Le roi se réveille avec une instruction impossible.

Dans son rêve, quelqu’un lui a demandé de dessiner une main sur une tablette, d’effacer le dessin avec de l’eau, puis de boire cette eau.

Ibrahim Njoya règne sur le pays bamoun, dans les hautes terres de l’actuel Cameroun. Nous sommes au milieu des années 1890. À Foumban, les paroles gouvernent encore sans passer par le papier. Les messagers portent les ordres. Les notables retiennent les généalogies. Les dépositions, les limites des terres et la mémoire des règnes vivent dans des hommes capables de les redire.

Mais le jeune souverain connaît le prix d’un message que l’on peut modifier en chemin.

Son père a été tué. Sa propre accession au trône a été contestée. Le palais est traversé par les rivalités, les alliances et les rébellions. Au nord, des lettrés musulmans écrivent en arabe. Plus loin, les Européens avancent avec leurs traités, leurs cartes et leurs registres. Celui qui écrit peut envoyer une parole que l’absence de son corps ne livre pas entièrement à la mémoire d’un autre.

Au matin, Njoya ne convoque pourtant ni scribe arabe ni missionnaire.

Il réunit ses conseillers et leur donne un mois. Chacun devra dessiner les choses rencontrées dans la vie quotidienne et proposer des signes capables de les nommer.

Des mains commencent à couvrir les tablettes.

Une maison devient une forme. Un homme, une plante, un animal ou un geste en deviennent d’autres. Le rêve ne reste pas dans la chambre du roi. Il se transforme en atelier.

À la fin du mois, plus d’un millier de signes attendent d’être triés.

Le royaume vient-il d’inventer son écriture parce qu’un mort, un esprit ou une puissance l’a ordonné pendant la nuit ? Ou le songe sert-il à donner une origine souveraine à un projet politique ?

La réponse la plus fidèle n’oblige pas à choisir trop vite.

Car la véritable énigme commence lorsque Njoya ouvre les yeux.

Un rêve peut-il donner une écriture à un royaume ?

Boire le dessin

Le récit du rêve nous est connu par la tradition bamoun, recueillie et publiée au début du XXe siècle. Il ne nous dit pas qui parle à Njoya, ni ce que devient exactement le dessin avalé avec l’eau.

L’image porte pourtant une logique puissante.

Le signe est tracé, dissous puis incorporé. Il ne s’agit pas seulement de regarder une forme. Il faut la faire entrer dans le corps. L’écriture à venir ne sera donc pas un objet étranger posé devant le royaume ; elle devra devenir une faculté que ses habitants pourront absorber.

Le geste rappelle aussi des pratiques savantes musulmanes dans lesquelles des versets écrits sur une tablette sont lavés et l’eau bue afin d’en recevoir la bénédiction ou la vertu. Njoya connaît l’existence de l’arabe avant même d’en organiser l’apprentissage. Son père a acheté des corans et d’autres livres. Des marchands haoussa et des lettrés circulent dans la région.

D’autres influences ont été proposées. Le roi sait que les Européens possèdent l’écriture avant leur arrivée à Foumban. Des chercheurs ont même envisagé une rencontre indirecte avec le syllabaire vaï, inventé plus à l’ouest au Liberia.

Mais une influence n’est pas un mode d’emploi.

Aucun de ces systèmes ne donne à Njoya les signes qu’il va retenir. L’arabe, le latin ou le vaï peuvent lui montrer qu’une langue devient visible. L’écriture bamoum, elle, est construite sur place pour représenter les paroles de son royaume. Les spécialistes la considèrent comme une invention indépendante, commencée avant l’arrivée des Allemands à Foumban en 1902.

Le rêve ne crée donc pas à partir du néant.

Il prend ce qui circule — l’idée de l’écrit, la tablette, l’eau, le secret — et ordonne d’en faire quelque chose qui n’existe pas encore.

Le roi ne dessine pas seul

La formule « l’alphabet inventé par Njoya » est exacte, mais elle cache une foule.

Le souverain lance le projet, impose sa continuité et tranche entre les solutions. Pourtant, ce sont des nobles et des serviteurs du palais qui parcourent le monde quotidien à la recherche de formes. Les archives missionnaires et les enquêtes ultérieures permettent de distinguer au moins deux collaborateurs importants : Nji Mama Pekekue et Adjia Njimgboron.

Le premier système est pictographique. Chaque signe doit évoquer une chose ou une idée. Il fascine, mais il est presque inutilisable : plus de mille formes à mémoriser, des dessins compliqués à reproduire et des ressemblances qui provoquent des confusions.

L’échec aurait pu arrêter l’expérience.

Il lui donne sa méthode.

Pendant près de vingt ans, Njoya et son cercle reprennent les signes. Ils en suppriment, en simplifient et en modifient la valeur. L’écriture cesse progressivement de dessiner le monde objet par objet. Elle se rapproche de la voix : les caractères représentent désormais surtout des syllabes, ces morceaux sonores capables de composer un grand nombre de mots.

À chaque révision, la mémoire demandée au lecteur diminue et la vitesse de la main augmente. Lors d’une étape décisive autour de 1910, le système appelé A ka u ku, d’après ses premiers signes, ne compte plus qu’environ quatre-vingts caractères principaux.

Il s’écrit de gauche à droite et de haut en bas. Ce choix n’est pas neutre. Selon une tradition rapportée par les chercheurs, Njoya impose cette direction afin de distinguer son système de l’arabe, qui se lit de droite à gauche.

Le roi n’a donc pas reçu un alphabet achevé pendant son sommeil.

Il a reçu une tâche.

Et son palais a passé deux décennies à la rendre praticable.

Une parole que l’étranger ne peut pas ouvrir

Pourquoi ne pas adopter simplement l’arabe ?

Njoya l’envisage. Après qu’une alliance avec les Peuls de Banyo l’aide à vaincre une rébellion, il se rapproche de l’islam, fait construire une mosquée et envoie des sujets dans des écoles coraniques des États haoussa voisins.

L’arabe possède tout ce que son invention cherche encore : des maîtres, des livres, des règles et un vaste réseau de lecteurs.

C’est précisément le problème.

Les marchands haoussa le lisent. Des agents étrangers peuvent le lire. L’outil qui permettrait au roi d’écrire à ses chefs permettrait aussi à d’autres d’ouvrir ses messages. Les langues européennes et l’alphabet latin présentent le même danger.

Njoya veut fixer la parole sans la livrer.

Son écriture répond d’abord à cette politique du secret. Elle doit sécuriser les ordres adressés aux dignitaires, aux chefs de village et aux émissaires. Après les complots qui ont entouré le trône, une instruction vérifiable vaut davantage qu’un message dépendant de la fidélité de celui qui le récite.

Mais l’invention réussit trop bien.

À mesure que les élèves apprennent A ka u ku, le système perd la rareté qui protégeait les affaires du palais. Avant la Première Guerre mondiale, Njoya conçoit donc un second rempart : le Shümom, langue codée réservée à son cercle intérieur. Il emprunte des mots entendus en allemand, en anglais et en français, puis leur attribue arbitrairement d’autres significations. Les mots étrangers deviennent méconnaissables aux étrangers.

Cette fois, il ne crée plus seulement des signes pour écrire une langue.

Il crée une langue pour que certains signes redeviennent secrets.

Les maisons des livres

Une écriture ne vit pas parce qu’un roi la possède.

Elle vit lorsque d’autres mains l’emploient sans lui.

Njoya commence par enseigner personnellement son système aux notables et aux fonctionnaires du palais. Puis, en 1906, il observe avec attention l’école ouverte à Foumban par la Mission de Bâle. Il y voit une organisation capable de reproduire des lecteurs : des leçons régulières, des ardoises, des maîtres formés qui deviennent eux-mêmes formateurs.

Le roi achète soixante-six ardoises et ouvre ses propres classes.

Les élèves, garçons et filles issus surtout des grandes familles bamoun, apprennent l’écriture et l’histoire du royaume. Les plus avancés partent enseigner dans de nouvelles maisons des livres. En 1918, une vingtaine d’écoles accueillent plus de trois cents élèves ; certaines estimations sont plus élevées. Au début des années 1920, plus d’un millier de personnes sauraient lire A ka u ku.

Le secret royal devient une administration.

À partir de 1912, les scribes enregistrent les naissances, les morts, les ventes de terres et les décisions judiciaires. Le palais échange des courriers. Des textes recueillent les coutumes, les fables, les remèdes et les prescriptions. Njoya dirige la rédaction d’une vaste histoire du peuple bamoun.

Il n’écrit pas seulement le passé.

Il change ce que le royaume pourra désormais prouver.

Une limite de terrain n’a plus besoin d’attendre que deux mémoires s’accordent. Une décision de justice peut revenir devant les yeux. Une naissance entre dans un registre. Le pouvoir de l’écrit n’efface pas la parole, mais il lui donne un témoin qui ne vieillit pas de la même manière.

Le rêve de la tablette est devenu une bureaucratie.

Faire fondre une imprimerie dans de la cire

Le papier remplace bientôt le charbon porté sur les feuilles de bananier ou le bois. Les commerçants allemands fournissent de l’encre, des crayons et des plumes.

Un nouvel obstacle apparaît : chaque document doit encore être copié à la main.

En 1913, Njoya demande aux autorités allemandes de l’aider à construire une presse adaptée à ses caractères. La réponse n’arrive pas. Il confie alors le problème à un artisan de Foumban.

Pour produire les caractères métalliques, celui-ci utilise la fonte à la cire perdue — la même technique qui permet depuis longtemps aux artisans africains de couler des objets complexes. Chaque signe doit devenir une petite pièce inversée, de hauteur régulière, capable de recevoir l’encre et de retrouver exactement sa place parmi les autres.

L’image mérite d’être arrêtée.

Une invention destinée à multiplier les textes n’est pas importée dans une caisse européenne. Elle sort d’un atelier local en adaptant une métallurgie connue à un objet qui ne l’était pas.

La presse ne fonctionnera pourtant jamais.

Elle est achevée autour de 1920, au moment où les rapports entre Njoya et la nouvelle administration française se dégradent. Contrairement à une histoire souvent répétée, les archives étudiées par l’historien Kenneth Orosz n’indiquent pas que les Français aient brisé la machine. Découragé par les attaques contre son pouvoir, Njoya aurait lui-même fait fondre les caractères.

Le métal redevient métal avant d’avoir multiplié une seule page.

L’échec sera décisif. Les missions disposent, elles, de presses et de duplicateurs capables d’imprimer la langue bamoun en caractères latins. Dans une compétition entre deux écritures, celle qui se reproduit par centaines entre chaque jour davantage dans les yeux.

Celle qui dépend d’un copiste reste au palais.

Njoya n’est pas le héros sans ombre de son propre livre

L’admiration pour l’inventeur ne doit pas simplifier le souverain.

Njoya utilise l’écriture pour préserver l’histoire de son peuple, mais aussi pour consolider une autorité contestée. Il accepte les missionnaires et apprend de leurs écoles lorsqu’ils servent son projet. Il se rapproche de l’islam après une alliance militaire. Puis il combat la progression du christianisme lorsqu’il la juge dangereuse pour le palais.

En 1916, il impose même la conversion à l’islam à des chrétiens bamoun. Lorsque certains consignent pour les missionnaires des informations sur l’histoire et les coutumes du royaume en caractères latins, il les fait punir et brûle leurs carnets. Le roi qui veut donner l’écriture à ses sujets cherche aussi à décider qui peut écrire quoi pour qui.

Ce paradoxe n’est pas extérieur à l’enquête.

Il en est le cœur.

Une écriture libère la parole de la mémoire humaine, mais elle permet également de la classer, de la surveiller et de la réserver. A ka u ku naît comme un moyen de communication sûr pour la cour, s’étend par les écoles, puis provoque l’invention d’une langue encore plus secrète lorsque trop de lecteurs la maîtrisent.

Njoya ne poursuit pas notre idéal contemporain d’un alphabet offert sans condition à tous.

Il bâtit un instrument de royaume.

C’est aussi pour cela que l’administration coloniale finira par le craindre.

Les Français ont-ils interdit les signes ?

Après la défaite allemande pendant la Première Guerre mondiale, le pays bamoun passe dans la zone administrée par la France.

Au début, les nouveaux maîtres admirent Njoya. Un gouverneur visite ses écoles en 1918. Le souverain est décoré l’année suivante. Son écriture prouve, aux yeux de certains fonctionnaires, son intelligence et son goût du progrès.

Puis la qualité devient une menace.

La France veut faire du français la langue commune du Cameroun placé sous son mandat. Ce choix facilite l’administration avec peu d’agents, prépare une main-d’œuvre pour l’économie coloniale et rend le territoire plus difficile à confier plus tard à une autre puissance. Dans ce programme, une école gouvernée par un roi, enseignant l’histoire bamoun dans une écriture que les fonctionnaires comprennent mal, ne paraît plus pittoresque.

Elle paraît concurrente.

À partir de 1919, les autorités réduisent progressivement les pouvoirs, les ressources et le réseau politique de Njoya. Elles amputent les tributs qui financent le palais, placent des chefs locaux dans une hiérarchie dépendant directement d’elles et retirent au roi l’essentiel de ses compétences judiciaires et territoriales. En 1931, après une nouvelle confrontation, Njoya est arrêté et exilé à Yaoundé. Il y meurt deux ans plus tard.

La disparition rapide de son écriture semble alors posséder un coupable et une méthode : la France l’aurait interdite, aurait fermé les écoles, détruit la presse et brûlé les livres.

Le récit est net.

Les archives le sont moins.

Orosz a cherché le décret dans le Journal officiel du Cameroun, les rapports français à la Société des Nations et la presse allemande, toujours prompte à dénoncer les abus de la puissance rivale. Il ne l’a pas trouvé. Aucun document publié ne prouve une interdiction générale d’A ka u ku ou une fermeture ordonnée des maisons des livres. La presse n’a pas été détruite par les Français et le cas de carnets brûlés connu des sources conduit à Njoya lui-même.

Faut-il donc acquitter la colonisation ?

Non.

Il faut découvrir une arme plus efficace qu’un interdit.

Faire mourir une écriture sans la condamner

À partir de 1920, les établissements reconnus par l’administration reçoivent des subventions à condition de suivre un programme officiel, d’employer des enseignants diplômés et de donner leurs cours en français.

Les écoles de Njoya peuvent continuer.

Mais elles ne reçoivent pas d’argent public. Elles ne préparent pas au certificat permettant d’entrer dans l’administration ou dans les entreprises européennes. Et le roi, privé d’une grande partie de ses revenus, ne peut plus les soutenir comme auparavant.

Un parent n’a besoin d’aucun décret pour comprendre le choix.

Dans une classe, son enfant apprend l’histoire bamoun et A ka u ku. Dans l’autre, il apprend l’écriture qui ouvre l’accès au diplôme, au poste et au salaire. Même les partisans du palais savent que montrer trop de fidélité à un souverain désormais suspect peut attirer l’hostilité des autorités.

Les élèves votent avec leurs pieds.

Les chefs promus par la France envoient les leurs vers les écoles françaises. Les textes religieux en bamoun imprimés avec l’alphabet latin se multiplient, tandis qu’A ka u ku demeure manuscrit. Les artisans, que le palais appauvri ne peut plus employer, fabriquent ce que les nouveaux acheteurs coloniaux leur commandent. Les lieux où les signes de Njoya pouvaient rester visibles se raréfient les uns après les autres.

En 1930, une observatrice française note que l’écriture n’est presque plus employée que par le sultan et ses courtisans.

Personne n’a officiellement interdit la porte.

On a déplacé tout ce qui valait la peine de franchir derrière une autre.

Cette conclusion ne blanchit pas le pouvoir colonial. Elle l’accuse plus précisément. Les autorités françaises ont combattu Njoya, démantelé son autonomie politique et organisé un marché scolaire où sa langue écrite ne pouvait fournir ni reconnaissance ni avenir matériel.

L’écriture n’a pas été exécutée.

Elle a été privée d’air.

Les signes sortent du palais une seconde fois

Après la mort de Njoya, sa succession est fragile. Son fils Seidou Njimoluh doit préserver la monarchie dans l’ordre colonial, puis dans le Cameroun indépendant. Il sait lire l’écriture de son père, mais la remettre au centre du pouvoir menacerait l’équilibre dont dépend le trône.

Les lecteurs vieillissent.

À la fin du XXe siècle, certains chercheurs craignent qu’une seule personne n’utilise encore A ka u ku comme moyen principal d’écriture. Des descendants de Njoya eux-mêmes ne le lisent plus.

Pourtant, les pages sont toujours là.

En 1985, une école rouvre à Foumban pour transmettre les signes. À partir de 2005, le Bamum Scripts and Archives Project travaille avec le palais à inventorier, conserver et numériser des manuscrits. Le programme des archives en danger de la British Library donne aujourd’hui accès à des registres et des documents dont les originaux demeurent au palais des rois bamoun.

En 2009, l’écriture bamoum moderne entre dans le standard Unicode. Ses caractères peuvent désormais être enregistrés non comme des images exotiques, mais comme des unités de texte reconnues par les ordinateurs : ꚠ, ꚡ, ꚢ, ꚣ — A, ka, u, ku.

Le passage est vertigineux.

Les premiers signes avaient été dessinés sur des tablettes parce qu’un roi disait avoir bu l’eau d’un dessin. Un siècle plus tard, leurs descendants reçoivent des numéros capables de traverser les machines du monde entier.

Le rêve n’est plus seulement conservé dans un livre.

Il peut être saisi sur un clavier.

Alors, un rêve peut-il donner une écriture à un royaume ?

Oui — s’il ne reste pas un rêve.

La nuit n’a probablement livré à Njoya ni les mille premiers pictogrammes, ni les quatre-vingts signes d’A ka u ku, ni le programme des maisons des livres. Elle a donné une scène d’origine et peut-être davantage : l’ordre de considérer l’écriture comme une chose que le royaume pouvait fabriquer pour lui-même.

Njoya a pris cette permission au sérieux.

Il a convoqué des conseillers, accepté les propositions, éliminé les formes inutiles, appris des échecs et créé des écoles. Nji Mama Pekekue, Adjia Njimgboron, les scribes, les maîtres, les élèves, les artisans et les copistes ont transformé l’autorité d’un songe en travail collectif.

L’invention ne prouve pas que la voix du rêve venait d’un esprit. Elle ne prouve pas davantage qu’elle n’en venait pas. L’histoire atteint ici sa limite : elle peut suivre les tablettes, dater les révisions et compter les écoles, mais elle ne peut entrer dans la nuit de Njoya pour identifier celui qui parle.

Afriq.net n’a aucune raison de combler ce silence à sa place.

Le verdict porte sur ce qui s’est produit au réveil.

Un royaume placé entre plusieurs écritures étrangères a refusé de choisir seulement laquelle emprunter. Il en a créé une, l’a corrigée jusqu’à ce qu’elle puisse servir, puis s’en est servi pour écrire ses lois, ses remèdes, ses naissances, ses terres et sa propre histoire.

La colonisation n’a pas eu besoin de l’interdire pour presque l’éteindre. Elle n’a pas réussi non plus à faire disparaître toutes les pages.

Les signes ont survécu au roi, à l’exil, aux écoles désertées et à l’oubli de leurs lecteurs. Ils sont revenus dans une salle de classe, dans des archives numérisées, puis au cœur même des machines qui semblaient devoir les remplacer.

Qui gagne cette enquête ?

Pas Njoya seul. Pas le rêve seul.

Le gagnant est l’ordre auquel tout un peuple de mains a accepté de donner une forme.

Une main fut dessinée sur une tablette.

L’eau effaça le dessin.

Mais elle ne réussit pas à effacer ce qu’il avait demandé de faire.


Repères documentaires

  • Kenneth J. Orosz, « Njoya’s Alphabet: The Sultan of Bamum and French Colonial Reactions to the A ka u ku Script », Cahiers d’études africaines, 2015 — enquête d’archives sur le rêve, la création du système, les écoles et les causes politiques et matérielles de son déclin ; elle réfute l’existence démontrée d’une interdiction française générale.
  • I. Dugast et M. D. W. Jeffreys, L’Écriture des Bamum : sa naissance, son évolution, sa valeur phonétique, son utilisation, Institut français d’Afrique noire, 1950 — étude historique et linguistique fondamentale des différentes étapes du système.
  • Konrad Tuchscherer, « Recording, Communicating and Making Visible: A History of Writing and Systems of Graphic Symbolism in Africa », dans Inscribing Meaning, Smithsonian National Museum of African Art, 2007 — mise en perspective de l’invention bamoum et du rôle des collaborateurs de Njoya.
  • Library of Congress, « Bamum Script: An African Writing System » — guide documentaire consacré aux recherches, rapports d’archivage et propositions d’encodage du système.
  • British Library Endangered Archives Programme, collection EAP051 — exemple de registres numérisés en écriture A ka u ku, conservés physiquement aux Archives du palais des rois bamoun à Foumban.
  • Unicode Consortium, table des caractères bamoum — répertoire informatique actuel de l’écriture moderne et de ses signes.