À Fadiouth, la question commence sous les pieds. Dans les ruelles de ce village de la Petite-Côte sénégalaise, face à Joal, le sol laisse voir des coquilles : des valves entières, des fragments écrasés, de la poussière claire. La formule que l’on répète aux visiteurs paraît aussitôt évidente : l’île serait née des restes de repas de ses habitants.
Elle est trop belle pour ne pas être examinée. Si l’on pouvait soulever une rue, trouverait-on seulement la table des ancêtres, empilée génération après génération ? Ou bien la mer aurait-elle posé une partie du décor avant que les habitants ne le transforment ? Une étude géologique publiée en 2023 oblige à déplacer le regard : elle décrit, à l’emplacement du village, une crête de sable et de coquilles, et précise que certaines parties de l’île résultent d’apports artificiels de coquilles draguées dans un chenal au cours des années 1960. Une île peut donc être faite de coquilles sans que chacune soit le reste d’un dîner.
L’enquête n’enlève rien à l’étrangeté de Fadiouth. Elle la rend plus intéressante. Entre l’animal qui fabrique une valve, la vague qui la déplace, la femme qui récolte le mollusque et la famille qui gagne quelques mètres sur l’eau, qui, exactement, construit une île ?
La coquille n’est pas encore une preuve de repas
Le premier réflexe serait d’appeler tout ce blanc un amas coquillier. Le terme archéologique est utile : sur le littoral sénégalais, il désigne des accumulations de coquilles liées à des activités humaines, parfois mêlées à d’autres vestiges. Mais il ne suffit pas à classer d’un geste toutes les surfaces coquillières de Joal-Fadiouth. Un coquillage peut avoir été prélevé, cuit et rejeté. Il peut aussi être mort dans l’eau, déplacé par une vague, ramené d’un chenal ou réutilisé comme matériau. Vu d’en haut, ces histoires différentes peuvent produire une même couleur.
L’archéologie du Saloum a précisément appris à se méfier du mot « déchets ». Dans son enquête ethnoarchéologique sur la collecte des arches dans le Bas-Saloum, Cyr Descamps distingue des lieux de production et des lieux de consommation. On peut préparer des coquillages à un endroit et manger leur chair à un autre. Il serait donc imprudent de compter les valves d’un amas comme autant d’assiettes prises sur place. Cette étude concerne le Bas-Saloum, pas une fouille de chaque rue de Fadiouth ; elle fournit une méthode de lecture, non une date de naissance pour l’île.
La géographie ajoute une autre difficulté. Le travail de Cheikh Ibrahima Youm et de ses collègues sur la plaine à *chéniers* de Joal-Fadiouth décrit des cordons de sable et de débris coquilliers sur des vasières. Un chénier est une levée de matériaux plus grossiers, reprise et déplacée par la dynamique côtière. Les chercheurs ont croisé photographies aériennes et carottes de sédiments pour comprendre ces formes. Leur objet principal est la dynamique de l’ensemble côtier, notamment autour de l’île des Muets ; leur article ne prétend pas dater pierre par pierre le centre du village.
Pour Fadiouth même, leur description est décisive mais mesurée : l’île présente une crête sablo-coquillière presque parallèle à la côte, là où se trouve le village. Certaines zones, ajoutent-ils, sont des accumulations artificielles de coquilles tirées du chenal dans les années 1960. Le mot important est « certaines ». L’étude ne donne pas un pourcentage de sol naturel et de sol construit. Elle interdit seulement de raconter une origine unique à partir d’un sol qui a plusieurs histoires.
Une valve découverte dans une ruelle ne porte aucune étiquette. Pour savoir d’où vient une couche, il faudrait la situer, la prélever, observer ses sédiments, ses éventuels objets associés et la relation avec les couches voisines. La belle métaphore du repas ne peut pas se substituer à ce travail. Et la présence de sable parmi les coquilles compte : l’île n’est pas un monument de valves posées dans le vide.
L’autre preuve : un habitant de Fadiouth écrit en 1976
Qu’on ne transforme pas la nuance géologique en démenti de la mémoire locale. La participation humaine à l’agrandissement de Fadiouth est documentée. Une source remarquable vient d’un fils du village : Bernard Codou Dioh, né à Fadiouth, auteur d’une thèse vétérinaire soutenue à Dakar en 1976 sur l’ostréiculture au Sénégal. Il décrit les coquilles servant à combler le rivage et à gagner du terrain sur les bras de mer. Le village, écrit-il, s’est ainsi agrandi d’année en année.
Ce témoignage n’est pas une légende anonyme recueillie pour un dépliant touristique. Il a une date, un auteur situé et un propos technique. Dioh mentionne aussi un usage plus inattendu : les premières maisons « en dur » auraient employé une chaux fabriquée par cuisson de coquilles d’huîtres et d’autres mollusques avec du bois. Il juge ces constructions peu résistantes au temps. La coquille pouvait donc changer de rôle plusieurs fois : abri d’un animal, nourriture prélevée, matière brûlée, liant imparfait d’une maison, remblai au bord de l’eau.
Là encore, le détail empêche la facilité. Dioh souligne qu’à Fadiouth la collecte de l’Arca senilis, qu’il appelle « pagne », comptait davantage que celle des huîtres dans l’exploitation traditionnelle. Son texte, écrit dans les années 1970, attribue une très forte part des coquilles de Fadiouth et des îlots voisins à cette arche. Cette estimation ancienne ne mesure pas la composition actuelle de toutes les rues ; elle corrige néanmoins l’image répétée d’une « île d’huîtres ». Une huître et une arche ne vivent pas de la même façon, ne se ramassent pas au même endroit et ne racontent pas exactement le même travail.
Le nom scientifique que donnent des travaux plus récents est Anadara senilis. Dans un reportage de l’APEFE sur les femmes de l’halieutique à Fadiouth, ces arches sont appelées « pañ », prononcé « pagnes ». Nous gardons ce mot tel que le donne la source, sans en faire le vocabulaire de tous les locuteurs sérères du Sénégal. À Fadiouth, où la population est majoritairement sérère, les langues et les graphies circulent avec les personnes et les institutions ; un nom de coquillage doit toujours rester attaché au contexte où il a été relevé.
Ainsi, la réponse commence à se partager. Oui, des coquilles issues de la collecte et de la préparation des mollusques ont servi à étendre et à faire vivre l’île. Non, leur seule présence ne prouve pas que l’île entière soit un dépotoir de cuisine fossilisé. Les mains humaines ont travaillé sur une forme littorale que la mer travaillait aussi.
Le trajet d’un « pañ »
Le récit touristique s’arrête souvent au moment où le coquillage touche le sol. Il efface ce qui vient avant. L’APEFE présente le travail de Diayi Ndour, qui a grandi à Fadiouth et appris la transformation des fruits de mer auprès de sa mère. Avec d’autres femmes de son groupement, elle part en pirogue lorsque la marée découvre les zones de collecte. Les collectrices cherchent les « pañ » dans le sable, les rapportent, les cuisent, extraient la chair, la font sécher puis la vendent. Leur activité n’est pas un geste pittoresque destiné à expliquer un décor : c’est une chaîne de travail, de savoirs transmis et de revenus.
Nous n’avons pas rencontré Diayi Ndour ; ce parcours est celui que raconte l’APEFE. Sa précision suffit à poser une question absente des slogans : quand une coquille devient une partie du sol, qui a fourni le temps nécessaire pour qu’elle arrive jusque-là ? La formule « l’île s’est faite toute seule, à force de repas » confond un résultat collectif avec un processus sans ouvrières. Elle rend invisibles les sorties réglées par la marée, la chaleur sur les vasières, les opérations de cuisson et de tri. Elle oublie aussi les choix de ceux qui déplacent les coquilles vers un rivage à combler.
Le contenu des marmites ne finit d’ailleurs pas automatiquement sous les maisons. Une partie des produits est commercialisée. Les coquilles peuvent être rejetées près du lieu de transformation, transportées ailleurs ou récupérées comme matériau. Les contextes changent selon les époques. L’étude de Descamps rappelle pour cette raison qu’un ancien amas peut signaler un lieu de préparation sans correspondre au lieu où la chair a été mangée. Le titre de notre enquête — « les restes d’un repas » — est une hypothèse à éprouver, pas la définition de toutes les couches.
Le sol de Fadiouth est un objet qui a changé de fonction en changeant d’échelle. À la taille d’une main, la coquille protège un mollusque. À celle d’un panier, elle devient le résidu encombrant d’un travail. À celle d’une rue ou d’un rivage, elle peut servir de matière d’appoint. Dans une carotte de sédiment, elle est un indice parmi d’autres. Ce passage d’une échelle à l’autre ne relève d’aucune magie ; il donne pourtant à l’île sa qualité la plus déroutante : ce qu’on piétine peut être le produit d’une économie vivante, ancienne ou récente.
Le détail qui dérange la belle histoire
Revenons aux années 1960. Le dragage mentionné par Youm et ses collègues introduit un événement que la version « repas après repas » ne sait pas raconter. Des coquilles prélevées dans un chenal ont été déposées sur certaines parties de l’île. Leur origine immédiate n’était pas l’assiette d’une famille de Fadiouth. Certaines ont pu être des débris naturels remaniés ; l’article ne donne pas le pedigree de chaque valve. Ce qu’il établit, c’est un transport de matériau par intervention humaine.
Ce détail ne supprime ni les anciens amas anthropiques de la région ni les remblais décrits par Dioh. Il interdit de confondre leurs temporalités. Une couche de coquilles déposée au XXe siècle peut recouvrir des matériaux plus vieux. À l’inverse, une crête formée par les vagues peut avoir été habitée, renforcée, creusée ou remblayée par des générations successives. La surface visible aujourd’hui n’est pas l’image transparente de la première installation humaine.
Nous ne disposons pas, dans les sources consultées, d’une datation stratigraphique qui permettrait d’affirmer : « telle maison de Fadiouth repose sur tel repas d’il y a exactement mille ou deux mille ans ». Ces chiffres circulent volontiers dans les présentations générales des amas coquilliers sénégalais. Mais la chronologie d’un site du Saloum ne se transfère pas sans examen à une rue précise de Fadiouth. Même l’histoire du peuplement actuel du village ne se déduit pas directement de l’âge d’une coquille située sous lui. Une matière peut être plus ancienne que la communauté qui l’a réemployée.
Le travail de cartographie des amas et tumulus coquilliers de Joal-Fadiouth publié en 2003 rappelle que nous ne sommes pas devant un unique tas. Il s’agit d’un paysage de formes et de sites, à l’échelle de la lagune. La question n’est donc pas seulement « qui a créé l’île ? » mais « de quelle partie de l’île parle-t-on, de quelle couche, de quelle opération ? ». Pour un visiteur, c’est moins simple qu’une origine en une phrase. Pour une enquête, c’est mieux : la contradiction apparente devient une carte des gestes.
Ce qu’il faut laisser vivre pour que l’île garde des coquilles
L’histoire serait incomplète si elle s’arrêtait à la fabrication du sol. Les arches ne sont pas seulement un matériau hérité. Elles sont aussi une ressource qui doit se renouveler dans l’eau. Entre 2004 et 2008, le programme « Femmes et Coquillages », documenté par la FIBA, l’IRD et ENDA Graf Sahel, a travaillé à Fadiouth et dans trois villages du Saloum sur la gestion de la collecte, la transformation et la place économique des femmes.
Le passage le plus parlant de ce bilan de 2009 n’a rien d’un monument ancien. Une zone de récolte est provisoirement fermée, puis rouverte. Les femmes du groupement de Fadiouth rapportent une abondance telle que des charrettes sont utilisées pour transporter la collecte. Le rapport indique qu’elles auraient demandé une nouvelle fermeture pour pouvoir se reposer. La formule a presque l’allure d’une chute de conte ; elle décrit pourtant une expérience de gestion locale, située et datée. Il ne faut pas en faire la preuve que toutes les zones ou toutes les espèces se portent bien aujourd’hui.
Les collectrices y mentionnent aussi l’élargissement des mailles de leurs tamis, pour laisser les plus petits coquillages, et des plantations de mangrove. Elles défendent des règles de fermeture des vasières. Le bilan signale en même temps que des personnes venues de l’extérieur ne les respectent pas toujours, et que l’assainissement ainsi que la qualité des eaux restent des inquiétudes. Il rapporte la plainte du groupement de Fadiouth contre celui de Joal autour de l’usage du nom « Femmes et Coquillages » : derrière une étiquette qui paraît charmante, il y a un désaccord sur ce que signifie exploiter durablement une ressource. Le nom de l’île, et la valeur de ses coquilles, entrent aussi dans la politique quotidienne.
La fermeture temporaire d’une vasière renverse la logique apparente du sol de coquilles. Pour qu’il y ait demain quelque chose à récolter, il faut parfois ne rien ramasser aujourd’hui. Le temps de la marée n’est pas celui d’un chantier de remblai, et aucun des deux n’est celui d’un amas archéologique. Fadiouth fait tenir ensemble ces durées sans les rendre interchangeables.
Une île, plusieurs auteurs
Alors, une île peut-elle naître des restes d’un repas ? En partie, oui — mais Fadiouth ne peut pas être expliquée par cette seule scène. Des coquilles issues de l’exploitation des mollusques ont contribué à l’agrandissement du village, comme l’écrit Dioh. Des formes coquillières ont aussi été produites ou remodelées par les vagues, comme le montre l’étude des chéniers. Et certaines parties ont reçu des coquilles draguées au XXe siècle. Ces affirmations ne se contredisent que si l’on exige d’une île qu’elle n’ait qu’un seul auteur.
On pourrait chercher le mystère dans une date de fondation introuvable ou dans l’idée d’un village « entièrement bâti sur les déchets ». Il est plus près de nous : la même matière peut être archive, nourriture passée, revenu présent, remblai et paysage naturel. Elle ne raconte pas la même chose selon la couche où on la trouve et la personne à qui on demande. La version la plus brève — les habitants ont mangé, les coquilles ont fait l’île — contient une part de vérité. Ce sont ses silences, sous les pas, qui valaient l’enquête.
Repères documentaires
- Cheikh Ibrahima Youm et ses collègues, étude de la plaine à *chéniers* de Joal-Fadiouth, Journal of Coastal Research, 2023 — photographies aériennes et carottes de sédiments pour distinguer l’action côtière des remblais humains.
- Bernard Codou Dioh, thèse vétérinaire sur l’ostréiculture au Sénégal, Dakar, 1976 — témoignage d’un auteur né à Fadiouth sur l’emploi des coquilles pour gagner du terrain.
- Cyr Descamps, enquête ethnoarchéologique sur la collecte des arches dans le Bas-Saloum — distingue lieux de collecte, de préparation et de consommation ; comparaison méthodologique, non fouille du village.
- Cartographie des amas et tumulus coquilliers de Joal-Fadiouth, 2003 — situe les dépôts dans l’ensemble de la lagune plutôt que dans une seule « île de coquilles ».
- APEFE, reportage sur les femmes de l’halieutique à Joal-Fadiouth — documente la collecte actuelle et l’usage local du nom « pañ » pour les arches.
- FIBA, IRD et ENDA Graf Sahel, *Des femmes et des coquillages* — retour sur le projet de gestion de la collecte mené de 2004 à 2008 à Fadiouth et dans le Saloum.