Un zébu manque au troupeau.
Les hommes ont suivi les traces aussi loin que la terre a bien voulu les conserver. Ils ont demandé aux voisins, regardé les chemins et compté les bêtes une seconde fois. L’animal ne reparaît pas. Peut-être s’est-il égaré. Peut-être quelqu’un l’a-t-il conduit ailleurs.
On apporte alors la question à un homme qui ne commence ni par inspecter une empreinte, ni par accuser un suspect.
L’ombiasy étend une natte propre. Il ouvre un sac ou une calebasse et en fait couler des graines brunes. Ce sont des graines de fano, gardées pour le sikidy — sikily ou sikili dans certains parlers du sud et de l’ouest malgaches.
Avant de les compter, il leur parle.
Une invocation recueillie chez les Bara demande aux graines de voir ce qui est loin comme ce qui est proche, de montrer ce que les yeux humains ne voient pas, de dire le vrai et de ne pas mentir. D’autres formules rappellent l’origine du sikidy, nomment des jours, des ancêtres ou les détenteurs anciens du savoir. Les paroles varient avec les régions et les maîtres.
Leur fonction ne change pas : il faut réveiller les graines.
Puis l’ombiasy les saisit au hasard, les sépare en petits tas, les retire deux par deux et aligne ce qui reste. Une graine. Deux graines. Une. Deux. Il recommence jusqu’à faire apparaître un tableau. De ses premières lignes naîtront d’autres figures selon des règles si précises qu’il pourra détecter une faute dans son propre calcul.
Voilà l’énigme.
Pourquoi réveiller par une parole secrète des graines qui devront ensuite obéir à une logique inflexible ? Si le message vient de l’invisible, à quoi sert l’algorithme ? Et si tout se résume à une opération sur le pair et l’impair, qui répond lorsque l’ombiasy demande la vérité ?
Les graines ne répondent pas à une question mal posée
Le sikidy n’est pas seulement une manière de prédire l’avenir.
On le consulte pour choisir un jour de voyage ou de plantation, comprendre une maladie, préparer un mariage, rechercher un objet perdu, identifier un voleur, déplacer un tombeau ou déterminer une offrande. La question peut porter sur ce qui arrivera, mais aussi sur ce qui a déjà eu lieu sans être compris : pourquoi cette personne est-elle tombée malade maintenant ? D’où vient une succession de malheurs ? Quel ancêtre a été négligé ?
L’ombiasy n’est donc pas une machine humaine à prononcer « oui » ou « non ».
Il écoute le consultant, formule une première interrogation, construit le tableau, puis pose d’autres questions en fonction des figures apparues. La personne venue le voir réagit, apporte un détail, reconnaît une situation ou en écarte une autre. La consultation avance par reprises. Certaines positions seront recombinées pour examiner une cause, un adversaire, une maison ou un remède.
Cette conversation est essentielle. La disposition des graines contraint l’interprétation, mais ne raconte pas toute seule une histoire complète. Deux consultations produisant une même figure ne concernent pas nécessairement la même vie. L’ombiasy doit savoir ce qu’il est légitime de demander ensuite et jusqu’où la réponse peut être précisée.
Avant de savoir compter les graines, il faut apprendre à conduire leur parole.
Que signifie « réveiller » ce qui n’a jamais dormi ?
Lors de son apprentissage, l’ombiasy ne ramasse pas une poignée de cailloux interchangeables à la veille de sa première consultation. Plusieurs descriptions évoquent une récolte cérémonielle d’un ensemble de graines de fano, parfois plus d’une centaine, qui seront ensuite conservées avec soin.
Ce sac n’est pas seulement une réserve de petits objets pratiques.
Les formules initiales réveillent à la fois les graines et la puissance verbale du devin. Cette double activation évite une erreur de perspective : le sikidy ne réside entièrement ni dans la matière, ni dans la personne. Des graines identiques entre les mains d’un novice ne produisent pas automatiquement un oracle ; un maître privé de la procédure et de ses supports ne prononce pas davantage une réponse arbitraire.
L’invocation installe une relation.
Elle convoque l’autorité de ceux qui ont transmis le savoir, rappelle l’origine du procédé et ordonne aux graines de tenir leur rôle. Chez les Bara, le pisikili peut protéger la « tête » des figures avant l’opération et réclamer explicitement que les fruits parlent juste. Dans le Menabe, les mots, les dispositions et les formes de sikidy documentées diffèrent. Il n’existe pas une liturgie unique récitée à l’identique dans toute l’île.
Il existe cependant une même exigence : les graines ne doivent pas être seulement présentes.
Elles doivent être mises en état de répondre.
Comment une poignée devient-elle un tableau ?
Le premier geste accepte ce que le devin ne choisit pas.
L’ombiasy prend une poignée de graines et la répartit en quatre tas sans en fixer d’avance le nombre. Il enlève ensuite les graines de chaque tas par paires. Si le nombre est impair, il en reste une. S’il est pair, il en conserve deux. Ces quatre restes forment une première colonne.
Il reprend une poignée et recommence trois fois.
À la fin de cette étape, quatre colonnes de quatre positions sont nées du tirage. Chaque position contient une ou deux graines. Les rangées du tableau initial fournissent quatre autres figures. Cet ensemble constitue le renin-tsikidy, le « sikidy mère » : les données que le geste aléatoire a fait apparaître.
Quatre places pouvant chacune prendre deux états donnent seize figures possibles. Quatre colonnes initiales permettent théoriquement 65 536 tableaux mères différents.
Mais l’ombiasy ne s’arrête pas à cette naissance.
À partir des huit figures de la mère, il construit huit descendantes. Pour combiner deux positions, il applique toujours la même règle : deux quantités semblables donnent une paire ; une quantité simple associée à une paire donne une graine seule. Un mathématicien contemporain reconnaît ici une opération de logique binaire proche du « ou exclusif », traduite dans le langage du pair et de l’impair.
L’ombiasy n’a évidemment pas attendu le vocabulaire de l’informatique pour apprendre cette opération.
Son savoir dit : voici comment une mère engendre ses descendants.
L’oracle peut-il repérer une erreur de calcul ?
Oui — et c’est l’une des beautés les plus inattendues du sikidy.
Lorsque les seize figures ont été construites, certaines relations doivent nécessairement apparaître. Au moins deux figures du tableau seront identiques. Trois paires particulières, appelées dans une étude les « trois inséparables », produiront le même résultat lorsqu’elles seront combinées. Surtout, la figure occupant la place du Créateur doit contenir un nombre pair de graines.
Cette dernière propriété ne dépend pas du tirage initial.
Que les premières poignées donnent n’importe laquelle des 65 536 mères possibles, la construction correcte conduit toujours à cette parité. Si le Créateur contient un total impair, ce n’est pas l’invisible qui vient de se contredire : l’ombiasy a déplacé, oublié ou mal combiné une graine. Il doit reprendre son travail.
Le tableau porte ainsi son propre contrôle.
On pourrait comparer cela au chiffre ajouté à un code pour vérifier qu’une information n’a pas été altérée. La comparaison aide à comprendre la structure ; elle ne décrit pas la manière dont les praticiens nomment leur geste. Les termes d’algèbre binaire et de contrôle de parité appartiennent aux chercheurs qui ont traduit ces opérations dans les mathématiques contemporaines.
La connaissance, elle, était déjà dans les mains.
Un oracle incorrectement calculé n’est pas une autre vérité possible. Il est un tableau fautif.
Les mathématiques savent-elles où est passé le zébu ?
Non.
Elles construisent une phrase possible ; elles ne décident pas seules de ce que cette phrase signifie.
Chacune des seize places du tableau possède un domaine. Selon les descriptions et les variantes, certaines représentent le consultant, la maison, les ancêtres, l’adversaire, les biens, la nourriture ou le Créateur. Les seize figures possibles portent également des noms, des orientations et des puissances relatives. Dans les travaux anciens, huit sont classées parmi les « princes » et huit parmi les « esclaves » ; ces catégories expriment un rang et une capacité à dominer une autre figure dans le tableau.
Une figure ne se lit donc jamais seulement comme une suite : une, deux, une, une.
Elle est quelqu’un, ou quelque chose, occupant une place déterminée face à d’autres forces. Une figure associée au consultant peut rencontrer celle de l’ennemi ; celle de la maladie peut se révéler plus puissante ou moins bien située ; la maison peut répéter une forme déjà apparue ; les ancêtres peuvent se tenir dans une relation qui indique leur mécontentement.
Pour le zébu disparu, le tableau peut orienter la recherche, caractériser une relation, faire apparaître un adversaire ou conduire à une nouvelle interrogation. Il ne livre pas nécessairement un nom comme une étiquette attachée par magie au front d’un coupable. L’ombiasy produit des séries complémentaires, compare les positions et discute avec celui qui consulte.
Le calcul garantit que la grammaire a été respectée.
Il ne remplace ni le vocabulaire du sikidy, ni l’expérience du devin, ni la puissance attribuée à la consultation.
Pourquoi des princes se battent-ils sur une natte ?
Le tableau possède une géographie.
Les figures sont associées à des directions, et les directions n’ont pas toutes la même valeur. Dans plusieurs systèmes malgaches, le nord-est porte une dignité supérieure au sud-ouest. L’orientation organise les maisons, les tombeaux, la place des visiteurs et les gestes rituels. Le sikidy condense cette topographie morale sur quelques dizaines de centimètres de natte.
Certaines figures sont dites migrantes. Leur place accompagne la course du soleil au fil de la journée. Des descriptions indiquent qu’elles se trouvent à l’est le matin, au nord autour du milieu du jour puis à l’ouest avant le coucher ; la consultation ne les conduit pas au sud pendant la nuit.
Le tableau n’est donc pas un quadrillage neutre.
Les figures y entrent avec un rang, un territoire et une heure. Deux forces identiques ne donnent pas la même lecture si l’une se trouve dans une terre favorable et l’autre dans un espace où son pouvoir diminue. Leur confrontation peut annoncer domination, résistance, danger ou issue favorable.
Voilà pourquoi mémoriser seize formes ne suffit pas.
Il faut connaître la société qu’elles forment lorsqu’elles apparaissent ensemble.
Le sikidy vient-il d’Arabie ?
Sa parenté avec la géomancie arabe est incontestable. L’ancienne ʿilm al-raml, la « science du sable », produisait elle aussi des figures à un ou deux points, puis les combinait selon une logique à deux valeurs. Le vocabulaire des jours et des mois, certaines traditions d’origine et la proximité historique des écritures arabico-malgaches renforcent ce lien.
Nous ignorons cependant la date et le chemin exacts de l’arrivée de cette science à Madagascar. Les échanges ont relié pendant des siècles les côtes malgaches à l’Afrique orientale, aux Comores, au monde arabe, au golfe Persique et à l’océan Indien. Au début du XVIIe siècle, des témoins européens décrivaient déjà dans l’île une divination par les graines et une autre par des marques tracées dans le sable.
Dire que le sikidy serait une « importation arabe » clôt trop facilement l’histoire.
Le principe a circulé ; Madagascar l’a fait vivre dans ses langues, ses rapports aux ancêtres, son astrologie, ses orientations et ses institutions. Les dispositions du tableau ont changé. Des procédures secondaires et des configurations remarquables ont été développées. Des spécialistes antaimoro, sakalava, bara, antandroy et d’autres régions ont transmis des terminologies et des interprétations qui ne se recouvrent pas entièrement.
Une graine venue d’ailleurs ne produit jamais exactement le même arbre lorsqu’elle pousse dans une autre terre.
Le sikidy appartient à cette histoire de circulation.
Il appartient tout autant à Madagascar.
Peut-on posséder un tableau qui n’est jamais sorti ?
Certains agencements sont recherchés pour eux-mêmes.
Les tôkan-tsikidy, ou sikidy « uniques », présentent des distributions rares de figures et de directions. Les connaître accroît le prestige du devin. Certains ont été affichés sur une porte, communiqués entre spécialistes, conservés dans un carnet ou transmis oralement. Aucun maître ne semble les posséder tous, et leur nombre exact n’est pas fixé.
Cette recherche transforme l’ombiasy en explorateur d’un espace immense.
Il ne se contente plus d’attendre qu’un tableau remarquable apparaisse lors d’une consultation. Il peut chercher les mères capables de l’engendrer, raisonner à rebours, tester une propriété et retenir un chemin de construction. Des enquêtes menées au début des années 2000 auprès de devins du sud de Madagascar ont documenté des raisonnements hypothético-déductifs portant sur ces configurations.
La tradition orale n’est donc pas ici une répétition approximative que l’écriture viendrait enfin sauver.
Elle transmet des procédures, des impossibilités et des preuves.
Le secret ne cache pas l’absence de savoir.
Il protège sa valeur.
Un ordinateur pourrait-il remplacer l’ombiasy ?
Un programme peut produire les 65 536 tableaux mères, engendrer leurs descendants, vérifier le Créateur et compter la fréquence de certaines configurations. Des chercheurs l’ont fait. La partie formelle du sikidy se prête remarquablement bien au calcul automatique.
L’ordinateur peut même montrer qu’un arrangement est impossible ou retrouver toutes les mères conduisant à une figure rare.
Mais il ne mène pas nécessairement la consultation.
Après les premières relations programmables, l’ombiasy choisit quelles positions recombiner, écoute les réponses du consultant, reformule la question et reconnaît les indices pertinents dans une histoire singulière. Une étude ayant simulé les premières étapes d’un diagnostic constatait que les décisions plus avancées ne se laissaient pas enfermer dans le même programme.
Il faut surtout éviter une conclusion trop confortable : puisque le tirage initial est aléatoire pour un statisticien, les Malgaches le considéreraient comme un jeu de hasard auquel un interprète ajouterait du sens.
Les sources ne disent pas cela.
Le hasard est notre manière de décrire ce que la main du devin n’a pas déterminé. Dans la consultation, cet espace non choisi est précisément celui où quelque chose d’autre peut se manifester. Le calcul n’élimine pas cette présence ; il empêche le devin de lui faire dire n’importe quoi.
La règle limite l’interprète.
Elle ne réduit pas l’oracle.
Alors, pourquoi faut-il réveiller les graines ?
Parce qu’un tableau exact peut encore rester muet.
La graine apporte une matière que la main ne maîtrise pas entièrement. L’algorithme organise cette matière sans la remplacer. Les positions lui donnent une géographie et des protagonistes. L’ombiasy apporte la mémoire des figures, la parole reçue de ses maîtres et l’intelligence de la situation. Le consultant apporte une question dont le sens se précise en chemin.
Si l’un de ces éléments manque, il reste autre chose.
Sans calcul, les graines pourraient devenir le prétexte d’une réponse improvisée. Sans interprétation, elles forment une structure correcte qui ignore encore la vie qu’elle doit éclairer. Sans invocation, elles n’ont pas été introduites auprès des puissances auxquelles la question s’adresse. Sans consultant, nul ne sait quelle blessure, quel voyage ou quel zébu leur silence concerne.
Réveiller les graines ne signifie donc pas leur prêter naïvement une bouche humaine.
C’est ouvrir l’instant où le hasard cesse d’être seulement du hasard, sans autoriser l’ombiasy à le corriger selon son désir. Il devra accepter la mère apparue, calculer fidèlement ses descendants, vérifier que le tableau tient, puis risquer une parole devant celui qui est venu l’entendre.
La vérité du sikidy ne se trouve entièrement ni dans le sac, ni dans la formule, ni dans le nombre.
Elle naît lorsqu’ils acceptent de répondre les uns des autres.
Le zébu, lui, n’est peut-être pas encore revenu.
Mais désormais une direction est apparue sur la natte, un adversaire a pris place face à la maison et l’homme venu consulter sait quel geste accomplir avant de reprendre le chemin.
L’ombiasy rassemble alors les graines.
Elles redeviennent silencieuses — jusqu’à la prochaine question assez importante pour qu’on les réveille.
Repères documentaires
- Marcia Ascher, « Malagasy Sikidy: A Case in Ethnomathematics », Historia Mathematica, vol. 24, 1997 — analyse du tirage, des algorithmes, du contrôle de parité, des figures remarquables et de leur contexte culturel.
- Marc Chemillier, Denis Jacquet, Victor Randrianary et Marc Zabalia, « Aspects mathématiques et cognitifs de la divination sikidy à Madagascar », L’Homme, no 181, 2007 — enquêtes de terrain auprès de devins malgaches et étude de leurs raisonnements formels, de la transmission et des tôkan-tsikidy.
- Jean-François Rabedimy, *Pratiques de divination à Madagascar : technique du Sikily en pays Sakalava-Menabe*, ORSTOM, 1976 — monographie consacrée aux paroles, aux variantes opératoires, aux figures et aux interprétations dans le Menabe.
- Raymond Decary, *La divination malgache par le Sikidy*, Publications du Centre universitaire des langues orientales vivantes, 1970 — ouvrage historique de référence sur les tableaux et les pratiques recueillies au XXe siècle.
- J. Faublée et M. P. Faublée-Urbain, « Techniques divinatoires et magiques chez les Bara de Madagascar », Journal de la Société des africanistes, 1951 — description du sikili bara, des graines, de la natte et des invocations adressées à l’oracle.
- Lars Dahle, « Sikidy and Vintana: Half-Hours with Malagasy Diviners », The Antananarivo Annual and Madagascar Magazine, fin du XIXe siècle — témoignage ancien à lire avec les précautions dues au regard missionnaire de son époque.