Une station-service en forme d'avion

À Asmara, une dalle de béton jaillit au-dessus d'une ancienne station-service comme deux ailes prêtes à décoller. Le bâtiment Fiat Tagliero, achevé en 1938, est devenu l'image la plus célèbre de la capitale érythréenne. Autour de lui subsistent cinémas, cafés, immeubles rationalistes, villas et ateliers construits pendant l'occupation italienne.

Cette concentration a valu à Asmara son inscription au patrimoine mondial en 2017 comme « ville moderniste d'Afrique ». Elle nourrit aussi une formule séduisante : l'Érythrée aurait servi de laboratoire où des architectes italiens pouvaient réaliser les projets trop audacieux pour l'Europe.

Mais un laboratoire suppose des expérimentateurs, des ouvriers et un terrain. Qui a réellement bâti cette ville ? Les dessins portent surtout des noms italiens ; la pierre, le béton, les routes et les savoir-faire ont mobilisé des dizaines de milliers d'Érythréens. Et l'organisation urbaine qui produisit de beaux bâtiments avait également pour fonction de séparer les populations.

Une ville avant le modernisme

Asmara n'était pas une page blanche. Son nom renvoie à l'union de villages du plateau : Arbate Asmera, « les quatre se sont unis ». Des communautés tigrinya occupaient le site avant la colonisation italienne. À partir des années 1890, l'administration transforma la localité en poste militaire puis en capitale de l'Érythrée coloniale.

Les premiers plans successifs imposèrent rues, quartiers administratifs et zones militaires. Ils durent néanmoins composer avec la topographie, les villages existants, les lieux de culte et les activités locales. La trame finale mêle grille orthogonale, axes rayonnants et routes qui suivent le relief.

Dans les années 1920, Asmara reste une petite ville d'environ 18 000 habitants. Tout change après 1935, lorsque l'Italie fasciste prépare l'invasion de l'Éthiopie. La colonie devient une base militaire, industrielle et logistique. Soldats, entrepreneurs, fonctionnaires et travailleurs affluent. En 1936, la ville compterait environ 98 000 habitants, dont 53 000 Italiens selon l'évaluation de l'ICOMOS.

Entre 1935 et la défaite italienne d'avril 1941, des milliers de constructions apparaissent. Cette vitesse explique l'extraordinaire cohérence chronologique du paysage actuel. Elle rappelle aussi que l'essor d'Asmara n'était pas une opération culturelle désintéressée : il servait une guerre coloniale.

Le futur comme vitrine impériale

Le rationalisme italien recherchait des volumes simples, des lignes nettes et l'expression visible de la fonction. À Asmara, il se combine à l'Art déco, au futurisme et à des références plus classiques. Les architectes utilisent béton armé, verre, métal et nouvelles techniques de portée.

Le Cinema Impero affiche une façade verticale rythmée par des enseignes lumineuses. Le Cinema Roma organise son entrée comme une scène. La station Tagliero transforme l'automobile et l'aviation en architecture. Des usines, garages, marchés, écoles et logements complètent les monuments photographiés.

La diversité est parfois masquée par l'étiquette « Art déco ». La ville rassemble des bâtiments éclectiques antérieurs, des compositions rationalistes, des détails futuristes et des édifices religieux adaptés aux communautés catholique, orthodoxe, musulmane et juive. La mosquée Al-Khulafa al-Rashidun, la cathédrale catholique et la cathédrale orthodoxe ne racontent pas la même commande ni le même rapport au pouvoir. Le patrimoine n'est donc pas un catalogue d'un seul style.

L'altitude supérieure à 2 000 mètres offre un climat plus frais que la côte. Les bâtiments adaptent cours, auvents et matériaux aux conditions locales. Ils empruntent aussi des formes et techniques érythréennes. Le modernisme n'est donc pas simplement importé dans une caisse depuis Rome ; il est exécuté et modifié sur le plateau africain.

Pour le régime fasciste, cette modernité doit prouver la capacité de l'Italie à organiser et « civiliser » son empire. Routes rapides, garages et cafés célèbrent la machine. Pendant ce temps, la guerre d'Éthiopie emploie avions, bombardements et gaz toxiques. La forme ailée de Tagliero ne peut être séparée de ce contexte, même si elle n'est pas à elle seule un monument militaire.

Une ligne urbaine entre les races

Les plans coloniaux divisent la ville selon la fonction et la race. Le centre administratif et commercial, doté des meilleurs services, est destiné principalement aux Européens. D'autres secteurs accueillent l'industrie. Les quartiers autochtones, notamment Abbashawel, reçoivent moins d'infrastructures et deviennent surpeuplés.

La ségrégation se durcit avec le fascisme et les lois raciales de la fin des années 1930. Accès aux logements, commerces, transports et espaces publics dépend du statut. Les rues modernes ne sont donc pas seulement des lignes esthétiques : elles distribuent l'eau, la lumière, l'hygiène et le pouvoir de manière inégale.

Le dossier UNESCO reconnaît explicitement cette dimension. Il retient comme valeur patrimoniale la manière dont l'urbanisme moderne fut appliqué à un agenda colonial, utilisant le zonage pour la séparation raciale et l'organisation fonctionnelle. Préserver Asmara ne consiste pas à effacer cette violence derrière de jolies façades.

Pourtant, la séparation n'est jamais complète. Les travailleurs érythréens circulent vers les chantiers, usines et maisons. Les marchés mettent les groupes en contact. Les quartiers développent leur propre vie sociale. Abbashawel, longtemps décrit par l'administration comme insalubre, devient un cœur culturel de la ville.

Les mains absentes des plans

Les archives architecturales privilégient le commanditaire et le concepteur. Une signature au bas d'un dessin survit mieux que les noms de centaines de maçons, charpentiers, ferronniers, conducteurs ou terrassiers. Cette asymétrie donne l'impression que les Italiens auraient construit seuls Asmara.

Les recherches et témoignages rassemblés dans le dossier de candidature montrent au contraire le rôle essentiel de dizaines de milliers d'Érythréens. Ils extraient et transportent les matériaux, coulent le béton, taillent la pierre, posent les réseaux et font fonctionner les équipements. Certains acquièrent des compétences techniques nouvelles dans la construction, la mécanique et les transports.

Leur travail est réalisé dans un ordre colonial fondé sur une main-d'œuvre peu payée et hiérarchisée. Reconnaître leurs compétences ne transforme pas l'exploitation en échange égal. Inversement, les réduire à une masse contrainte leur retire toute capacité d'apprendre, d'adapter et de transmettre.

Les matériaux portent eux aussi cette histoire. Le béton armé rend possibles les porte-à-faux les plus célèbres, mais les murs utilisent aussi pierre locale, briques et enduits travaillés sur place. Les chantiers nécessitent carrières, eau, transport et ateliers. Derrière un bâtiment attribué à un architecte se trouve ainsi une chaîne de métiers et de ressources répartie dans toute la colonie.

La fameuse station Tagliero permet de voir l'écart entre dessin et chantier. Ses deux ailes en béton s'étendent sans appui extérieur. La légende veut que les ouvriers aient hésité à retirer les échafaudages, craignant l'effondrement. Qu'elle soit amplifiée ou non, l'histoire rappelle que l'audace structurelle devait être calculée, coffrée et coulée par des mains concrètes.

Après le départ des Italiens, ces savoir-faire contribuent aux secteurs industriels et techniques de l'Érythrée puis de l'Éthiopie fédérale. Les habitants entretiennent, réparent et réaffectent les bâtiments. La durée du patrimoine dépend moins du geste initial de l'architecte que de décennies de maintenance souvent invisible.

Pourquoi la ville est-elle restée si intacte ?

La domination italienne prend fin en 1941. L'administration britannique occupe ensuite l'Érythrée, fédérée à l'Éthiopie en 1952 puis annexée en 1962. Une guerre de libération longue de trente ans aboutit à l'indépendance en 1993. Asmara traverse ces ruptures sans rénovation massive de son centre.

Le manque d'investissement, les conflits et la faiblesse de la spéculation immobilière ont paradoxalement limité les démolitions. Des bâtiments restent utilisés, parfois avec peu de transformations. Un règlement de construction de 1938 continue de produire des effets, puis un moratoire sur les nouvelles constructions est adopté en 2001 dans la zone historique.

Cette conservation par ralentissement a un coût : réseaux vieillissants, enduits dégradés, logements surchargés. Classer une ville ne suffit pas à financer ses réparations. Restaurer pose aussi des choix : doit-on retrouver un état colonial précis, ou conserver les modifications réalisées par les habitants après 1941 ?

Les normes patrimoniales peuvent elles-mêmes produire une tension. Geler la hauteur ou la façade protège une rue, mais une capitale vivante a besoin de logements, d'assainissement et d'activité économique. Si les habitants ne peuvent ni adapter ni entretenir leurs bâtiments, la protection risque de fabriquer une ville-musée pour des visiteurs hypothétiques. Le dossier de gestion doit donc articuler conservation du centre, développement des périphéries et participation de ceux qui occupent les lieux.

L'authenticité ne réside pas seulement dans la couleur originale d'une façade. Elle inclut les cafés toujours fréquentés, les ateliers reconvertis, les cinémas, les usages de rue et les quartiers autrefois exclus du prestige architectural.

Documenter ces usages demande autre chose qu'un relevé de façades. Les récits d'ouvriers, de commerçants, de mécaniciens et de familles indiquent comment les bâtiments ont changé de fonction. Sans cette mémoire orale, la carte patrimoniale reproduirait le biais des archives coloniales : elle saurait qui a signé le plan, mais pas qui a fait vivre l'édifice pendant les décennies suivantes.

Peut-on aimer un héritage colonial ?

Les Érythréens n'ont pas attendu l'UNESCO pour attribuer de nouveaux sens à Asmara. La ville a servi de centre politique, de lieu de mobilisation et de symbole national pendant la lutte pour l'autodétermination. Des bâtiments conçus pour afficher la puissance italienne sont devenus des lieux ordinaires de la vie érythréenne.

Cette appropriation ne blanchit pas le fascisme. Elle signifie qu'un objet peut survivre à l'intention de son créateur. Détruire toute trace coloniale laisserait le récit aux seuls documents du colonisateur ; conserver sans expliquer transformerait l'oppression en décor nostalgique.

Le défi consiste à tenir ensemble plusieurs vérités. Asmara constitue un ensemble moderniste exceptionnel. Les architectes italiens y ont produit des formes audacieuses. L'administration a utilisé l'urbanisme pour la guerre et la ségrégation. Des travailleurs érythréens ont matériellement construit la ville. Puis plusieurs générations l'ont entretenue et rendue leur.

Une ville ne tient pas dans une signature

Qui a vraiment construit la ville futuriste d'Asmara ? Les architectes ont dessiné une partie de sa forme ; le régime colonial a fourni l'argent et la contrainte ; les ouvriers érythréens lui ont donné sa matière ; les habitants postcoloniaux lui ont permis de durer.

La station en forme d'avion reste spectaculaire. Mais le patrimoine commence vraiment lorsqu'on regarde sous ses ailes : vers le chantier, les quartiers privés de services et ceux qui ont transformé une vitrine impériale en capitale vécue.

Petit lexique

  • Rationalisme : courant architectural italien privilégiant volumes géométriques, fonction et techniques modernes.
  • Zonage : division réglementaire d'une ville selon les usages ou les populations.
  • Ségrégation : séparation imposée entre groupes, accompagnée d'inégalités de droits et de services.
  • Fiat Tagliero : ancienne station-service d'Asmara dessinée par Giuseppe Pettazzi et achevée en 1938.
  • ICOMOS : organisation qui évalue les candidatures culturelles au patrimoine mondial.

Sources

  • UNESCO, « Asmara : une ville africaine moderniste » : https://whc.unesco.org/fr/list/1550
  • État d'Érythrée, Nomination Dossier — Asmara: A Modernist City of Africa, 2016 : https://whc.unesco.org/document/155765
  • ICOMOS, Evaluations of Nominations of Cultural and Mixed Properties, 2017 — démographie, urbanisme et réserves de l'évaluation : https://whc.unesco.org/document/157742
  • UNESCO, réponse aux demandes d'information de l'ICOMOS — travail érythréen et contexte colonial : https://whc.unesco.org/document/156800