La poubelle avait déjà un propriétaire
Au Caire, le collecteur monte jusqu’à la porte de l’appartement. Il descend un sac mêlant restes de cuisine, papier, métal, verre et plastique. On pourrait croire qu’il est payé pour enlever ce dont le ménage ne veut plus. Pendant longtemps, une partie des Zabbaleen a pourtant dû payer pour accéder à ces déchets.
Le paradoxe disparaît dès que l’on cesse de voir l’ordure comme une matière sans valeur. Les déchets organiques nourrissent des animaux ; les bouteilles, chiffons et métaux se revendent ; le plastique peut être lavé, broyé puis transformé. Celui qui contrôle la tournée contrôle une ressource.
Le système traditionnel du Caire associe historiquement deux groupes distincts. Les Wahiya détiennent des relations contractuelles avec les immeubles et perçoivent des redevances. Les Zabbaleen effectuent la collecte, le transport et le tri, mais achètent aux premiers le droit d’entrer dans les circuits.
Pourquoi la ville a-t-elle ensuite traité ce réseau comme un archaïsme à remplacer, alors qu’il récupérait une part des matières que les entreprises modernes laissaient partir en décharge ?
Les Wahiya vendaient un accès, pas des sacs
Au début du XXe siècle, des migrants venus de l’oasis de Dakhla s’installent au Caire. Appelés Wahiya, « gens de l’oasis », ils organisent des tournées de collecte des déchets domestiques. Leur capital principal n’est pas un camion : c’est la relation avec les propriétaires, les concierges et les habitants.
Ces droits de tournée peuvent se transmettre, se diviser ou se louer. L’accord ouvre les portes d’un ensemble d’immeubles et garantit une certaine régularité. Le déchet d’une rue ne devient donc pas disponible au premier venu dès qu’il est abandonné.
À partir des années 1930 et 1940, des migrants originaires de la région d’Assiout, en Haute-Égypte, développent la collecte et l’élevage aux marges de la capitale. Beaucoup sont chrétiens coptes. Ils deviennent ceux que l’on appelle Zabbaleen, terme formé sur le mot désignant les ordures.
Wahiya et Zabbaleen concluent une division du travail inégale. Les premiers administrent l’accès et les paiements ; les seconds achètent ou louent le droit de prendre la matière et gagnent surtout sur ce qu’ils en tirent après le tri. Le client paie un service, mais la valeur circule dans plusieurs directions avant que le sac n’atteigne l’atelier.
Une maison était aussi une usine
Dans les quartiers de collecteurs comme celui du Moqattam, les déchets entrent dans les espaces de vie. Le rez-de-chaussée accueille le déchargement et le tri ; des ateliers lavent, coupent, broient ou refondent ; les étages peuvent abriter la famille et des machines.
Le système ne sépare pas nettement domicile, exploitation et usine. Cette proximité réduit les transports entre collecte et valorisation. Elle expose aussi les habitants aux poussières, fumées, objets coupants et matières contaminées.
Les familles trient parfois plus d’une dizaine de catégories. La précision augmente le prix de vente : un plastique séparé par couleur et type vaut davantage qu’un mélange. Des entrepreneurs locaux fabriquent des cintres, granulés, sacs, jouets ou pièces simples à partir de ce qui a été récupéré.
L’image d’un quartier passivement couvert d’ordures manque donc le travail de classification. Le désordre visible à l’arrivée est transformé en flux commerciaux très ordonnés. La ville formelle expulse le mélange ; le quartier informel le rend à nouveau lisible.
Cette performance ne supprime pas la pauvreté. Elle montre seulement que la pauvreté et la compétence peuvent occuper le même lieu, ce que le regard extérieur accepte rarement.
Qui triait ce que les hommes collectaient ?
Les hommes et les garçons sont les figures les plus visibles des tournées, d’abord avec des charrettes puis avec des camionnettes. Une grande partie du tri repose cependant sur les femmes et les jeunes au sein des maisons-ateliers.
Leur connaissance des matières décide de la rentabilité. Reconnaître au toucher un plastique, savoir quel acheteur recherche une couleur, retirer une étiquette ou laver sans gaspiller l’eau sont des compétences acquises dans la famille. Elles sont souvent décrites comme une aide domestique plutôt que comme un métier.
Cette invisibilité réduit la part de décision et de revenu reconnue aux femmes. Des programmes associatifs ont développé le tissage de chiffons, la fabrication de papier et d’autres activités permettant un paiement plus direct. Mais l’étiquette de « projet pour femmes » peut à son tour enfermer leur travail dans des productions jugées secondaires.
Les enfants ont aussi longtemps participé à la collecte et au tri, parfois au détriment de l’école et de leur santé. Valoriser l’efficacité écologique du système sans regarder cette main-d’œuvre reviendrait à rendre les déchets plus visibles que ceux qui les manipulent.
Les cochons fermaient la boucle organique
Les restes alimentaires forment une grande part des ordures ménagères. Dans les communautés majoritairement coptes des Zabbaleen, ils nourrissaient des cochons dont la viande pouvait être vendue à des consommateurs chrétiens et au secteur touristique. L’animal convertissait rapidement une matière humide et difficile à stocker en valeur.
Cette boucle explique l’intérêt économique de la collecte porte à porte. Un sac riche en déchets organiques n’était pas seulement une charge ; il alimentait l’élevage. Papier, verre et métaux suivaient d’autres filières.
Le dispositif dépendait cependant d’une proximité que l’urbanisme officiel jugeait insalubre : bêtes, logements, ateliers et déchets dans un quartier dense. Les risques sanitaires étaient réels. Mais les politiques ont souvent traité toute l’organisation comme un problème unique, sans distinguer ce qui devait être amélioré de ce qui pouvait être conservé.
L’appartenance chrétienne des éleveurs ajoutait une frontière religieuse à la division du travail. Le porc, interdit dans l’islam, rendait possible un débouché particulier tout en renforçant l’association entre une minorité et un métier méprisé.
En 2009, une épidémie qui ne venait pas des cochons
Lorsque la grippe H1N1 apparaît en 2009, elle est couramment appelée « grippe porcine », bien que la transmission mondiale se fasse alors entre humains. Le gouvernement égyptien ordonne l’abattage massif des cochons du pays, décision visant de fait surtout les troupeaux des Zabbaleen.
La mesure est présentée comme une précaution sanitaire. Elle détruit une pièce de l’économie du tri sans la remplacer. Les restes alimentaires que les animaux consommaient s’accumulent davantage dans les rues ou partent vers les décharges.
Pour les familles, la perte ne se limite pas au prix des bêtes. Elle retire le moteur économique qui justifiait la collecte de l’organique. Une politique nationale prise sous la pression de la peur modifie en quelques semaines une chaîne urbaine construite sur plusieurs générations.
L’épisode révèle aussi le poids de la marginalité. Une profession reconnue et une filière industrielle auraient négocié indemnisations, délais et solutions techniques. Les Zabbaleen voient leur cheptel traité comme un risque dont la ville peut disposer, alors même que cette ville dépend de leur travail quotidien.
La modernisation arrive avec de grandes bennes
Au début des années 2000, les autorités du Caire attribuent des marchés à des entreprises égyptiennes et multinationales. Le modèle prévoit conteneurs, camions compacteurs, balayage mécanisé et transport vers des installations centralisées. Sur un cahier des charges, il ressemble aux systèmes des métropoles européennes.
Mais la géographie sociale du Caire ne ressemble pas à ce cahier. De nombreuses rues sont étroites, les habitants sont habitués à remettre leur sac à une personne connue et les déchets mélangés perdent de la valeur lorsqu’ils sont compactés. Les entreprises visent d’abord l’enlèvement ; les Zabbaleen vivent de la récupération fine.
Les nouveaux contrats imposent parfois une redevance sur les factures d’électricité alors que les habitants continuent de payer le collecteur qui monte chez eux. Le même service paraît facturé deux fois, tandis que la rue reste mal desservie si les pratiques quotidiennes ne correspondent pas aux bennes prévues.
La concurrence n’oppose donc pas simplement un camion propre à une charrette sale. Elle oppose deux définitions du déchet : volume à faire disparaître pour l’entreprise, composition à démonter pour le recycleur.
Recycler 80 % : un chiffre à manier avec précaution
De nombreux travaux attribuent aux Zabbaleen des taux de récupération atteignant 70 ou 80 % des déchets qu’ils collectent, parfois davantage. Ces ordres de grandeur sont très supérieurs aux résultats de systèmes fondés surtout sur l’enfouissement.
Le chiffre ne décrit toutefois ni tous les déchets du Caire ni chaque période. Il concerne des flux pris en charge par des réseaux capables d’utiliser l’organique et de séparer manuellement les matières. Les méthodes de calcul, les quartiers et les catégories de recyclage varient.
L’efficacité a aussi un coût déplacé. Une bouteille valorisée ne montre pas les mains qui l’ont triée, l’eau utilisée pour la laver ou la fumée d’un atelier mal ventilé. Un taux élevé ne suffit pas à prouver des conditions de travail justes.
Il reste que le système obtient cette récupération sans demander d’abord aux ménages de séparer leurs déchets. La valeur vient de la connaissance située dans les ateliers. Écarter les collecteurs au nom de la modernité détruit donc une infrastructure humaine que l’achat de machines ne reconstitue pas automatiquement.
Informel ne veut pas dire sans règles
Le mot « informel » suggère l’absence d’organisation. Les tournées, les droits d’accès, les relations avec les concierges, la vente aux intermédiaires et la transmission familiale obéissent pourtant à des règles précises. Elles ne sont simplement pas toutes inscrites dans les contrats municipaux.
Cette organisation peut protéger un revenu et éviter que plusieurs collecteurs se disputent le même immeuble. Elle peut aussi concentrer le pouvoir chez ceux qui contrôlent les routes ou le crédit. Les Zabbaleen ne forment pas une communauté parfaitement égalitaire ; entrepreneurs équipés, collecteurs endettés, femmes trieuses et ouvriers n’occupent pas la même position.
La formalisation peut apporter couverture sociale, sécurité, reconnaissance et accès direct aux marchés. Elle devient destructrice lorsqu’elle exige d’abandonner d’abord la relation porte à porte et les ateliers qui font fonctionner la récupération.
La bonne question n’est donc pas de choisir entre tradition et modernité. Elle est de savoir qui rédige les nouvelles règles et qui conserve la valeur lorsque le système change.
Une ville propre peut-elle rendre ses travailleurs invisibles ?
Les habitants veulent que les déchets disparaissent vite. Plus le service fonctionne, moins ils voient ce qui se passe après la porte. Cette invisibilité facilite une fiction : la propreté serait produite par la municipalité seule, tandis que les quartiers de tri seraient responsables de leur propre saleté.
La ville externalise en réalité une partie de son métabolisme. Les matières dont les quartiers riches ne veulent plus traversent les espaces des collecteurs, où elles sont touchées, classées et revendues. Le stigmate suit les travailleurs plutôt que les producteurs du déchet.
Les expressions « gens des ordures » ou « ville des ordures » transforment un métier en identité totale. Elles effacent les écoles, églises, commerces, familles et trajectoires professionnelles du Moqattam. Elles attirent aussi un tourisme de la pauvreté qui photographie l’accumulation sans comprendre la chaîne économique.
Reconnaître la contribution des Zabbaleen ne nécessite pas de romantiser le quartier. L’objectif n’est pas de conserver les risques au nom d’une authenticité écologique, mais de séparer ce qui relève de l’expertise de ce qui relève de l’injustice.
Le véritable prix du sac abandonné
Le ménage considère que son sac n’a plus de valeur. Le Wahiya valorise le droit d’y accéder. Le collecteur valorise la tournée et l’organique. La trieuse révèle des catégories ; l’atelier transforme la matière ; l’intermédiaire trouve l’usine. À chaque étape, l’ordure change de nom et de prix.
Acheter le droit de ramasser n’était donc pas absurde dans cette économie. C’était payer l’entrée d’une mine urbaine. L’injustice apparaissait lorsque ceux qui réalisaient le travail le plus risqué restaient exclus des redevances et des décisions publiques.
Les politiques de déchets échouent lorsqu’elles ne voient que des tonnes. Elles doivent aussi suivre les droits : qui peut entrer dans l’immeuble, qui possède le sac après la porte, qui paie le transport, qui supporte la maladie et qui vend la matière propre.
L’énigme du Caire tient en une inversion. Ceux que la ville désignait comme habitants des ordures avaient appris à n’en laisser presque aucune. Ceux qui promettaient de faire disparaître les déchets risquaient, en ignorant leur valeur, d’en produire davantage.
Petit lexique
- Zabbaleen : collecteurs et recycleurs informels du Caire, nombreux à être issus de familles coptes venues de Haute-Égypte.
- Wahiya : groupe historiquement originaire de l’oasis de Dakhla, détenteur de relations et droits de collecte auprès d’immeubles cairotes.
- Moqattam : secteur de l’est du Caire abritant la plus connue des communautés de collecteurs et recycleurs.
- Droit de tournée : accès reconnu à un ensemble d’immeubles ou de ménages pour y effectuer la collecte.
- Valorisation : opération qui transforme un déchet en matière ou produit pouvant être réutilisé ou vendu.
Repères documentaires
- Début du XXe siècle : installation au Caire de Wahiya venus de l’oasis de Dakhla et organisation de droits de collecte.
- Années 1930-1940 : développement des communautés de collecteurs venues de Haute-Égypte, appelées Zabbaleen.
- Années 1980-1990 : programmes associatifs, mécanisation partielle et création d’entreprises locales de collecte et recyclage.
- Début des années 2000 : marchés municipaux attribués à de grandes entreprises de gestion des déchets.
- 2009 : abattage massif des cochons d’Égypte pendant la crise H1N1 et rupture de la filière organique.
- Depuis 2011 : nouvelles mobilisations, mécanisations et tentatives variables de reconnaissance ou de formalisation des collecteurs.
Sources
- Wael Salah Fahmi et Keith Sutton, « Cairo’s Contested Garbage: Sustainable Solid Waste Management and the Zabaleen’s Right to the City », Sustainability, 2010.
- Wael Salah Fahmi, « The Impact of Privatization of Solid Waste Management on the Zabaleen Garbage Collectors of Cairo », Environment and Urbanization, 2005.
- Petra Kuppinger, « Crushed? Cairo’s Garbage Collectors and Neoliberal Urban Politics », Journal of Urban Affairs, 2014.
- Marie Assaad et Nadra Garas, Experiments in Community Development in a Zabbaleen Settlement, American University in Cairo Press, 1994.