En 2014, la lave du Pico do Fogo traverse Chã das Caldeiras, sur l’île capverdienne de Fogo. Elle coupe la route, engloutit des maisons, recouvre des terres. Les habitants sont évacués. Quelques mois plus tard, dans le paysage refroidi, des personnes de Portela et de Bangaeira entreprennent de rouvrir un passage vers les vignes de Montinho.

Elles le font sans engins mécaniques, selon une étude consacrée au territoire. La voie reçoit un nom : Estrada da Coragem, la route du courage. Pourquoi construire à mains nues sur la matière même qui vient de détruire le village ? La réponse n’est ni une inconscience romantique ni un simple exploit sportif. Elle touche à ce qu’un chemin relie : travail, maison, voisinage et possibilité de rester chez soi.

Que s’est-il passé dans la caldeira ?

L’éruption commence le 23 novembre 2014 et s’achève le 8 février 2015. Les coulées touchent fortement Portela, Bangaeira et Ilhéu de Losna. Une étude de Geoheritage fait état de 994 personnes évacuées ou déplacées ; des logements, des équipements et des terres agricoles sont détruits.

Les chiffres de dégâts dépendent de ce qu’on compte et du périmètre retenu. Une analyse des bâtiments indique que la lave a atteint environ trois quarts des constructions des trois villages étudiés. Il ne faut pas transformer cette proportion en disparition de l’ensemble de l’île. L’évacuation a protégé les vies ; elle n’a pas supprimé la perte des lieux et des moyens d’existence.

La Chã se trouve dans le parc naturel de Fogo. Ses habitants cultivaient notamment la vigne et vivaient aussi de l’accueil et des activités liées à la montagne. Quand la route vers une parcelle disparaît, ce n’est pas seulement un trajet plus long : une partie du travail collectif devient inaccessible.

Pourquoi revenir alors que le risque reste là ?

Après l’éruption, une évaluation recommandait une réinstallation hors de la caldeira. Moins d’un an après la fin des coulées, environ un tiers de la population d’avant l’éruption était pourtant revenu, d’après l’étude de Geoheritage. Les autorités ont ensuite dû composer avec ce retour et élaborer un plan d’aménagement.

La question ne peut être posée uniquement depuis une carte de risques. Une recherche participative menée à Chã das Caldeiras avant l’éruption montrait que les préoccupations des habitants portaient aussi sur l’eau, la terre, les revenus et les restrictions d’usage du parc. Le danger volcanique était réel ; les difficultés quotidiennes l’étaient aussi. Partir définitivement pouvait signifier perdre l’accès à ce qui permettait de vivre.

Il serait tout aussi faux de dire que tout le monde souhaitait rentrer. Les expériences de perte, les possibilités économiques, l’âge et les responsabilités familiales différaient. Le retour est un choix collectif visible, pas une volonté unanime attribuable à chaque personne déplacée.

Que transportait la « route du courage » ?

Elle reliait Portela au secteur viticole de Montinho, à travers des coulées refroidies. La recherche souligne que des habitants de Portela et de Bangaeira l’ont construite sans aide mécanique. On peut admirer cet effort tout en refusant d’en faire une leçon selon laquelle les sinistrés devraient toujours se débrouiller seuls.

La route rouvrait l’accès aux vignes, donc à des revenus et à un savoir agricole local. Elle rendait possible la circulation de personnes, d’outils et de récoltes. Elle montrait aussi aux pouvoirs publics que le retour n’était pas seulement un souhait déclaré : le territoire était déjà réorganisé par ceux qui y vivaient.

La lave n’est pas simplement l’ennemie du lieu. À longue échelle, les sols volcaniques ont aussi rendu certaines cultures possibles ; la montagne attire des visiteurs et fait partie de l’identité de Chã. Dire cela ne transforme pas l’éruption en bienfait. La même géologie peut soutenir un travail et menacer une maison.

Le courage suffit-il à habiter un volcan ?

Non. Il faut des voies d’évacuation, des services, des règles de construction discutées avec les habitants, des moyens de subsistance et une information honnête sur le risque. La littérature scientifique souligne que les projets conçus sans réelle participation peuvent manquer les priorités locales et même raviver des conflits.

La route sur la lave raconte alors une idée plus exigeante que l’héroïsme : on ne peut décider de la sécurité d’un lieu sans comprendre ce que ses habitants y perdraient en le quittant. À Chã das Caldeiras, le mystère de la route n’est pas qu’elle ait traversé la pierre noire ; c’est qu’elle ait rouvert, concrètement, une discussion sur l’avenir du village.

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