Une réputation mise en chant
Une femme prononce le nom d’un homme et rappelle son courage. Elle compare sa générosité à une pluie attendue, son endurance à celle d’un animal admiré. Le public reprend le rythme. Plus tard, une autre formule vise celui qui n’a pas répondu à l’appel : elle l’associe à la peur, à l’avarice ou à la honte. Dans une société où l’honneur engage tout le groupe, le chant ne reste pas une opinion privée.
Dans l’ouest du Soudan, notamment parmi des communautés baggara du Darfour et du Kordofan, les hakamat sont des poétesses et chanteuses dont la parole publique évalue les conduites. Elles louent, raillent, rappellent les valeurs et contribuent à construire les réputations. Leur influence ne vient pas d’un poste officiel, mais de leur capacité à formuler ce que la communauté retiendra.
Cette puissance a pris une dimension tragique dans les conflits. Des hakamat ont chanté pour encourager les combattants, célébrer des attaques ou couvrir de honte ceux qui refusaient de partir. D’autres ont ensuite participé à des programmes de paix et composé pour la coexistence.
Une chanteuse peut-elle pousser des hommes à la guerre, puis à la paix ? Elle ne déclenche ni n’arrête seule un conflit. Mais sa voix peut rendre une conduite honorable, ou au contraire socialement coûteuse. C’est assez pour que les pouvoirs armés comme les médiateurs cherchent à l’enrôler.
Hakama : un titre de jugement
Le singulier hakama est souvent rapproché de l’idée de jugement ou d’arbitrage ; le pluriel hakamat désigne ces femmes reconnues pour leur poésie. La traduction par « chanteuses de louange » est trop étroite. Elles ne distribuent pas seulement des compliments. Elles observent, classent et commentent.
Leur répertoire intervient lors de mariages, de rassemblements, de célébrations et de moments politiques. Une hakama peut exalter la bravoure, la générosité, la loyauté envers les parents ou le sens de l’hospitalité. Elle peut dénoncer le contraire. La personne visée n’entend pas seulement une phrase : elle voit son image exposée devant ceux dont le respect compte.
Les compositions associent poésie, mélodie, répétition et présence corporelle. D’autres femmes peuvent répondre ou soutenir le refrain. Les formules circulent ensuite au-delà de la performance. Le jugement devient mémorable parce qu’il est chanté.
Cette autorité n’est ni identique dans toutes les communautés ni accordée à n’importe quelle interprète. Elle se construit par le talent, l’expérience, les réseaux et la reconnaissance. Parler des hakamat comme d’un bloc effacerait leurs positions divergentes, leurs contraintes économiques et leurs propres désaccords.
Louer, c’est proposer un modèle
La louange ne se contente pas de décrire un homme courageux. Elle indique aux autres ce qu’ils devraient être. En mettant en scène un éleveur généreux ou un combattant inébranlable, le poème fabrique un modèle public de masculinité.
La honte agit dans l’autre sens. Être traité de lâche ou d’homme incapable de protéger les siens menace une identité relationnelle. Le jugement touche la famille, le lignage et les alliances. Celui qui veut rétablir sa réputation peut être poussé à une dépense, une démonstration de courage ou une participation au conflit.
Cette logique donne aux hakamat une forme de pouvoir dans des espaces où les institutions politiques formelles sont largement masculines. Elles influencent les conduites en définissant ce qui mérite admiration ou mépris. Ce pouvoir reste pourtant enchâssé dans des normes de genre : leur voix peut renforcer l’idée qu’un homme prouve sa valeur par la violence et qu’une femme doit célébrer cette preuve.
La poétesse agit donc à l’intérieur d’un système qu’elle peut soutenir, négocier ou déplacer. Son agency n’est ni une liberté totale ni une simple soumission.
Quand la parole accompagne la violence
Les conflits du Darfour ne sont pas nés de chansons. Ils impliquent la lutte pour la terre et les ressources, les politiques de l’État, les inégalités, les armes, les déplacements et des stratégies militaires. Faire des hakamat les causes de la guerre permettrait aux responsables politiques et armés de disparaître derrière une explication culturelle commode.
La chercheuse Suad M. E. Musa montre néanmoins que leur engagement a compté. Certaines ont mobilisé, accompagné des hommes et célébré des actions violentes. Leur langage de courage et de honte pouvait rendre le retrait presque impossible sans perte de statut.
L’État soudanais et d’autres acteurs ont aussi compris cette influence et cherché à la coopter. Une voix présentée comme traditionnelle devient alors un moyen de lobbying et de propagande. La performance paraît surgir de la communauté tout en servant une stratégie plus large.
Cette participation oblige à sortir de deux clichés. Les femmes ne sont pas naturellement pacifiques ; elles peuvent contribuer activement à la militarisation. Mais elles ne sont pas non plus les marionnettes folkloriques d’hommes armés. Elles prennent des décisions dans des rapports de pouvoir, avec des intérêts, des pressions et des possibilités inégales.
Peut-on retourner la force d’un chant ?
À partir des années de guerre au Darfour, des organisations locales et internationales ont invité des hakamat à des ateliers de résolution des conflits. L’idée était directe : si une voix peut valoriser le combat, elle peut aussi valoriser le pardon, le retour des déplacés et la coexistence.
En 2011, une formation organisée à El Geneina associait des responsables féminines, des cheikhat et des hakamat autour de pratiques traditionnelles de paix. En 2019, la mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour a soutenu à Golo un atelier « Chant for Peace » réunissant quarante-cinq chanteuses.
Des participantes ont déclaré vouloir employer leurs chansons pour rassembler plutôt que briser les communautés. Ces paroles témoignent d’une volonté réelle. Elles ne prouvent pas automatiquement qu’un atelier modifie durablement les rapports de force.
Un refrain de paix ne rend pas une terre, ne désarme pas une milice et ne garantit pas la sécurité. Il peut toutefois donner du prestige à la retenue, rendre dicible le regret et créer une scène où des adversaires entendent un autre jugement sur leur conduite.
La paix peut-elle être commandée ?
Les programmes de réorientation posent une question délicate. Lorsque des institutions demandent aux hakamat de remplacer les chants guerriers par des messages de paix, reconnaissent-elles leur pouvoir ou cherchent-elles simplement un canal de communication efficace ?
Une chanson écrite pour satisfaire un financeur peut rester extérieure au public. À l’inverse, une hakama peut s’approprier le cadre et produire un message qui parle réellement aux siens.
La crédibilité dépend de la position de la chanteuse. Si elle a naguère loué un camp, les autres peuvent suspecter son revirement. Mais cette histoire peut aussi donner plus de poids à sa transformation : celle qui connaît la mobilisation de l’intérieur sait comment défaire certaines images.
La paix n’est donc pas un nouveau texte plaqué sur une vieille mélodie. Elle exige de redéfinir ce qui vaut l’honneur. Le courage peut devenir la capacité de retenir la vengeance ; la générosité, celle d’accueillir le retour ; la force, celle d’accepter une réparation.
Qui écoute et qui peut répondre ?
La performance n’agit pas également sur tous. Un jeune dépendant du regard collectif peut être fortement affecté ; un chef puissant peut applaudir sans rien changer.
Le pouvoir des hakamat est donc relationnel. Il circule dans des réseaux où leurs images sont comprises et où leur jugement possède une histoire. Parler de « média populaire » aide à saisir la diffusion, mais ne doit pas faire croire à une audience nationale uniforme.
La réponse existe aussi. D’autres poétesses peuvent contester une louange, retourner la honte ou proposer un autre récit. Les hommes et les anciens discutent les messages. La réputation n’est jamais fabriquée par une seule voix, même lorsqu’un vers devient célèbre.
Documenter sans reproduire l’incitation
Les chants liés à la violence sont des sources importantes pour comprendre la guerre. Les supprimer des archives fabriquerait une histoire faussement propre. Les diffuser sans précaution peut en revanche renouveler l’humiliation, exposer des personnes ou offrir du matériel de propagande.
Le chercheur et le journaliste doivent documenter qui chante, dans quelles circonstances, pour quel public et avec quelle traduction. Isoler une phrase spectaculaire prive le lecteur du rapport de pouvoir qui lui donne son effet. Nommer une communauté entière à partir d’un chant produit par certaines personnes transforme l’analyse en accusation collective.
Il faut également entendre les hakamat comme témoins de leurs propres vies. Certaines ont été déplacées, instrumentalisées ou prises dans les violences qu’elles commentaient. Les réduire à des « incitatrices » reproduit l’invisibilité que l’enquête prétend corriger.
La traduction perd aussi les images, le rythme et les catégories locales de l’honneur. Une édition responsable associe voix originale, traduction annotée et explication de la scène.
Une influence qui ne remplace pas la justice
La tentation est grande de confier aux femmes de tradition la mission de réparer ce que les armes et la politique ont détruit. Leur capacité de médiation devient alors une excuse pour ne pas traiter l’impunité, les terres, la sécurité et les inégalités.
Les hakamat peuvent contribuer à la réconciliation, mais elles ne doivent pas en porter seules la charge. Leur parole complète les négociations, les réparations et les garanties institutionnelles ; elle ne les remplace pas. Une communauté ne se reconstruit pas uniquement par le symbole, même si aucun accord ne tient longtemps sans transformation des symboles.
Il faut aussi distinguer conversion personnelle et politique publique. Une poétesse peut décider de chanter la paix. L’État ou une organisation peut soutenir cette décision. Aucun acteur ne devrait prétendre contrôler définitivement sa voix.
La puissance des hakamat réside précisément dans leur capacité à juger. La transformer en récitation obligatoire de slogans pacifiques lui retirerait ce qui la rend crédible.
Changer le nom du courage
Une chanteuse peut-elle pousser des hommes à la guerre, puis à la paix ? Oui, si « pousser » signifie modifier le coût social d’une décision, rendre un comportement admirable et inscrire un jugement dans les mémoires. Non, si l’on prétend qu’un chant commande mécaniquement les hommes ou résout les causes d’une guerre.
Les hakamat révèlent une politique de la réputation. Leur art montre que les conflits se nourrissent aussi d’images du courage, de la honte et de l’appartenance. C’est pourquoi les combattants les ont recherchées et les artisans de paix ont voulu travailler avec elles.
Le retournement le plus profond ne consiste pas à remplacer le mot « guerre » par le mot « paix ». Il consiste à célébrer d’autres preuves de valeur. Quand la retenue, l’écoute et la réparation peuvent recevoir autant de louange que l’assaut, le chant ne cesse pas de juger : il change ce qu’une société souhaite voir honoré.
Petit lexique
- Hakama : poétesse et chanteuse reconnue pour ses louanges, critiques et jugements publics ; hakamat au pluriel.
- Baggara : ensemble de communautés pastorales arabophones, notamment présentes au Darfour et au Kordofan.
- Louange : parole qui célèbre une personne tout en proposant un modèle de conduite.
- Honte : sanction sociale par laquelle un comportement est publiquement présenté comme indigne.
- UNAMID : ancienne mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour, achevée en 2020.
- Cooptation : intégration d’une voix influente à la stratégie d’un pouvoir politique ou armé.
Sources
- Hawks and Doves in Sudan’s Armed Conflict: Al-Hakkamat Baggara Women of Darfur, Suad M. E. Musa, James Currey, 2018.
- Reflecting on the social impact of Hakamat, Sudan Memory / SSLH Museum, présentation contextualisée de la louange, de la honte et du conflit.
- UNAMID holds Open Day and Hakamat Workshop in Central Darfur, Nations unies, 2019.
- Conflict resolution training for women leaders in West Darfur, UNAMID, 2011.