Kabango Chongo. Gogo, en chinyanja, désigne un grand-parent. Juli appartenait au personnage. Chongo s’était aussi donné un surnom plus déroutant : Chipuku, le « fantôme ». Il ne prétendait pas revenir d’entre les morts. En 1974, il expliquait l’image avec une simplicité presque technique : à la radio, on entend l’homme sans le voir. La voix est là ; son propriétaire, non.

Trente ans plus tard, dans l’est du pays, Elijah Tembo Mwale devint Gogo Breeze sur une station commerciale de Chipata. Il n’imitait pas exactement Chongo. Il circulait à pied ou à bicyclette, recueillait des plaintes, enregistrait des rencontres et prêtait un visage connu à la radio locale. Pourtant, lui aussi était devenu le grand-père de personnes avec lesquelles il n’avait aucun lien de parenté.

Une radio peut-elle donc faire d’un inconnu votre grand-père ? Pas au sens généalogique. Mais elle peut fabriquer une relation assez régulière, assez intime et assez autorisée pour que le mot cesse d’être une simple plaisanterie.

Un fantôme qui ne faisait pas peur

Le mot chipuku mérite de rester dans sa langue. Harri Englund précise qu’il ne se confond ni avec ziwanda, associé à des puissances malveillantes, ni avec mizimu, les esprits des morts. Chongo disait que les zipuku n’étaient pas nécessairement nuisibles : ils pouvaient orienter les activités quotidiennes. Son fantôme radiophonique était surtout une présence sans corps, capable d’être entendue dans plusieurs lieux à la fois.

Cette trouvaille transformait une faiblesse du média en pouvoir narratif. La radio empêchait l’auditeur de voir l’interprète ; Chongo faisait de cette absence la preuve de son ubiquité. Il ne cultivait d’ailleurs guère Gogo Juli hors antenne. Journaliste et éditeur, puis magistrat, conseiller scout et diacre, il séparait soigneusement ses fonctions publiques de son personnage. Un collègue se souvenait même d’un responsable sévère, très éloigné du conteur chaleureux.

La distance protégeait le rôle. L’auditeur pouvait imaginer le grand-père sans devoir concilier sa bienveillance avec le fonctionnaire rencontré au bureau. Gogo Juli n’était pas un homme âgé adopté individuellement par chaque foyer ; il était une position d’écoute commune.

Poceza m’madzulo, bavarder le soir

L’émission qui rendit Chongo célèbre s’appelait Poceza m’madzulo, que l’on peut traduire approximativement par « bavarder le soir ». Une enquête nationale sur les médias menée en 1971 constatait son immense popularité. Des personnes de tous groupes linguistiques la citaient parmi leurs programmes préférés : jeunes et vieux, femmes et hommes, personnes scolarisées ou non.

Le chinyanja y contribua. Langue majeure de la Province orientale, il était aussi une langue de circulation à Lusaka et dans plusieurs centres urbains. À un moment où la Zambie indépendante cherchait à construire une communauté nationale, cette intelligibilité dépassait les frontières d’un seul groupe sans effacer toutes les différences.

Mais une langue largement comprise ne suffit pas à expliquer l’attachement. Chongo maîtrisait le nthano, art narratif dont la performance repose ordinairement sur les réponses de l’auditoire. Seul dans le studio, il recréait cette coprésence. Il changeait de hauteur et de débit, imitait plusieurs voix, suspendait une phrase, puis s’adressait directement à ses « parents » d’écoute. Le poste ne diffusait pas un texte lu : il faisait entrer une assemblée fictive dans chaque pièce.

Les graines envoyées par les auditeurs

Le grand-père ne parlait pas dans un seul sens. Des lettres affluaient à la station. Certaines demandaient la rediffusion d’un récit ; d’autres proposaient un commencement d’histoire. Chongo remerciait alors l’auteur de lui avoir donné des mbeu, des graines. Il disait avoir ajouté tomates et oignons pour rendre le mélange savoureux.

La métaphore révèle la répartition des rôles. L’auditeur fournissait une situation, mais le conteur conservait le pouvoir de l’ordonner. Il inventait les personnages, décidait quelle voix serait crédible et construisait la morale. Lorsque Chongo tenta de quitter l’antenne pour sa carrière de magistrat, des campagnes de lettres réclamèrent son retour. Le public pouvait rappeler le grand-père à sa place ; il ne devenait pas pour autant son égal à l’intérieur du récit.

Englund parle de « moralité multivocale ». Un seul homme faisait entendre la mère, le chef, l’étranger, le chien, le vantard ou la victime. Cette pluralité donnait à l’histoire son mouvement, mais toutes les voix passaient par le même arbitre. La radio créait moins une conversation démocratique qu’une polyphonie hiérarchisée.

Le chien, le gendre et l’étranger du dedans

Une histoire permet de comprendre ce que les deux « grands-pères » faisaient de leur autorité. Chongo puis Mwale, à plusieurs décennies de distance, racontèrent un récit dans lequel un chien, méprisé comme étranger, devient indispensable, tandis que des humains proches révèlent leur dangerosité. Le récit interrogeait aussi la condition du gendre installé dans le village de son épouse, appelé mkamwini, littéralement le « petit propriétaire » : une formule polie qui ne supprimait pas sa vulnérabilité.

En chinyanja, explique Englund, tous les étrangers ne se valent pas. Mlendo désigne l’hôte que l’on doit bien traiter ; achaje marque une altérité réputée irréductible. Les proverbes recommandent l’hospitalité, car l’étranger peut apporter une solution lorsque survient l’épreuve. L’intrigue déplace donc la question : le péril vient-il réellement de celui que l’on ne connaît pas, ou de quelqu’un que la proximité rend invisible à la méfiance ?

Gogo Breeze reprit ce récit dans un contexte multipartite. Avant de le raconter, il évoqua un chant entendu lors d’un meeting, où l’étranger était accusé de duplicité. Il ne nomma personne et laissa l’auditeur effectuer le rapprochement politique. L’allusion faisait davantage que l’accusation directe : elle permettait à chacun de reconnaître une situation sans réduire l’histoire à un commentaire de campagne.

Deux époques, deux manières d’être absent

Gogo Juli travaillait durant la période de construction nationale et de parti unique, depuis une station publique sans véritable concurrent. Gogo Breeze apparut après le retour au multipartisme des années 1990, au milieu de stations rivalisant pour les auditeurs et les annonceurs. La ressemblance des surnoms ne doit pas masquer ce changement.

Chongo entretenait le mystère du corps absent. Mwale, lui, était visible à Chipata. Il arpentait les quartiers, enregistrait des voix, téléphonait parfois à l’antenne et pouvait tenter d’aider un auditeur lésé. Son autorité venait autant du voisin reconnaissable que du personnage radiophonique. Il se montrait volontiers modeste ou comique, ce qui rapprochait l’aîné de son public.

Cette présence physique n’abolissait pas la médiation. Gogo Breeze choisissait les plaintes, montait les sons et reformulait les rencontres. Faire entendre quelqu’un n’équivaut pas à lui abandonner le micro. Le grand-père radiophonique restait celui qui décidait comment une parole privée deviendrait un problème collectif.

Pourquoi un grand-père plutôt qu’un père ?

Le grand-parent occupe une place narrative particulière. Dans les observations mobilisées par Englund, la relation peut être plus détendue que celle entre parent et enfant. La plaisanterie, le récit et le conseil y trouvent un espace que l’autorité immédiate du père ou de la mère ne permet pas toujours.

La radio amplifie cette distance juste. Le poste entre dans l’intimité sans contrôler les actes du lendemain. L’auditeur peut recevoir un avertissement sans subir une réprimande personnelle. Le conteur conseille tout le monde, donc personne n’est publiquement désigné. Et parce qu’il raconte au lieu de prescrire, il laisse une marge d’interprétation.

Il serait pourtant naïf d’y voir une parenté purement affective. Le titre de grand-père revendique aussi une compétence liée à l’âge : savoir parler, connaître les précédents, distinguer l’apparence de la conduite. Même lorsque l’homme derrière le micro n’est pas l’aîné de chaque auditeur, le personnage installe une inégalité féconde entre celui qui ordonne l’expérience et celui qui écoute.

Ce que la voix ne prouve pas

La popularité d’une émission ne signifie pas que chaque Zambien l’écoutait de la même manière. Les archives privilégient le producteur, les enquêtes d’audience et les souvenirs recueillis ; elles rendent moins accessibles les réactions ordinaires dans les maisons. Une personne pouvait rire du personnage, une autre suivre sa morale, une troisième n’entendre qu’un divertissement.

Il faut aussi éviter de présenter Gogo Juli comme le « grand-père de la nation », formule trop totale. Son succès fut national, mais il parlait dans une langue précise, travaillait à une époque précise et composait avec des codes reconnaissables pour une partie du public. Gogo Breeze fut surtout ancré dans la Province orientale et dans l’écologie locale de Radio Breeze.

Enfin, le mot « fantôme » ne prouve aucun phénomène surnaturel. Chongo l’utilisait pour penser une propriété technique devenue expérience sociale : une voix détachée du visage, reproduite simultanément, revenant soir après soir chez des inconnus.

Une parenté faite de rendez-vous

Une radio ne modifie pas un arbre généalogique. Elle peut cependant produire trois ingrédients de la parenté vécue : la répétition, l’adresse et l’obligation morale. Le rendez-vous régulier donne à la voix une histoire commune avec l’auditeur. Le mot gogo transforme une masse anonyme en descendants d’écoute. Le récit demande enfin que quelque chose de cette relation soit emporté dans la vie quotidienne.

Voilà pourquoi l’inconnu n’est jamais complètement devenu un proche. Il devait rester assez loin pour parler à tous, assez mystérieux pour n’appartenir à aucun foyer, assez familier pour que son absence soit remarquée. Gogo Juli était un fantôme non parce qu’il venait du monde des morts, mais parce que le média lui permettait d’être présent sans être possédé.

Gogo Breeze rendit ensuite ce paradoxe plus concret : l’homme rencontré sur la route continuait d’être, une fois la radio allumée, le grand-père de personnes qu’il ne connaîtrait jamais. La machine n’avait pas créé le lien toute seule. Elle avait offert à deux conteurs un territoire sonore où une parenté pouvait se jouer — et à des milliers d’auditeurs le droit de la reconnaître.

Petit lexique

  • Gogo : grand-parent en chinyanja ; titre adopté par les deux animateurs.
  • Chinyanja : langue bantoue parlée notamment dans l’est de la Zambie et comme langue de circulation dans plusieurs villes.
  • Chipuku : présence fantomatique ou personne errante ; surnom radiophonique de Chongo, distinct ici des esprits malveillants.
  • Nthano : récit oral performé, soutenu par la voix et normalement par les réponses de l’auditoire.
  • Mbeu : « graines » ; image employée pour les idées d’histoires envoyées par les auditeurs.
  • Mkamwini : gendre résidant dans le village de son épouse, littéralement « petit propriétaire ».

Repères documentaires

  • L’enquête repose principalement sur l’article ethnographique de Harri Englund, qui compare les archives concernant Edward Kabango Chongo à son travail auprès d’Elijah Tembo Mwale.
  • Le sondage national de 1971 établit une popularité très large de Poceza m’madzulo ; il ne permet pas de reconstituer toutes les interprétations domestiques de l’émission.
  • Les traductions du chinyanja sont contextuelles. Chipuku, notamment, ne doit pas être confondu automatiquement avec « esprit d’un mort ».

Sources