Une prison posée sur le sel

À une cinquantaine de kilomètres de Massaoua, l’île de Nocra semble presque conçue pour l’oubli. Le soleil frappe le corail nu, l’eau douce manque et la mer Rouge sépare les détenus du continent érythréen. L’Italie y installe une prison dès les débuts de sa conquête, à la fin des années 1880.

Des condamnés de droit commun y sont enfermés, puis des chefs, notables, religieux et opposants soupçonnés de résister au nouvel ordre colonial. Sous le fascisme, après l’invasion de l’Éthiopie en 1935, l’île reçoit aussi des prisonniers éthiopiens et des familles. Le travail, la chaleur, les maladies et la sous-alimentation font de la détention une peine potentiellement mortelle.

Lorsque les Britanniques prennent l’Érythrée en 1941, ils trouvent encore 465 détenus à évacuer. Nocra a fonctionné pendant plus d’un demi-siècle sous l’Italie libérale puis fasciste. Pourtant, l’île reste presque absente du récit populaire d’une colonisation italienne supposée plus douce que celle des autres empires.

La colonie et la prison naissent ensemble

L’expansion italienne sur la côte de la mer Rouge commence par Assab, puis Massaoua. En 1890, Rome proclame la colonie d’Érythrée. Nocra existe déjà comme lieu de détention. La prison n’est donc pas une dérive tardive du fascisme ; elle accompagne la fabrication même du territoire colonial.

Au départ, les autorités y envoient notamment des personnes condamnées pour des infractions ordinaires. Très vite, la frontière entre criminalité et opposition politique se brouille. Un chef qui refuse l’impôt, un notable soupçonné de contacts avec l’Éthiopie, un messager qualifié d’espion ou un religieux annonçant la fin de la domination italienne peut devenir détenu administratif.

Cette confusion sert le pouvoir. Qualifier un adversaire de criminel permet d’éviter de reconnaître une résistance à la conquête. Inversement, décrire un détenu ordinaire comme dangereux pour l’ordre colonial justifie une peine disproportionnée et l’éloignement sur une île.

Dans les années 1890, alors que l’Italie étend son contrôle vers les hauts plateaux et affronte l’Éthiopie, Nocra contribue à neutraliser les élites locales réelles ou imaginées. Une génération de responsables disparaît dans la détention, l’exil ou la fuite.

L’île fait partie de la peine

Nocra n’a pas besoin de hauts murs partout : la mer est le premier mur. L’archipel des Dahlak est chaud, aride et soumis à une forte salinité. L’approvisionnement en eau et en nourriture dépend des bateaux. Une panne, une négligence ou une mesure disciplinaire peut rapidement mettre les prisonniers en danger.

Les détenus travaillent, notamment à l’extraction et au transport de matériaux. Le corps est exposé à la chaleur, aux blessures, au paludisme, aux affections intestinales et aux carences. Les soins restent limités. La combinaison entre climat, isolement et sous-alimentation transforme les maladies évitables en condamnations.

Les historiens ont décrit des taux de mortalité extrêmement élevés, parfois jusqu’à 58 % pour certaines populations ou périodes. Ce pourcentage circule souvent sans que sa base chronologique soit toujours précisée. Il ne doit pas être appliqué mécaniquement aux cinquante-quatre années d’existence du camp.

La prudence statistique ne rend pas l’endroit moins terrible. Les rapports, témoignages et effectifs libérés en 1941 établissent un système où l’environnement sert consciemment de multiplicateur de peine. L’exil à Nocra signifie être placé loin des regards et au bord de la survie.

Punir sans condamner

Le colonialisme emploie fréquemment l’internement administratif : une autorité peut éloigner une personne jugée dangereuse sans produire les preuves exigées par un procès pénal ordinaire. Nocra offre la destination idéale à cette justice d’exception.

Le dossier d’un prisonnier peut contenir une accusation vague de trahison, d’espionnage ou d’agitation. Les catégories sont élastiques parce que la sécurité de la colonie prime les droits de la personne. L’administration punit parfois une influence future autant qu’un acte passé.

Ce pouvoir touche les structures politiques et religieuses. En enfermant un chef ou un voyant, les Italiens ne retirent pas seulement un individu : ils tentent de couper un réseau d’autorité et de décourager ceux qui pourraient le suivre. La distance empêche les visites et rend les nouvelles incertaines.

La disparition sociale précède parfois la mort physique. Une communauté ignore si son responsable est vivant, malade ou transféré. Comme dans d’autres colonies, l’incertitude devient un instrument politique.

Avant Mussolini, la continuité coloniale

Le fascisme radicalise la violence impériale, mais il n’invente pas Nocra. Le camp traverse les gouvernements libéraux italiens, la défaite d’Adoua en 1896, les ambitions renouvelées et l’arrivée de Mussolini au pouvoir en 1922.

Cette chronologie dérange une mémoire confortable qui isolerait tous les crimes coloniaux dans la parenthèse fasciste. Bien avant les lois raciales et la proclamation de l’Afrique orientale italienne, l’État libéral utilise déjà la déportation, la détention sans garanties et le travail punitif contre les Africains.

La différence n’est pas insignifiante. Le régime fasciste donne à l’empire une idéologie raciale plus explicite, multiplie les camps après la conquête de l’Éthiopie et organise une répression de masse. Mais il hérite d’institutions, de personnels et de pratiques éprouvées.

Nocra est le fil qui relie ces périodes. L’île montre comment une exception construite à la frontière de la conquête peut devenir une infrastructure permanente disponible pour un régime encore plus violent.

Après 1935, l’échelle impériale change

L’invasion de l’Éthiopie en octobre 1935 et la proclamation de l’Afrique orientale italienne en 1936 élargissent le système carcéral. Les forces italiennes utilisent armes chimiques, exécutions et internements pour écraser la résistance. Nocra et le camp de Danane, en Somalie, reçoivent des détenus éthiopiens.

Des membres de l’élite, des intellectuels, des religieux, des résistants supposés et parfois leurs proches sont déportés. Le camp ne sépare plus seulement l’Érythrée de ses opposants ; il sert l’ensemble impérial en connectant conquête, renseignement et punition.

Après l’attentat contre le vice-roi Rodolfo Graziani en février 1937, la répression frappe Addis-Abeba puis le monastère de Debre Libanos. Les arrestations remplissent différents lieux de détention. Nocra appartient à ce réseau, même si tous les prisonniers éthiopiens n’y sont pas envoyés.

Les familles enfermées révèlent la logique préventive : l’État ne punit pas seulement un acte individuel, il cherche à neutraliser un milieu social susceptible d’entretenir la résistance.

Combien de détenus, combien de morts ?

Les estimations d’effectifs oscillent selon les dates et les sources. Le camp aurait accueilli de quelques centaines à plus d’un millier de personnes lors de certaines pointes. Additionner ces maxima comme s’ils décrivaient une population permanente produit des chiffres trompeurs.

Les archives de l’Érythrée italienne ont été partiellement dispersées pendant la guerre. Les catégories changent : prison, colonie pénale, camp de concentration ou camp de travail. Chacune insiste sur une fonction différente et peut inclure ou exclure certains détenus.

Le bilan des morts est encore plus difficile. Les registres administratifs ne couvrent pas nécessairement les décès après transfert, les disparitions ou toutes les périodes. Les évaluations très élevées d’historiens comme Angelo Del Boca et Ian Campbell soulignent le caractère létal de Nocra, mais doivent être reliées à leurs populations et années de référence.

Un chiffre demeure solidement attesté par l’histoire de l’administration militaire britannique : 465 personnes se trouvent sur l’île lorsque les nouvelles autorités peuvent organiser leur évacuation en 1941. Il ne mesure pas toutes les victimes ; il prouve qu’au moment de la chute italienne Nocra est encore un établissement massif et actif.

1941, la porte s’ouvre

Les forces britanniques prennent Massaoua et l’archipel après la campagne d’Afrique de l’Est. La communication avec Nocra est rétablie, puis les 465 détenus sont évacués. L’administration britannique décrit la prison comme un problème urgent d’organisation et de salubrité.

La libération ne répare pas les années perdues ni ne restitue automatiquement les positions sociales. Certains prisonniers sont malades, d’autres ont perdu leurs proches ou leurs biens. L’Érythrée passe d’une domination italienne à une administration militaire britannique, sans accéder immédiatement à l’indépendance.

Le camp ferme, mais ses bâtiments restent sur l’île. Le site est difficile d’accès et la recherche archéologique limitée. Cette invisibilité matérielle facilite l’oubli en Italie : Nocra ne possède pas la place mémorielle des camps situés en Europe et visités par des générations d’élèves.

La mer qui empêchait les détenus de fuir empêche aussi, après la fermeture, le lieu de devenir une archive publique aisément accessible.

Le mythe des « braves gens »

Après 1945, l’Italie construit largement l’image des italiani brava gente, peuple fondamentalement humain entraîné dans les crimes par le fascisme ou l’alliance allemande. Dans le récit colonial, les routes, l’architecture d’Asmara et les cafés prennent souvent plus de place que les camps, les massacres et la ségrégation.

Nocra contredit ce double confort. Le camp précède Mussolini et survit sous lui. Il est administré par des fonctionnaires, gardé, approvisionné, budgété et alimenté par des décisions ordinaires. Sa violence ne dépend pas chaque jour d’un ordre spectaculaire venu de Rome.

Cette banalité est précisément ce qui le rend important. Une chaîne de formulaires, de transferts maritimes et de rations insuffisantes peut tuer aussi sûrement qu’une exécution publique. La prison coloniale éloigne le résultat de ceux qui le décident.

Raconter Nocra ne revient pas à effacer les traces italiennes appréciées aujourd’hui par certains Érythréens ni à nier la complexité des mémoires locales. Cela oblige à placer derrière la façade moderniste une autre infrastructure coloniale : l’île où l’on envoyait ceux qui refusaient l’ordre qui construisait cette façade.

Une île pour soustraire des hommes à l’histoire

Nocra fonctionne parce qu’elle combine trois distances. Distance géographique, par la mer et le désert ; distance juridique, par l’internement d’exception ; distance mémorielle, par le classement des détenus comme criminels ou sujets dangereux plutôt que comme opposants politiques.

Les recherches de Nicola Labanca, Angelo Del Boca, Ian Campbell et d’historiens de l’Érythrée ont commencé à réduire ces distances. Les inventaires diplomatiques italiens rendent également visibles les fonds encore à explorer. Pourtant, beaucoup de noms et de trajectoires restent à reconstituer.

Le secret de Nocra n’est pas une décision unique enfermée dans un coffre. C’est un lieu public pour l’administration et invisible pour la société métropolitaine. Des bateaux y conduisent des prisonniers pendant plus de cinquante ans sans que l’île entre durablement dans la conscience nationale italienne.

Sur le corail, la rouille et les murs abandonnés ne disent pas seuls qui fut détenu. Il faut rouvrir les listes, relier les familles et distinguer les périodes. Alors l’île cesse d’être une ruine exotique : elle redevient une institution centrale de la première colonie italienne.

Petit lexique

  • Nocra : île de l’archipel des Dahlak, en mer Rouge, utilisée comme prison coloniale italienne jusqu’en 1941.
  • Internement administratif : détention décidée par l’exécutif au nom de la sécurité, sans condamnation pénale ordinaire.
  • Afrique orientale italienne : ensemble colonial formé en 1936 par l’Érythrée, la Somalie italienne et l’Éthiopie occupée.
  • Colonie pénale : lieu éloigné où les détenus sont enfermés et souvent soumis au travail.
  • Italiani brava gente : expression résumant le mythe d’Italiens naturellement bienveillants, utilisé pour minimiser les violences fascistes et coloniales.

Sources

  • Ministère italien des Affaires étrangères, inventaire de l’Archivio Eritrea, 1880-1945.
  • Nicola Labanca, travaux sur l’internement colonial italien et Outre-mer : histoire de l’expansion coloniale italienne.
  • Michael R. Ebner, Ordinary Violence in Mussolini’s Italy.
  • Ian Campbell, The Addis Ababa Massacre: Italy’s National Shame.
  • Administration militaire britannique, British Military Administration of Occupied Territories in Africa, 1941-1947.
  • Memorie Coloniali, recherches sur les camps de travail et de déportation en Afrique orientale italienne.