Le bol revient quand elle dit qu’elle n’a plus faim
La satiété devrait mettre fin au repas. Ici, elle peut en marquer le commencement véritable.
La jeune fille boit du lait, mange une bouillie ou un aliment riche, puis dit qu’elle ne peut plus. Une femme plus âgée insiste. Le prochain bol n’est pas présenté comme un plaisir mais comme une nécessité : il faut prendre du poids, préparer le mariage, rendre visible que la famille peut nourrir les siennes.
En Mauritanie, cette pratique est appelée leblouh dans les milieux arabophones qui l’ont documentée. En français, on parle de « gavage ». Le mot est brutal. La pratique peut l’être davantage : quantités imposées, répétition, immobilité, pression affective et parfois punition lorsque l’enfant refuse ou vomit.
Toutes les Mauritaniennes ne l’ont pas subie. Elle n’appartient pas de la même façon à toutes les communautés du pays. Les enquêtes disponibles la situent surtout dans certains milieux maures, avec de fortes différences entre ville et campagne, générations, niveaux d’étude et familles. Son recul est réel, mais elle n’a pas simplement disparu ; la recherche volontaire de prise de poids et l’usage de médicaments en prolongent parfois la logique sous d’autres formes.
Pourquoi le corps d’une fille devait-il prouver la richesse de sa famille ?
La réponse ne tient ni à une étrange préférence locale, ni à un aliment particulier. Elle oblige à suivre ce que ce corps était chargé de montrer.
Un corps qui ne travaillait pas au-dehors devenait un signe
Dans des sociétés pastorales marquées par l’incertitude, posséder assez de lait et de nourriture pour engraisser une personne pouvait signaler l’abondance. Un corps féminin corpulent indiquait que la maison ne manquait pas, et que la jeune fille n’était pas condamnée aux travaux physiques les plus rudes.
Cette lecture n’est pas propre à la Mauritanie. De nombreuses sociétés ont associé la pâleur, l’embonpoint, des mains sans callosités ou certains vêtements difficiles à porter au privilège de ne pas travailler. Ce qui varie est la manière dont le signe est produit et sur qui repose son coût.
Dans le leblouh, la famille transforme le corps d’une fille en preuve publique de ses ressources et de son statut. La preuve doit être visible au moment où le mariage se prépare. Elle concerne donc la réputation de toute une maison, tandis que la douleur, les nausées et les risques sont vécus par une seule personne.
Le prestige collectif s’inscrit dans un organisme individuel.
Voilà pourquoi parler seulement d’« idéal de beauté » est insuffisant. Une préférence esthétique peut expliquer pourquoi une silhouette est admirée. Elle n’explique pas à elle seule pourquoi une enfant doit manger après avoir refusé.
Le mariage transformait la silhouette en dossier familial
Dans les récits recueillis, la corpulence est liée à la féminité, à la maturité et à la désirabilité matrimoniale. Une jeune fille mince peut être perçue comme trop jeune, pauvre, malade ou insuffisamment préparée à son futur rôle.
Le corps fonctionne alors comme un dossier que les familles lisent avant l’union.
Il semble raconter la richesse des parents, le soin maternel, la capacité de la maison à maintenir une épouse à l’abri du manque. Même lorsque chaque lecteur sait que cette apparence a été produite par une contrainte, le signe reste efficace tant que le groupe accepte de le lire de la même manière.
Cette efficacité crée une course. Une mère peut désapprouver la souffrance tout en craignant que sa fille soit désavantagée si les autres familles continuent. Une grand-mère peut reproduire ce qu’elle a subi en le présentant comme une protection. Un homme peut déclarer préférer une épouse corpulente sans voir les heures imposées qui ont rendu cette apparence possible.
La norme ne survit pas seulement grâce à ceux qui l’aiment.
Elle survit parce que chacun redoute de laisser une fille affronter seul le coût du refus.
Les femmes peuvent transmettre une règle qui les contraint
Les séances de leblouh sont souvent organisées par des femmes : mères, grand-mères ou femmes connues pour savoir faire prendre du poids. Ce fait a parfois servi à minimiser le rapport de domination, comme si une pratique transmise entre femmes cessait d’être produite par des attentes sociales sur le mariage et le corps féminin.
La transmission féminine ne supprime pas la contrainte. Elle montre comment elle est domestiquée.
La personne qui insiste peut aimer l’enfant et penser sincèrement assurer son avenir. Elle peut aussi exercer une violence apprise. Ces réalités ne s’annulent pas. Les normes les plus durables ne sont pas toujours imposées par un surveillant extérieur ; elles passent par ceux dont on dépend et dont on recherche l’approbation.
Inversement, les femmes ne sont pas seulement des relais de la pratique. Elles sont parmi ses critiques, ses témoins et les actrices de son recul. Des mères refusent de reproduire ce qu’elles ont vécu. Des soignantes expliquent les risques. Des femmes choisissent d’autres silhouettes ou dénoncent le prix corporel du mariage.
Une société ne se divise jamais proprement entre hommes qui ordonnent et femmes qui obéissent. La règle traverse les familles, mais les résistances aussi.
Forcer ne signifie pas toujours tenir les bras
Les témoignages les plus durs décrivent des châtiments, des dispositifs de contention ou une douleur infligée pour obliger l’enfant à continuer. Ils existent et ne doivent pas être édulcorés.
Toutefois, la coercition peut prendre une forme moins visible.
Une fille mange parce qu’on lui répète que personne ne voudra d’elle autrement. Parce que sa mère pleure. Parce que le refus devient une honte publique. Parce que toutes ses cousines suivent le même régime. Parce qu’on lui retire la possibilité de quitter la pièce ou d’organiser ses propres repas.
Ces situations ne produisent pas toutes la même violence physique immédiate. Elles partagent la suppression du consentement.
Il faut également distinguer le leblouh d’une adulte qui cherche elle-même à prendre du poids pour correspondre à une préférence personnelle. Les deux phénomènes peuvent être reliés par les mêmes idéaux, mais ils ne sont pas moralement identiques. Une décision autonome, même risquée, ne se confond pas avec l’alimentation forcée d’une enfant.
Cette distinction devient plus difficile lorsque la norme a été apprise très tôt.
La statistique la plus citée vient d’un pays qui a changé
L’étude nationale la plus fréquemment mobilisée repose sur l’enquête démographique et de santé mauritanienne de 2000-2001. Près d’un quart des femmes interrogées déclaraient alors avoir subi le gavage pendant l’enfance. Les attitudes variaient selon l’âge, le milieu, le niveau d’instruction, la richesse et l’appartenance ethnique.
Ces données sont précieuses parce qu’elles dépassent les récits isolés. Elles sont aussi anciennes.
Des enquêtes et rapports ultérieurs indiquent un recul et une concentration plus forte dans certains milieux ruraux et maures. Ils montrent en même temps que l’approbation peut subsister sans que toutes les familles pratiquent, et que les pratiques clandestines sont difficiles à mesurer.
Dire « cela continue » sans date dramatise. Dire « cela a disparu » sans données rassure à tort.
La position honnête tient entre les deux : la fréquence a diminué, l’information récente reste fragmentaire, et la norme n’a pas été effacée partout.
La ville n’a pas simplement libéré les corps
L’urbanisation modifie les signes de statut. Dans une ville, l’éducation, le salaire, le téléphone, les vêtements et le quartier peuvent montrer la position sociale plus directement qu’une silhouette. Le travail sédentaire réduit également la valeur symbolique de l’immobilité féminine.
Les modèles de beauté se multiplient et des jeunes femmes contestent la corpulence recherchée par leurs aînées. Mais la ville ne remplace pas une norme par la liberté : elle peut superposer des exigences contradictoires et maintenir le corps sous le regard des autres.
Surtout, les moyens urbains offrent de nouveaux outils pour grossir vite. Les aliments industriels très caloriques, les compléments et les médicaments circulent plus facilement. Le geste quitte la tente et entre dans la pharmacie.
La modernité ne dissout pas nécessairement le leblouh.
Elle peut en détacher l’objectif de l’ancienne cérémonie et lui fournir une chimie nouvelle.
Le « gavage chimique » déplace le danger
Des rapports mauritaniens et internationaux signalent l’usage de corticoïdes, de stimulants de l’appétit et d’autres produits pour provoquer une prise de poids. Certains médicaments sont pris sans prescription, combinés ou détournés de leur usage.
Le résultat recherché reste visible ; le procédé devient plus discret.
Il ne demande plus nécessairement qu’une femme surveille chaque bol. Une adolescente ou une adulte peut acheter un produit, parfois sur le conseil d’une proche ou d’un vendeur. Cette autonomie apparente n’élimine ni la pression sociale ni les risques : troubles métaboliques, tension, atteintes hormonales ou complications liées aux substances utilisées.
L’expression « gavage chimique » regroupe des produits, des doses et des situations différentes, de la contrainte familiale à une recherche volontaire de formes corporelles.
Ce déplacement montre cependant une chose importante : combattre seulement la scène traditionnelle ne suffit pas.
Si une silhouette continue d’être la condition supposée du mariage, du respect ou de la beauté, le marché inventera d’autres moyens de l’obtenir.
On peut supprimer le bol sans supprimer l’ordre qu’il portait.
La santé publique ne peut pas gagner en humiliant les corps gros
Le leblouh augmente les risques associés à une prise de poids forcée et rapide. Les études citent notamment hypertension, diabète, maladies cardiovasculaires, atteintes articulaires et souffrance psychologique. Chez une enfant, la contrainte elle-même constitue une violation de l’intégrité et des droits.
Pourtant, dénoncer la pratique ne doit pas conduire à mépriser les femmes corpulentes.
Un corps gros ne prouve ni le gavage, ni la maladie, ni l’absence de volonté. Présenter la minceur comme l’unique corps moderne et libre reconduit un autre jugement.
La prévention la plus juste sépare trois choses souvent confondues : la diversité des corps, l’existence d’un idéal culturel et la contrainte imposée pour atteindre cet idéal.
On peut respecter une préférence pour des silhouettes généreuses tout en refusant catégoriquement que la satiété et le consentement d’une fille soient ignorés.
Le problème n’est pas qu’un corps ait une certaine taille.
Le problème est de savoir qui a eu le droit de décider de ce qui lui arrivait.
Alors, quand le corps d’une fille devait-il prouver la richesse familiale ?
Il le devait quand la nourriture était assez rare pour que l’abondance fasse prestige, quand le mariage liait étroitement la réputation de deux maisons, et quand la valeur d’une jeune femme se lisait dans sa capacité supposée à ne pas travailler dehors.
Ce temps n’est ni entièrement révolu, ni resté immobile.
Dans cette enquête, le signe change de support, mais la contrainte peut survivre.
Le bol de lait recule. Une pilule, un sirop ou une nouvelle injonction corporelle peut prendre sa place. L’enjeu n’est donc pas de déclarer une tradition vaincue, mais de rendre au corps sa fonction la plus élémentaire : appartenir à la personne qui l’habite.
Le leblouh révèle un mécanisme plus large : une famille peut aimer une fille et lui demander de porter son honneur.
La satiété est un signal biologique.
L’écouter devient alors un acte social.
Petit lexique
- Leblouh : terme hassaniya employé pour le gavage ou l’alimentation forcée de filles en vue d’une prise de poids.
- Hassaniya : variété d’arabe parlée en Mauritanie et dans une partie du Sahara occidental et du Sahel.
- Maures / Bidan : catégories historiques et sociales complexes du monde hassanophone, qui ne désignent pas toute la population mauritanienne.
- Gavage chimique : expression médiatique et sanitaire désignant l’usage détourné de médicaments ou de produits pour grossir ; elle recouvre des pratiques diverses.
- EDS / DHS : enquête démographique et de santé, dispositif statistique national standardisé utilisé dans de nombreux pays.
- Consentement : accord libre, informé et révocable ; l’obéissance d’une enfant dépendante ne suffit pas à l’établir.
Repères documentaires
- L’enquête démographique et de santé 2000-2001 reste la principale base nationale détaillée souvent citée ; environ 23 % des femmes interrogées déclaraient alors avoir été gavées durant l’enfance.
- La pratique documentée concerne surtout certains milieux maures et varie fortement selon le lieu, l’âge, l’instruction et la situation sociale.
- Les données anciennes ne donnent pas un taux actuel précis ; plusieurs rapports constatent néanmoins un recul.
- Les justifications combinent idéal corporel, préparation au mariage, prestige familial et signe d’abondance.
- La contrainte peut être physique, mais aussi affective et sociale ; la souffrance ne se réduit pas aux formes les plus spectaculaires.
- Des médicaments et stimulants de l’appétit sont aujourd’hui signalés parmi les moyens de prise de poids rapide, avec des risques propres.
Sources
- Nagi Ouldzeidoune et al., « A Description of Female Genital Mutilation and Force-Feeding Practices in Mauritania », PLOS ONE, 2013 — analyse des données nationales, variations sociales et droits de l’enfant.
- DHS Program, bulletin consacré au gavage en Mauritanie — résultats détaillés de l’enquête 2000-2001 et attitudes déclarées.
- UNFPA Mauritanie, rapports et documents sur les pratiques préjudiciables — différences urbain/rural, concentration sociale, recul et détournement de médicaments.
- OFPRA, rapport de mission en Mauritanie — témoignages, contexte juridique, transformations et pratiques médicamenteuses.
- Aline Tauzin, travaux anthropologiques sur le corps, le mariage et la société maure — histoire sociale des normes de corpulence et attention portée aux variations de milieu.
- « Corps féminin, gavage et male gaze dans la société maure de Mauritanie », Corps, 2021 — regard social, féminité et construction de la norme corporelle.