Dans la ruelle, le jour n’entre que par morceaux.
Quelques ouvertures pratiquées dans la couverture laissent tomber des rectangles de lumière sur les murs blanchis. Le passage est étroit, presque souterrain. Un homme peut traverser la vieille Ghadamès sans recevoir le soleil du Sahara en plein visage.
Au même instant, plusieurs mètres au-dessus de lui, une femme marche dans une autre ville.
Elle sort sur la terrasse de sa maison, franchit un passage ménagé dans le parapet, rejoint le toit voisin, puis le suivant. Elle n’a pas besoin de descendre dans la rue. D’autres femmes se rencontrent, travaillent, échangent des nouvelles ou préparent une fête sur ce réseau ouvert au ciel. Sous leurs pas circulent les hommes. Entre les deux, des maisons de terre, des poutres de palmier et une règle sociale devenue architecture.
Une même cité possède ainsi deux plans.
Celui du bas semble dessiné pour l’ombre. Celui du haut, pour les femmes.
Était-ce seulement une séparation imposée entre les sexes ? Ou les habitantes de Ghadamès avaient-elles construit, au-dessus de la ville des hommes, une véritable ville à elles ?
Une oasis qui ne pouvait pas gaspiller l’ombre
Ghadamès se trouve dans l’extrême ouest de la Libye, près des frontières algérienne et tunisienne, entre les dunes du Grand Erg et le plateau pierreux de la Hamada al-Hamra.
Ici, le soleil n’est pas un élément de décor. En été, la température extérieure peut dépasser 45 °C. Les journées et les nuits connaissent de fortes amplitudes. L’eau, la terre cultivable et les matériaux de construction doivent être ménagés.
La ville ancienne s’est développée autour d’une source, connue localement sous le nom de ghusuf, et de sa palmeraie. L’eau irriguait les jardins ; les dattiers produisaient de la nourriture, filtraient le vent et protégeaient l’oasis. Leurs troncs et leurs palmes entraient dans les maisons. La terre crue formait des murs épais capables d’absorber lentement la chaleur.
Vue du ciel, Ghadamès ressemble à un amas très dense de volumes ocre et blancs. Cette compacité n’est pas un manque d’espace. C’est une défense.
Les maisons se serrent les unes contre les autres afin de réduire les surfaces exposées au soleil. Celles de la périphérie présentent des murs renforcés qui composent presque une enceinte. À l’intérieur, les étages débordent au-dessus des passages et les couvrent. La ville produit elle-même l’ombre dont elle a besoin.
Il faut donc oublier notre idée habituelle de la rue : un vide entre deux façades sous le ciel.
À Ghadamès, la rue du bas passe sous les maisons.
La maison était une ville verticale
Chaque habitation était organisée en hauteur.
Au niveau inférieur, parfois légèrement enterré, on conservait les provisions. Un escalier conduisait à l’espace familial principal, plus vaste et souvent très décoré. Des niches étaient creusées dans les murs. Le blanc de la chaux réfléchissait la faible lumière ; des motifs peints, des objets de cuivre et des miroirs animaient certaines pièces.
Plus haut se trouvaient d’autres chambres, des espaces de travail et enfin la terrasse.
Prise isolément, celle-ci pourrait passer pour un simple toit plat. Mais elle ne s’arrêtait pas aux limites de la maison. Des ouvertures dans les murets permettaient de gagner les terrasses voisines. Les toits accolés formaient des itinéraires continus au-dessus des ruelles couvertes.
L’ICOMOS, lorsqu’il recommanda l’inscription de Ghadamès au patrimoine mondial en 1986, décrivit précisément cette contradiction : en bas, des arcades étroites et sombres ; en haut, une cité ouverte constituée par les terrasses.
Les deux réseaux superposés n’accueillaient pas les mêmes circulations.
Les passages inférieurs étaient principalement le domaine des hommes. Les terrasses appartenaient aux femmes et aux enfants. La séparation recherchée entre les sexes ne s’ajoutait donc pas après coup à l’architecture. Elle avait déterminé la coupe même de la ville.
Un mur disait où l’on pouvait aller.
Un toit permettait d’aller ailleurs.
Le toit n’était pas le sommet de la maison
L’erreur serait de regarder ces terrasses comme une série de cours privées.
Une cour appartient à une habitation. Le réseau de Ghadamès reliait les habitations entre elles. Il permettait de rendre visite à une parente ou à une voisine, parfois de nuit, sans emprunter les passages masculins. Il accueillait les conversations, le séchage des aliments, le travail de la laine et des fibres de palmier, la préparation des vêtements et différentes activités domestiques.
La thèse de Fatiha Salah-Salah consacrée aux villes sahariennes décrit aussi des fêtes de mariage et d’anniversaire organisées sur les toits. Elle rapporte des échanges de marchandises destinées aux femmes : tissus, parfums, teintures, sucreries. Certains témoignages anciens évoquent même une forme de marché féminin sur les terrasses.
Ce ne sont pas les fonctions d’un espace résiduel.
Une rue ne se définit pas seulement par son revêtement ou par le passage des véhicules. C’est un lieu où l’on se déplace, rencontre des personnes, apprend des nouvelles, échange des biens et devient visible aux yeux d’un groupe. À ce titre, les toits de Ghadamès formaient bien un espace urbain.
Ils possédaient même un avantage rare : ils reliaient la vie domestique et la vie collective sans obliger les femmes à franchir la porte donnant sur la rue d’en bas.
La ville des femmes commençait à l’intérieur de chaque maison.
Une liberté construite à l’intérieur d’une interdiction
Le mot « liberté » demande ici de la prudence.
Le réseau supérieur donnait aux femmes une grande mobilité entre les maisons. Il créait des liens, des activités et une sociabilité hors de la présence habituelle des hommes. L’ICOMOS écrivait en 1986 qu’il leur accordait « une grande liberté ».
Mais cette liberté existait parce que la séparation des sexes limitait leur usage de la ville inférieure.
Transformer les terrasses en preuve d’une ancienne émancipation parfaite serait aussi trompeur que de n’y voir qu’une prison sans initiative. Les femmes ne choisissaient pas individuellement la carte des espaces autorisés. Pourtant, elles n’étaient pas immobiles dans l’espace qui leur était attribué : elles en faisaient une voie de circulation, un atelier, un lieu de fête et un réseau d’information.
La contrainte et la capacité d’agir occupaient le même toit.
Cette ambiguïté explique sans doute pourquoi l’image demeure si forte. La ville matérialisait une frontière sociale, puis offrait aux personnes placées de l’un de ses côtés les moyens de construire leur propre continuité.
Il ne s’agissait pas non plus de deux univers entièrement étanches. Les hommes et les femmes partageaient les maisons, les familles, l’économie et les événements. Des seuils, des horaires et certaines occasions permettaient nécessairement de passer d’un niveau à l’autre. Les enfants n’appartenaient pas toujours à une seule carte.
Le dessin général restait néanmoins lisible : au-dessous, une ville publique surtout masculine ; au-dessus, une ville collective féminine.
On pouvait habiter la même adresse sans parcourir Ghadamès de la même manière.
Les petites ouvertures cousaient les deux climats
Les deux villes n’étaient pas séparées par un plancher aveugle.
Des ouvertures régulières pratiquées dans la couverture des ruelles — désignées dans les documents de l’UNESCO par les termes tinawt ou klava — laissaient entrer un peu de lumière et favorisaient les échanges d’air. Le soleil atteignait le sol après avoir perdu l’essentiel de sa violence. La rue restait couverte sans devenir complètement close.
Les mêmes éléments architecturaux accomplissaient ainsi plusieurs tâches.
Les étages créaient les passages ombragés. Leurs toits devenaient les rues supérieures. Les murs épais portaient les maisons et ralentissaient les variations de température. La chaux éclaircissait les espaces et renvoyait une partie du rayonnement. Les troncs de palmier soutenaient les planchers ; l’oasis qui nourrissait la ville fournissait aussi son ossature.
Il n’y avait pas, d’un côté, une solution technique contre la chaleur et, de l’autre, une règle sociale sur la séparation des sexes. La forme répondait aux deux en même temps.
Cette intelligence est difficile à reproduire en prélevant un détail. Un mur de terre isolé au milieu de maisons espacées ne fonctionne pas comme un quartier compact. Une terrasse sans liaison ne devient pas une rue. Une ouverture au plafond ne suffit pas à refroidir une construction largement exposée au soleil.
Ghadamès était performante parce que chaque partie travaillait avec les autres.
La ville moderne promettait de libérer les habitants du vieux tissu
Au XXe siècle, l’ancienne ville ne correspondait plus à toutes les attentes de ses habitants.
La croissance des revenus pétroliers et les politiques publiques libyennes favorisèrent la construction d’une ville nouvelle à proximité de l’oasis. Les familles y trouvèrent des logements accessibles aux véhicules, des équipements modernes, des pièces répondant à d’autres usages et la possibilité de ne plus consacrer autant d’efforts à l’entretien de la terre crue.
Le départ ne doit pas être raconté comme une erreur commise par des habitants incapables de reconnaître la valeur de leur patrimoine. Une maison peut être admirable pour l’architecte et contraignante pour ceux qui doivent la réparer, l’adapter aux réseaux contemporains ou y vivre chaque jour.
Progressivement, la population permanente quitta la vieille Ghadamès. L’UNESCO indique aujourd’hui que personne n’y réside toute l’année, même si les familles conservent un fort attachement aux maisons, y reviennent pour des rencontres, des pratiques religieuses ou le repos, et continuent à entretenir certaines parties du système ancien.
En quittant les maisons, les habitants ne déplacèrent pourtant pas toute la ville.
Les fonctions domestiques entrèrent dans les logements modernes. Le réseau féminin des toits, lui, n’avait pas d’équivalent à emporter. Une terrasse privée pouvait être reconstruite ; la continuité de centaines de terrasses ne pouvait pas l’être sans recréer le tissu entier.
La modernisation a changé les maisons.
Elle a aussi effacé une rue qui n’apparaissait sur presque aucune carte.
Quand le thermomètre donne raison aux ancêtres
La ville nouvelle disposait d’une arme que Ghadamès n’avait jamais connue : la climatisation.
On pourrait penser que le duel s’arrête là. La vieille terre protège un peu ; la machine moderne finit nécessairement par gagner.
Les mesures racontent une histoire plus dérangeante.
En 1985, l’architecte B. Danby compara les performances d’une maison ancienne et d’une maison nouvelle pendant l’été. La température extérieure moyenne était de 31 °C. La maison traditionnelle resta autour de 28 °C. La maison moderne atteignit en moyenne 35 °C.
Sans climatisation, la construction récente était donc non seulement plus chaude que l’ancienne : elle était aussi plus chaude que la moyenne extérieure.
L’étude attribuait cette faiblesse à plusieurs choix combinés : davantage de surfaces et de fenêtres exposées, une enveloppe laissant mieux passer la chaleur et un couplage moins efficace avec le sol. La maison nouvelle avait gagné de l’espace autour d’elle ; elle avait perdu les voisins qui lui faisaient de l’ombre.
Une seconde enquête, conduite durant les étés 1997 et 1998, élargit la comparaison à 51 bâtiments et 237 habitants. Les constructions anciennes étaient ventilées naturellement ; les nouvelles utilisaient la climatisation. Les instruments et la norme internationale jugeaient parfois trop chauds les intérieurs traditionnels. Pourtant, leurs occupants déclaraient s’y sentir satisfaits, et leur impression générale du confort était meilleure dans les anciennes maisons que dans les nouvelles.
Ce résultat ne prouve pas que toute maison de terre bat n’importe quel climatiseur. Il montre quelque chose de plus utile : le confort n’est pas produit par un appareil seul. Il dépend des murs, de l’ombre, des habitudes, des vêtements, du mouvement de l’air et de l’adaptation des habitants.
Ghadamès n’avait pas remplacé la climatisation.
Elle avait conçu la ville pour en avoir moins besoin.
Une architecture abandonnée perd une partie de son pouvoir
La victoire de l’ancienne ville contient pourtant sa propre fragilité.
La terre crue exige un entretien régulier. Une toiture négligée laisse entrer l’eau ; un mur fissuré menace son voisin ; l’effondrement d’une maison ouvre au soleil des parois qui n’étaient pas prévues pour rester exposées. Les réparations réalisées avec des matériaux incompatibles peuvent emprisonner l’humidité au lieu de protéger la terre.
Une étude bioclimatique conduite par Nahla Adel Elwefati en 2007 a observé cette perte de performance. Les maisons traditionnelles abandonnées ou partiellement effondrées ne donnaient plus tout le confort attendu. Leur efficacité reposait sur le bloc urbain complet, pas seulement sur les qualités d’un bâtiment isolé.
Ce constat vaut aussi pour la ville sociale.
Un toit restauré peut redevenir étanche. Il ne redevient pas une rue si personne ne l’emprunte. Les parapets, les passages et les petites ouvertures préservent le dessin d’une pratique ; ils ne suffisent pas à faire revenir les relations qui lui donnaient son sens.
Inscrite au patrimoine mondial en 1986, Ghadamès a figuré sur la Liste du patrimoine mondial en péril de 2016 à 2025. Les conflits, le manque d’entretien, les transformations du milieu, les pluies intenses et les changements affectant l’eau et la palmeraie menacent un équilibre déjà délicat.
La conservation ne consiste donc pas à blanchir quelques façades pour les visiteurs.
Il faut maintenir ensemble les maisons, les passages, les techniques de réparation, la source, les jardins et les usages que les habitants souhaitent encore conserver. Une ville faite de relations ne survit pas en devenant une collection d’objets séparés.
Alors, les femmes avaient-elles une ville au-dessus de la ville ?
Oui.
Pas un royaume féminin indépendant, caché sur les toits. Pas une société sans contraintes. Mais une ville au sens le plus concret : un réseau continu de chemins, de rencontres, de travail, de commerce et de célébrations, partagé par des habitantes qui savaient où chaque passage conduisait.
Les hommes voyaient Ghadamès depuis l’ombre des arcades. Les femmes la connaissaient par la lumière des terrasses. Aucun des deux plans ne suffisait à expliquer la cité entière.
Que reste-t-il lorsque l’on compare cette architecture à la ville moderne ?
La nouvelle Ghadamès a apporté des services, des routes et des logements que les familles ont effectivement choisis. Elle a délivré les habitants de certaines contraintes matérielles de l’ancienne maison. Mais elle a dû ajouter des machines pour corriger une chaleur que le vieux tissu urbain tenait à distance sans électricité. Et elle n’a pas su remplacer le réseau collectif des toits.
Pour cette enquête, il faut accepter de désigner un vainqueur.
Sur l’intelligence climatique, la richesse des circulations et la capacité à faire d’une contrainte un espace partagé, l’ancienne Ghadamès gagne.
Elle gagne 28 °C contre 35 °C dans le duel mesuré en été. Elle gagne une rue supplémentaire sans occuper un mètre de désert de plus. Elle gagne parce que son toit n’était pas la fin de la maison, mais le commencement d’une autre ville.
Le progrès a construit des logements neufs.
Les ancêtres, eux, avaient construit deux cités au même endroit.
Repères documentaires
- Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO, « Ancienne ville de Ghadamès » — organisation verticale des maisons, ruelles couvertes, terrasses réservées aux femmes, source, palmeraie, matériaux, usages actuels et état de conservation.
- ICOMOS, évaluation de l’Ancienne ville de Ghadamès, 1986 — description détaillée des deux niveaux de circulation et de la liberté de mouvement offerte aux femmes par les terrasses communicantes.
- Fatiha Salah-Salah, *Cities in the Sahara: Spatial Structure and Generative Processes*, thèse de doctorat, University College London, 1987 — usages quotidiens, économiques et festifs du réseau supérieur de Ghadamès.
- B. Danby, « Thermal analysis of the architecture of old and new houses at Ghadames »90029-0), Building and Environment, vol. 20, no 1, 1985, p. 39-42 — mesures estivales de 28 °C dans la maison traditionnelle et 35 °C dans la maison moderne, pour une moyenne extérieure de 31 °C.
- M. A. Ealiwa, A. H. Taki, A. T. Howarth et M. R. Seden, « An investigation into thermal comfort in the summer season of Ghadames, Libya »00071-2), Building and Environment, vol. 36, no 2, 2001, p. 231-237 — enquête auprès de 237 habitants dans 51 bâtiments anciens et modernes.
- Nahla Adel Elwefati, *Bio-climatic architecture in Libya: case studies from three climatic regions*, thèse, Middle East Technical University, 2007 — comparaison bioclimatique et conséquences de l’abandon, des effondrements et des matériaux incompatibles sur les maisons traditionnelles.
- Fatma Seila, Gehan Selim et May Newisar, « Managing the Unseen: Cumulative Human Risks and Heritage Governance in Ghadames, Libya », Heritage, vol. 9, 2026 — risques progressifs liés au défaut d’entretien, à la gouvernance et à la transformation d’un patrimoine vivant en objet touristique.