Une île battue par le vent
À Lüderitz, sur la côte namibienne, Shark Island ressemble aujourd’hui à une avancée rocheuse ouverte sur l’Atlantique. Une route et des aménagements l’ont reliée au rivage. Des visiteurs viennent pour le paysage, la pêche ou le camping. Rien, dans la beauté sévère du lieu, ne suffit à raconter ce qui s’y est passé entre 1905 et 1907.
L’Empire allemand y enferme des hommes, des femmes et des enfants ovaherero et nama capturés pendant la guerre coloniale. Exposés au froid, au vent et aux embruns dans des abris insuffisants, les prisonniers reçoivent trop peu de nourriture et sont astreints au travail forcé. Maladies, épuisement et mauvais traitements tuent une proportion considérable des internés.
Le mot administratif est « camp de concentration ». Il ne dit pas le caractère létal du lieu. Des chercheurs parlent de camp de la mort ou d’anéantissement par négligence délibérée, sans l’assimiler mécaniquement aux centres d’extermination nazis. Les archives établissent que les autorités connaissaient la mortalité et ont maintenu ce dispositif.
Que cachait Shark Island derrière le mot « camp » ? Une étape du génocide des Ovaherero et des Nama, mais aussi un laboratoire colonial où la captivité, le travail et la science raciale transformèrent des vies africaines en ressources.
La guerre commence par la dépossession
L’Allemagne proclame son protectorat sur le Sud-Ouest africain en 1884. Les colons, les compagnies et l’administration s’approprient progressivement terres, bétail et points d’eau. Les contrats sont inégaux, les dettes utilisées comme instruments de contrainte et la justice coloniale protège d’abord les intérêts européens.
En janvier 1904, des groupes ovaherero se soulèvent. La guerre ne naît pas d’une hostilité inexplicable : elle répond à l’érosion de l’autonomie politique et économique. Les combattants attaquent des fermes et des infrastructures ; des civils allemands sont tués. L’Empire envoie des renforts sous le commandement du général Lothar von Trotha.
Après la bataille de Waterberg en août, les forces allemandes repoussent une grande partie de la population vers l’Omaheke, bordure aride du Kalahari. En octobre, von Trotha publie un ordre d’extermination : tout Herero trouvé dans le territoire allemand doit être chassé, y compris les personnes non armées. Les accès à l’eau sont contrôlés ; la fuite dans le désert provoque des milliers de morts.
Les Nama se soulèvent à leur tour sous plusieurs chefs, dont Hendrik Witbooi et Jakob Marengo. La guerre devient mobile et dure plus longtemps. En avril 1905, von Trotha étend la menace d’anéantissement aux Nama qui ne se rendent pas.
Quand l’extermination change de méthode
Berlin finit par annuler l’ordre formel contre les Ovaherero à la fin de 1904, en partie sous la pression des critiques et des intérêts économiques qui veulent conserver une main-d’œuvre. Le retrait du texte ne signifie pas la fin de la politique destructrice. Les survivants capturés sont conduits dans un réseau de camps à Windhoek, Swakopmund, Karibib, Okahandja et Lüderitz.
L’administration qualifie les détenus de prisonniers de guerre. Beaucoup sont pourtant des femmes, des enfants et des personnes âgées. Numérotés, ils sont mis à la disposition de l’armée, du chemin de fer, d’entreprises et de particuliers. Le camp prolonge ainsi la guerre par le travail forcé.
Dans les camps, rations insuffisantes, maladies et violences produisent une mortalité que les statistiques coloniales enregistrent. Plusieurs travaux estiment que près de la moitié des quelque 17 000 prisonniers comptés dans le système meurent entre 1904 et 1907.
Shark Island pousse cette logique à son extrême. Son emplacement n’est pas un détail malheureux. Le rocher est exposé au courant froid de Benguela, sans eau douce ni protection naturelle. Y envoyer des populations venues de l’intérieur revient à exploiter le climat comme une composante du dispositif.
Des tentes face à l’Atlantique
Les premiers grands transferts concernent des Ovaherero. À partir de septembre 1906, des milliers de Nama capturés ou rendus sont envoyés à Lüderitz, loin de leurs territoires. Des familles entières sont confinées.
Les abris sont faits de toile et de couvertures fixées à des poteaux. Ils résistent mal au vent salé. Les détenus déjà affaiblis par la fuite et la captivité souffrent de scorbut, de maladies intestinales et respiratoires. Les rations pauvres ne permettent pas de récupérer.
Le missionnaire Emil Laaf décrit environ 2 000 prisonniers ovaherero, employés par l’armée ou des habitants de Lüderitz puis ramenés le soir. Il évoque la maladie et le climat froid. Les rapports comptent les morts tout en poursuivant les transferts.
Les estimations propres à Shark Island varient. Une étude sur les restes humains namibiens évoque près de 4 000 décès, soit environ 70 % des personnes internées. D’autres reconstructions donnent des nombres différents en fonction de la période exacte et des listes conservées. Le taux précis doit donc être présenté comme une estimation, non comme un registre complet. Tous les travaux convergent néanmoins sur une létalité exceptionnelle.
Travailler pour la ville qui enferme
Les prisonniers construisent les infrastructures de Lüderitz : voies ferrées, quais, bâtiments et installations portuaires. Certains travaillent dans l’eau glacée pour le brise-lames. D’autres transportent des charges, nivellent le terrain ou servent des entreprises privées.
Le travail forcé permet à la colonie de tirer une valeur économique des survivants après avoir confisqué terres et bétail. Le corps captif devient une ressource louée ou affectée selon les besoins.
Les femmes travaillent, subissent des violences sexuelles et doivent assurer la survie des enfants. La séparation entre « combattant » et « civil » s’effondre devant un camp qui enferme une population.
Le coût humain n’est pas caché aux administrateurs. Les décès sont visibles, comptés et discutés. Des missionnaires et des fonctionnaires alertent. Maintenir le camp malgré ces connaissances transforme la négligence en politique. Le terme « laisser mourir » ne désigne pas ici une absence d’action : il décrit des choix répétés de lieu, de ration, de travail et de transfert.
Les morts deviennent des objets scientifiques
La violence ne s’arrête pas avec le décès. Des médecins pratiquent des autopsies et prélèvent des têtes ou des squelettes. Des restes humains sont préparés puis envoyés à des instituts allemands pour des recherches d’anatomie et d’anthropologie raciale.
Le médecin Eugen Fischer mène par ailleurs des études sur des familles métisses à Rehoboth, dans le cadre d’une science obsédée par la hiérarchie des « races ». À Shark Island, le médecin militaire Hugo Bofinger supervise des examens de prisonniers et l’envoi de crânes. Les institutions européennes reçoivent ainsi des restes obtenus dans un contexte de captivité, sans consentement des personnes ni des familles.
Cette collecte relie le camp au savoir colonial. L’administration catégorise, l’armée enferme, le médecin mesure et le musée conserve. Ensemble, ces institutions prolongent la dépossession jusque dans la mort.
Des universités et musées allemands ont commencé au XXIe siècle à restituer des restes humains à la Namibie. Ces retours sont importants, mais ils soulèvent des questions difficiles : comment identifier une personne quand l’institution n’a conservé qu’une étiquette raciale ? Qui doit recevoir les restes ? Où les inhumer quand le territoire ancestral a été perdu ?
Génocide : un mot historique et juridique
Raphael Lemkin forge le terme génocide pendant la Seconde Guerre mondiale. L’appliquer aux Ovaherero et aux Nama repose sur l’intention d’anéantir exprimée dans les ordres, la conduite de la guerre et les camps devenus instruments de destruction.
Les estimations démographiques restent discutées. Une grande partie de la population ovaherero et une proportion considérable de la population nama disparaissent par combat, exécution, soif, famine, maladie et captivité. En 2026, le gouvernement allemand évoque jusqu’à 100 000 morts pour l’ensemble des atrocités de 1904 à 1908. D’autres travaux avancent des fourchettes plus basses. La variation n’enlève rien à l’intention ni à l’ampleur de la catastrophe.
Qualifier ces crimes de « premier génocide du XXe siècle » situe leur importance sans en faire automatiquement une répétition anticipée de la Shoah. Il existe des continuités de personnel, de vocabulaire racial et de pratiques impériales dans l’histoire allemande ; il existe aussi des contextes, des buts et des dispositifs distincts.
La Namibie ne doit pas servir seulement à expliquer l’Europe qui viendra ensuite. Les Ovaherero et les Nama ne sont pas les victimes d’un prélude : territoires volés, structures politiques détruites et travail contraint appartiennent à leur propre histoire.
Une reconnaissance qui ne règle pas tout
L’Allemagne a progressivement reconnu le génocide. En 2021, les gouvernements allemand et namibien paraphent une déclaration commune prévoyant une demande de pardon et un programme financier de longue durée présenté comme un geste de reconstruction et de développement, non comme des réparations juridiques.
Le texte suscite une opposition chez des représentants ovaherero et nama qui estiment ne pas avoir participé de manière suffisante aux négociations et refusent qu’un accord entre deux États parle à la place des communautés victimes. En 2026, la déclaration n’est toujours pas pleinement ratifiée et les discussions continuent.
La Namibie a institué le 28 mai comme journée nationale de commémoration du génocide. La date rappelle la fermeture officielle des camps en 1908. Ce geste inscrit enfin les victimes au calendrier national, mais la mémoire reste disputée : choix des représentants, accès aux terres, restitution des biens culturels et forme des réparations.
À Shark Island même, le tourisme, les projets portuaires et la protection patrimoniale se rencontrent difficilement. Le paysage contient encore des traces et peut-être des sépultures. Traiter le site comme un terrain vide répéterait la logique qui avait effacé les prisonniers de la carte morale de la colonie.
Ce que le mot « camp » doit désormais contenir
Que cachait Shark Island derrière le mot « camp » ? Le froid utilisé comme contrainte, la faim administrée, le travail forcé, la mort connue des autorités et l’appropriation scientifique des corps. L’île ne fut pas un simple lieu de détention mal géré : elle appartenait à une politique génocidaire.
Son histoire montre comment une violence de masse peut se répartir entre procédures ordinaires. Un ordre de transfert, un contrat de travail, une ration, une statistique médicale et une caisse expédiée à un institut ne ressemblent pas séparément à une scène de massacre. Leur combinaison produit pourtant la destruction.
Rendre le lieu visible ne consiste pas à le couvrir d’images insoutenables. Il faut protéger le terrain, nommer les communautés, transmettre les témoignages et associer les descendants aux décisions. Le paysage de Shark Island est sobre parce que le camp a été démonté. Ce vide n’est pas une absence de preuve ; il est l’une des formes prises par l’effacement colonial.
Petit lexique
- Ovaherero : peuple de Namibie souvent désigné dans les sources coloniales par le terme Herero.
- Nama : ensemble de communautés khoekhoe du sud et du centre de la Namibie.
- Shark Island : site du camp de concentration allemand à Lüderitz, aussi appelé ǃNamiǂNûs.
- Ordre d’extermination : proclamation de Lothar von Trotha visant les Ovaherero en octobre 1904, puis menace comparable contre les Nama.
- Travail forcé : travail imposé sous contrainte aux prisonniers pour l’armée, l’administration et des intérêts privés.
- Restitution : retour de restes humains ou de biens culturels détenus par des institutions aux communautés ou pays d’origine.
Sources
- Shark Island, 1904-1907: A Historical Overview, National Archives of Namibia, étude de Casper W. Erichsen.
- The First Genocide of the Twentieth Century, chapitre en accès libre fondé sur les archives coloniales allemandes.
- Skulls and skeletons from Namibia in Berlin, Holger Stoecker et Andreas Winkelmann, Human Remains and Violence.
- Gedenken an Völkermord an den Herero und Nama, gouvernement fédéral allemand, état de la reconnaissance en 2026.
- The military campaign in German Southwest Africa, 1904-1907 and the genocide of the Herero and Nama, Journal of Namibian Studies.